DES RO­BOTS ET DES HOMMES EN MARCHE… EN­SEMBLE ?

Ro­bots et cap­teurs, si­mu­la­tion et connec­ti­vi­té, in­té­gra­tion de la culture di­gi­tale et bou­le­ver­se­ment des mo­dèles éco­no­miques, l’in­dus­trie se trans­forme en pro­fon­deur. Cette mu­ta­tion est or­ga­ni­sa­tion­nelle au­tant que tech­no­lo­gique. Toutes les en­tre­prises fr

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - DOS­SIER RÉA­LI­SÉ PAR ISABELLE BOUCQ @kel­loucq

Ré­cem­ment la­bel­li­sé « Vitrine In­dus­trie du Fu­tur », le fa­bri­cant al­sa­cien d’éclai­rage pro­fes­sion­nel Ve­lum avait dé­jà en­tre­pris sa trans­for­ma­tion lors­qu’une équipe d’ex­perts de l’Al­liance In­dus­trie du Fu­tur (AIF), une ini­tia­tive lan­cée lors­qu’Em­ma­nuel Ma­cron était à Ber­cy, est ve­nue faire un diag­nos­tic fi­nan­cé par la Ré­gion, dé­sor­mais Grand Est, à l’été 2015. « Nous avions dé­jà de bonnes pra­tiques de pro­duc­tion à la de­mande », re­con­naît Anne Vet­ter-Ti­frit, pré­si­dente du Groupe Ve­lum de­puis le ra­chat de l’en­tre­prise de 170 per­sonnes à son père, en 2012. « Le diag­nos­tic nous a don­né une belle pho­to­gra­phie des le­viers de pro­gres­sion sur quatre points : la connec­ti­vi­té, la flexi­bi­li­té, l’éco­no­mie des res­sources et l’hu­main. Cette la­bel­li­sa­tion conforte notre dé­marche et re­pré­sente un gage de qua­li­té pour nos pro­duits fa­bri­qués en France. Nous re­ce­vons d’autres PME in­té­res­sées et nous leur di­sons que c’est pos­sible de se lan­cer. » Le la­bel Vitrine In­dus­trie du Fu­tur ré­com­pense des en­tre­prises pour des pro­jets no­va­teurs dans l’or­ga­ni­sa­tion de leur pro­duc­tion, no­tam­ment au tra­vers du nu­mé­rique. Il vient aus­si d’être dé­cer­né à OCP, une en­tre­prise du Loi­ret fon­dée en 1924, pour sa pla­te­forme lo­gis­tique de pro­duits de san­té qui di­vise par deux les rup­tures de stock dans les phar­ma­cies, grâce à des ou­tils nu­mé­riques et de nou­velles mé­thodes d’or­ga­ni­sa­tion de la chaîne lo­gis­tique. Ou en­core au site nan­tais de Sau­nier Du­val, pro­duc­teur de chau­dières et autres pro­duits uti­li­sant les éner­gies re­nou­ve­lables : grâce à la di­gi­ta­li­sa­tion de ses don­nées de pro­duc­tion et à leur uti­li­sa­tion en temps réel, il a pu dé­mon­trer qu’il est pos­sible de fa­bri­quer en France des pro­duits com­pé­ti­tifs de qua­li­té.

L’AIF AUX CÔ­TÉS DES PME ET ETI

L’Al­liance In­dus­trie du Fu­tur, un par­te­na­riat pu­blic-pri­vé pré­si­dé par Phi­lippe Dar­mayan, le pa­tron d’Ar­ce­lor­Mit­tal

France, re­groupe une tren­taine d’as­so­cia­tions représenta­nt l’en­semble de l’in­dus­trie fran­çaise. Éma­na­tion des 34 plans de la Nou­velle France in­dus­trielle d’Ar­naud Mon­te­bourg, de­ve­nus en 2015 les 10 so­lu­tions lors­qu’un cer­tain Em­ma­nuel Ma­cron oc­cu­pait le mi­nis­tère de l’Éco­no­mie, l’AIF oeuvre pour la mo­der­ni­sa­tion et la trans­for­ma­tion de l’in­dus­trie fran­çaise en ac­com­pa­gnant par­ti­cu­liè­re­ment les PME et les ETI. Ta­har Mel­li­ti, le di­rec­teur gé­né­ral de l’AIF, lui-même is­su de l’in­dus­trie au­to­mo­bile, cré­dite d’ailleurs le nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique d’avoir pous­sé à la créa­tion de l’AIF. « Dans nos groupes de tra­vail, l’État est très pré­sent quo­ti­dien­ne­ment. Je ne pré­juge pas de l’ave­nir, mais j’ai bon es­poir. » Le can­di­dat Ma­cron n’a pas lâ­ché l’af­faire : pen­dant la cam­pagne, il a pro­mis plu­sieurs me­sures al­lant dans le sens de la trans­for­ma­tion in­dus­trielle : la pour­suite du Plan France très haut dé­bit, la « sanc­tua­ri­sa­tion » du cré­dit im­pôt re­cherche et du cré­dit im­pôt in­no­va­tion, le ren­for­ce­ment du rôle de Bpi­france dans la trans­for­ma­tion nu­mé­rique des PME ou en­core la créa­tion d’un fonds pour l’in­dus­trie et l’in­no­va­tion de 10 mil­liards d’eu­ros. Ta­har Mel­li­ti tient ce­pen­dant à une dis­tinc­tion sé­man­tique. Alors que « l’in­dus­trie 4.0 al­le­mande se li­mite à la di­gi­ta­li­sa­tion de l’in­dus­trie, ce qui s’ex­plique par le fait que l’Al­le­magne vend des équi­pe­ments et des so­lu­tions, l’in­dus­trie du fu­tur va plus loin, grâce à d’autres tech­no­lo­gies comme la fa­bri­ca­tion ad­di­tive, les nou­veaux ma­té­riaux, les exos­que­lettes et la co­bo­tique [ro­bo­tique col­la­bo­ra­tive, ndlr] », pré­cise-t-il. Les 34 plans Mon­te­bourg ou les 10 so­lu­tions Ma­cron [voir ci-contre], en in­cor­po­rant l’in­dus­trie de l’ave­nir dans leur feuille de route, avaient bien re­con­nu le fait qu’il ne s’agit pas uni­que­ment de sti­mu­ler l’in­no­va­tion dans les grandes fi­lières, mais aus­si de mo­der­ni­ser l’ou­til de pro­duc­tion sous peine de voir la pro- duc­tion fi­ler dans des pays pro­met­tant des bas coûts. Cette pré­oc­cu­pa­tion de­meure au coeur du dé­fi de l’AIF. « Il faut faire mon­ter en com­pé­tence l’en­semble des en­tre­prises d’une chaîne de va­leur, car si les four­nis­seurs et les clients ne s’y mettent pas aus­si, le po­ten­tiel ne se­ra pas uti­li­sé au mieux », af­firme Ta­har Mel­li­ti. Le Me­def veut lui aus­si in­ci­ter les en­tre­prises fran­çaises à faire leur mue nu­mé­rique. Pre­mière étape se­lon l’or­ga­ni­sa­tion pa­tro­nale : elles doivent re­pen­ser leur bu­si­ness mo­del.

L’ÉCO­NO­MIE DES DON­NÉES CHANGE LA DONNE

« Prenez un fa­bri­cant de bé­quilles. Les mai­sons de re­traite ont be­soin de géo­lo­ca­li­ser les pa­tients, de re­pé­rer les chutes, de col­lec­ter des don­nées phy­sio­lo­giques. L’en­jeu de l’in­dus­triel est de com­prendre les be­soins de mo­bi­li­té, de sé­cu­ri­té et de per­son­na­li­sa­tion pour créer de nou­veaux mar­chés. En équi­pant ses bé­quilles de GPS et de mi­cro­con­trô­leurs et en créant une pla­te­forme d’ac­cès aux don­nées, il peut don­ner les bé­quilles et com­mer­cia­li­ser un abon­ne­ment men­suel. Et ça, les boîtes sont en­core loin d’en avoir conscience », ex­plique Oli­vier Mi­dière, qui a ti­ré de son tour du monde pour le Me­def un com­pa­ra­tif des stra­té­gies et po­si­tion­ne­ments nu­mé­riques de 21 pays. Se­lon l’am­bas­sa­deur du Me­def pour le nu­mé­rique, l’Al­liance In­dus­trie du Fu­tur se concentre sur les 20% d’en­tre­prises les plus in­no­vantes, alors que le Me­def veut convaincre toutes les autres, comme le pro­pose son rap­port pu­blié en mars der- nier, Faire de la France un cham­pion mon­dial de la smart éco­no­mie. Le Me­def a un pro­gramme. « Le pre­mier étage de la fu­sée, c’est le MOOC Mé­ta­mor­phose pour com­prendre la trans­for­ma­tion nu­mé­rique et les nou­veaux da­ta dri­ven bu­si­ness mo­dels [mo­dèles com­mer­ciaux fon­dés sur les don­nées, ndlr]. En deux mois, nous avons eu 1 000 ins­crits, mais nous vi­sons 100 000 en­tre­prises », rap­porte Oli­vier Mi­dière. « Le deuxième étage est un pro­gramme d’in­cu­ba­tion que nous lan­çons pour les PME – trente-deux jours sur quatre mois avec des vi­sites dans les pays où ils trou­ve­ront des re­lais pour leurs so­lu­tions. Les ré­gions pour­raient co­fi­nan­cer. On table sur 50 à 100 boîtes par an dans les 13 ré­gions… Il faut aus­si connec­ter les star­tups de l’IoT [In­ter­net des Ob­jets] et les PME. En­fin nous tra­vaillons sur un fonds d’in­ves­tis­se­ment en ré­gion », énu­mère-t-il avec fougue. Au Syn­tec Nu­mé­rique, on est sur la même lon­gueur d’onde. « De­puis quatre ou cinq ans, les grandes en­tre­prises ont pris conscience que le monde était en train de chan­ger et ont es­sayé beau­coup de so­lu­tions : un Chief Di­gi­tal Of­fi­cer, des pé­pi­nières, des ra­chats, des co-en­tre­prises. On est en­core loin du ré­sul­tat, même si ces or­ga­ni­sa­tions ont une vi­sion plus claire au­jourd’hui », constate Go­de­froy de Bentz­mann, le pré­sident de Syn­tec Nu­mé­rique. « Les in­dus­tries qui pro­duisent sont en­gluées et en­core loin d’ac­cep­ter que leur pro­duit ne soit plus qu’un sub­strat dans l’éco­no­mie des don­nées », com­mente-t-il. Dans le cadre des dé­bats de la pré­si­den­tielle, on se sou­vien­dra que le Syn­tec Nu­mé­rique avait fait 10 pro­po­si­tions en fa­veur de la trans­for­ma­tion nu­mé­rique de l’in­dus­trie (créer un cré­dit d’im­pôt cy­ber­sé­cu­ri­té, ren­for­cer l’ac­tion de l’AIF dont il est membre…). Au­jourd’hui, Go­de­froy de Bentz­mann se fé­li­cite de l’ar­ri­vée du nou­veau gou­ver­ne­ment qui, se­lon lui, va per­mettre aux en­tre­prises de ne plus se battre « avec un bras at­ta­ché dans le dos ». « On parle beau­coup de ro­bots et d’ob­jets connec­tés. Mais l’ou­til tech­no­lo­gique doit être in­té­gré à l’en­tre­prise, c’est un dé­fi hu­main et or­ga­ni­sa­tion­nel », pré­vient Loui­sa Tou­bal de la Fa­brique de l’in­dus­trie, un la­bo­ra­toire d’idées fon­dé en 2011 par de grandes or­ga­ni­sa­tions in­dus­trielles et pré­si­dé par Louis Gal­lois.

« L’OR­GA­NI­GRAMME DOIT ÊTRE UN SYS­TÈME NEURONAL »

Loui­sa Tou­bal a co­pro­duit le rap­port Tra­vail in­dus­triel à l’ère nu­mé­rique, qui four­mille d’exemples d’en­tre­prises fran­çaises. On dé­couvre no­tam­ment l’his­toire de Re­dex, une ETI in­dus­trielle qui s’est équi­pée de nou­velles ma­chines-ou­tils multifonct­ions, mais a sur­tout chan­gé l’or­ga­ni­sa­tion de ses équipes. Di­ri­geant de Re­dex et pa­ral­lè­le­ment pré­sident na­tio­nal de la Fé­dé­ra­tion des in­dus­tries mé­ca­niques, Bru­no Grand­jean ex­plique le suc­cès de cette trans­for­ma­tion par « une ré­or­ga­ni­sa­tion de l’usine en îlots de pro­duc­tion, au sein des­quels tous les sa­la­riés tra­vaillent en équipe, avec un mi­ni­mum de hié­rar­chie. Ces îlots se co­or­donnent entre eux grâce à des réunions très courtes. » Syl­vie Gui­nard, pré­si­dente de Thi­mon­nier qui conçoit et fa­brique des ma­chines d’em­bal­lages souples dans la ré­gion lyon­naise pour un mar­ché es­sen­tiel­le­ment in­ter­na­tio­nal, a bien conscience du double pi­lier, tech­no­lo­gique et hu­main, de la trans­for­ma­tion. « Nous uti­li­sons la tech­no­lo­gie in­for­ma­tique de­puis qua­rante ans, mais je suis en train de mo­der­ni­ser les ou­tils. Chez moi, il n’y a au­cune sé­rie et au­cun au­to­ma­tisme. Les ro­bots ne me concernent pas. En re­vanche, je mets en place de l’im­pres­sion 3D pour le pro­to­ty­page ra­pide, des relations nu­mé­ri­sées avec mes four­nis­seurs ou la réa­li­té aug­men­tée pour le com­mer­cial », ex­plique-t-elle. « Pour le pi­lier hu­main, j’ai sus­ci­té une

L’ou­til tech­no­lo­gique doit être in­té­gré à l’en­tre­prise, c’est un dé­fi hu­main et or­ga­ni­sa­tion­nel

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.