LE BOOM DES ÉMIS­SIONS EN BITCOIN

Le boom des le­vées de fonds en mon­naie vir­tuelle

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - DEL­PHINE CU­NY @Del­phi­neCu­ny

La star­tup fran­çaise DomRai­der a ou­vert mar­di 12 sep­tembre son « ini­tial coin of­fe­ring » ou ICO, une émis­sion de je­tons en cryp­to-mon­naie pour 35 millions d’eu­ros, qui fi­nan­ce­ra son pro­jet de pla­te­forme de vente aux en­chères s’ap­puyant sur la tech­no­lo­gie « blo­ck­chain » Ce mode de fi­nan­ce­ment, proche du « crowd­fun­ding », n’est pas en­core ré­gle­men­té.

Vous con­nais­siez peut-être les IPO (Ini­tial pu­blic of­fe­ring), le terme an­glais pour une in­tro­duc­tion en Bourse. Mais l’en­trée en Bourse, c’est un peu trop xxe siècle pour cer­taines startups, un pro­ces­sus contrai­gnant sur le plan ré­gle­men­taire, long, sou­vent coû­teux, en com­mis­sions aux banques et en frais d’avo­cats. Même la voie du ca­pi­tal-risque, avec ses codes d’ini­tiés et ses di­zaines de pitches à pré­pa­rer fé­bri­le­ment, est érein­tante, tor­tueuse et in­cer­taine. La der­nière mode, c’est l’ICO, pour Ini­tial coin of­fe­ring, une émis­sion de « je­tons » échan­geables en mon­naie vir­tuelle, telle que le bitcoin ou l’éther. Des « ac­tifs nu­mé­riques » émis di­rec­te­ment par une en­tre­prise, sans pas­ser par une banque co­or­don­nant l’opé­ra­tion. L’in­ves­tis­seur qui sous­crit ne re­çoit pas de part du ca­pi­tal (comme une ac­tion en Bourse ou un in­ves­tis­seur en ca­pi­tal-risque) ou de créance sur les ré­sul­tats fu­turs (comme un por­teur d’obli­ga­tions) mais des droits d’uti­li­sa­tion d’un ser­vice à ve­nir qu’il contri­bue à fi­nan­cer. La toute pre­mière ICO re­monte à 2013 et ce sont presque ex­clu­si­ve­ment des jeunes pousses tra­vaillant sur la blo­ck­chain (« chaîne de blocs »), la tech­no­lo­gie de sto­ckage et de trans­mis­sion d’in­for­ma­tions sous-ja­cente des mon­naies vir­tuelles, qui s’y lancent. Le phé­no­mène ex­plose cette an­née : de­puis jan­vier, il y en au­rait eu près de 140 dans le monde, per­met­tant à des en­tre­prises in­con­nues du grand pu­blic de le­ver, par­fois en quelques mi­nutes, plu­sieurs millions, pour un mon­tant cu­mu­lé de plus de 2 mil­liards de dol­lars, se­lon le site CoinS­che­dule.

UNE COM­MU­NAU­TÉ DE CRYP­TO-IN­VES­TIS­SEURS

En France, la star­tup DomRai­der a ou­vert mar­di 12 sep­tembre la vente en ligne de 350 millions de je­tons à 0,10 eu­ro l’uni­té. Cette en­tre­prise, créée en 2013 par Tris­tan Co­lom­bet, s’est spé­cia­li­sée dans le drop cat­ching, la ré­cu­pé­ra­tion de noms de do­maines In­ter­net ayant ex­pi­ré pour les re­vendre aux en­chères. Elle n’est pas la pre­mière star­tup fran­çaise à se ris­quer à l’ICO : la Lyon­naise iEx.ec a le­vé 12 millions de dol­lars en trois heures en avril der­nier pour son in­fra­struc­ture cloud dé­cen­tra­li­sée. Une toute pre­mière opé­ra­tion avait été réa­li­sée en no­vembre 2016 par Beyond the Void, une star­tup de jeu vi­déo, pour le­ver 110 000 eu­ros. DomRai­der es­père ré­col­ter la somme ron­de­lette de 35 millions d’eu­ros afin de fi­nan­cer son pro­jet de pla­te­forme blo­ck­chain pour tout type de vente aux en­chères de n’im­porte quel ob­jet, phy­sique ou vir­tuel (voi­ture, bi­joux, métaux pré­cieux…), qui se­rait uti­li­sée par des salles de vente, des com­mis­saires-pri­seurs, etc. Si l’opé­ra­tion réus­sit, elle se­ra l’une des dix plus im­por­tantes de l’an­née. Le jeune pa­tron est confiant : « Nous avons lan­cé la pré­vente le 16 août et nous en avons dé­jà ven­du les trois quarts, nous confie Tris­tan Co­lom­bet. Ils ont dé­jà été ré­glés, ma­jo­ri­tai­re­ment en cryp­to­mon­naies, en éther, en bitcoin. Il s’agit de cryp­to-in­ves­tis­seurs, de la com­mu­nau­té de per­sonnes s’in­té­res­sant aux pro­jets blo­ck­chain, is­sus de nom­breux pays : des Fran­çais, des Russes, des Chi­nois, des Co­réens, etc. » La flam­bée des cours des cryp­to­mon­naies a per­mis à cer­tains pion­niers d’amas­ser un tré­sor de guerre et des millions vir­tuels qu’ils ré­in­ves­tissent dans le sec­teur, à tra­vers ces ICO.

BIEN­TÔT UN CADRE LÉ­GAL DE L’AMF

Le « Livre blanc » de DomRai­der (127 pages), l’équi­valent d’un pros­pec­tus d’in­tro­duc­tion, a été tra­duit en sept langues. « L’ICO per­met de mon­ter une opé­ra­tion de ma­nière as­sez ra­pide et de mo­bi­li­ser la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale sur des pro­jets plus am­bi­tieux. C’est un nou­veau mode de fi­nan­ce­ment à mi-che­min entre l’IPO et le crowd­fun­ding [fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif, ndlr], sans être ni l’un ni l’autre, et qui n’a pas en­core de cadre lé­gal. Mais il en au­ra un bien­tôt : l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers (AMF), avec la­quelle nous avons eu des dis­cus­sions, sou­haite don­ner aux ICO un cadre d’ici à la fin de l’an­née, avec le sou­ci de pro­té­ger les in­ves­tis­seurs sans im­po­ser trop de contrainte­s, pour fa­vo­ri­ser l’in­no­va­tion. Ce­la fe­rait de la France un des pays pion­niers en la ma­tière », re­lève Tris­tan Co­lom­bet [lire l’en­tre­tien avec Franck Guia­der, le di­rec­teur de la di­vi­sion FinTech, in­no­va­tion et com­pé­ti­ti­vi­té de l’AMF, page sui­vante]. Quel est le sta­tut de ces je­tons et des in­ves­tis­seurs ? La star­tup a tra­vaillé avec de nom­breux ad­vi­sors, des spé­cia­listes des cryp­to-mon­naies, des cryp­to­graphes, des ju­ristes, pour ré­pondre à toutes ces ques­tions. Il a été dé­ci­dé de comp­ta­bi­li­ser les je­tons en chiffre d’af­faires et d’éta­blir des fac­tures aux in­ves­tis­seurs. « Nous sommes en train de dé­fri­cher ! »

PU­BLIC AVER­TI POUR IN­VES­TIS­SE­MENT « TRÈS, TRÈS RIS­QUÉ »

Les in­ves­tis­seurs sont-ils conscients des risques de perte ou du manque de li­qui­di­té ? Le ré­gu­la­teur bri­tan­nique, la Fi­nan­cial Con­duct Au­tho­ri­ty (FCA), a émis ce mar­di une sé­vère mise en garde du pu­blic : « Les ICO sont des in­ves­tis­se­ments spé­cu­la­tifs très, très ris­qués », du fait de l’ab­sence de ré­gle­men­ta­tion, de do­cu­men­ta­tion adé­quate, de po­ten­tiel de fraude, de vo­la­ti­li­té des prix, etc. Le « Livre blanc » de DomRai­der in­dique d’en­trée de jeu qu’il s’agit d’une « opé­ra­tion de le­vée de fonds non ré­gu­lée » qui pré­sente « de nom­breux risques pour les ache­teurs, en par­ti­cu­lier ce­lui de la perte de la to­ta­li­té des sommes échan­gées contre les je­tons émis. » Les « DomRai­der to­kens » ne donnent pas de part au ca­pi­tal ni de droit au di­vi­dende. « Les je­tons pour­ront être uti­li­sés comme moyen de paie­ment sur la blo­ck­chain d’en­chères, par exemple comme dé­pôt de ga­ran­tie. Ils se­ront aus­si ces­sibles et échan­geables sur des pla­te­formes qui sont des ré­pliques de mar­chés bour­siers, comme Bit­trex, Coi­none et Huo­bi, avec les­quelles nous sommes en dis­cus­sion. C’est une at­tente très forte de la com­mu­nau­té », re­lève le PDG de DomRai­der. Ces opé­ra­tions res­tent des­ti­nées à un pu­blic aver­ti, bien au fait de l’uni­vers des cryp­to­mon­naies ou de la tech­no­lo­gie de chaîne de blocs. D’ailleurs, les pro­jets très éloi­gnés de la blo­ck­chain n’ont pas re­çu un bon ac­cueil de la part de cette com­mu­nau­té, à l’image du plus grand aqua­rium du monde, Pa­qua­rium, qui n’a pas pu bou­cler sa le­vée. Pour l’en­tre­prise émet­trice, l’ICO n’est pas non plus une ren­trée de tré­so­re­rie im­mé­diate. « C’est un point très im­por­tant : il y a des contrainte­s pour conver­tir en mon­naie fi­du­ciaire clas­sique. Il faut im­pé­ra­ti­ve­ment pas­ser par des “ex­changes”. Or si je ve­nais conver­tir 30 millions d’eu­ros d’un coup, je ris­que­rais de dé­sta­bi­li­ser le mar­ché : il faut le faire de ma­nière pro­gres­sive », fait va­loir Tris­tan Co­lom­bet. Les gar­der au chaud n’est pas for­cé­ment un mau­vais cal­cul, au vu de la flam­bée des cours. En un an, le bitcoin a grim­pé de 600 dol­lars à plus de 4100 dol­lars. En outre, « dans le sec­teur, de plus en plus de tran­sac­tions ont lieu en cryp­to-mon­naies, par exemple pour payer des four­nis­seurs, une agence de pu­bli­ci­té, un pres­ta­taire », ob­serve le pa­tron de DomRai­der. Mais pas en­core les sa­la­riés, bien que cer­tains ne soient pas contre…

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