Les ONG frappent les éner­gies fos­siles au por­te­feuille

Pour cou­per les vivres aux prin­ci­paux res­pon­sables des émis­sions de gaz à ef­fet de serre, les ONG font pres­sion sur leurs fi­nan­ceurs, banques et as­su­rances en tête. Une dé­marche de longue haleine par­fois cou­ron­née de suc­cès.

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - Do­mi­nique Pialot

BNP Pa­ri­bas, ré­cem­ment en­core dans le top 15 des banques fi­nan­çant les sables bi­tu­mi­neux et le gaz na­tu­rel li­qué­fié (GNL) dans le monde, est au­jourd’hui fé­li­ci­tée par l’ONG Les Amis de la Terre (AT), ac­tive de longue date au­près du sec­teur fi­nan­cier. C’est qu’en oc­tobre der­nier, la banque a an­non­cé des me­sures dras­tiques de ré­duc­tion de son sou­tien aux « éner­gies fos­siles ex­trêmes » : fin de ses fi­nan­ce­ments di­rects à tout nou­veau pro­jet d’ex­plo­ra­tion, pro­duc­tion, trans­port ou ex­por­ta­tion lié aux sables bi­tu­mi­neux, gaz de schiste et en Arc­tique, et de tout nou­veau pro­jet de ga­zo­duc et de ter­mi­nal d’ex­por­ta­tion de GNL is­su ma­jo­ri­tai­re­ment de gaz de schiste. Elle a éga­le­ment adop­té des cri­tères d’ex­clu­sion des en­tre­prises prin­ci­pa­le­ment ac­tives dans ces sec­teurs d’ac­ti­vi­té. Une sa­tis­fac­tion pour les ONG, AT en tête, qui s’em­ploient de­puis des an­nées à faire pres­sion sur les banques, maillons es­sen­tiels du fi­nan­ce­ment des éner­gies fos­siles, res­pon­sables de la ma­jo­ri­té des émis­sions de gaz à ef­fet de serre. Elles re­courent pour ce faire à de mul­tiples modes d’ac­tion. Au-de­là des rap­ports et des cam­pagnes pu­bliques, elles in­ter­pellent les fi­nan­ceurs sur des pro­jets pré­cis, no­tam­ment lors des as­sem­blées gé­né­rales d’ac­tion­naires. Après avoir dé­non­cé l’oléo­duc Da­ko­ta Express lors de l’AG de la BNP de mai der­nier, AT France main­tient la pres­sion sur la So­cié­té Gé­né­rale qui s’ap­prête à fi­nan­cer le gi­gan­tesque pro­jet de ter­mi­nal d’ex­por­ta­tion de gaz de schiste Rio Grande LNG dans le Texas du Sud. Les ONG font par­fois ve­nir des membres des com­mu­nau­tés di­rec­te­ment af­fec­tées par les pro­jets « afin de rendre ces im­pacts vi­sibles pour les ci­toyens, le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion, les ac­tion­naires », com­mente Lu­cie Pin­son, char­gée de la fi­nance pri­vée chez AT France. La fi­nance cli­mat sus­cite les mêmes dé­bats que l’in­ves­tis­se­ment so­cia­le­ment res­pon­sable (ISR) de­puis des an­nées. Les ac­teurs fi­nan­ciers doivent-ils ex­clure les en­tre­prises les plus pol­luantes ou s’en­ga­ger au­près d’elles pour les faire pro­gres­ser? De leur cô­té, les ONG ont des échanges di­rects avec les ac­teurs fi­nan­ciers ou in­dus­triels, qu’elles vont jus­qu’à conseiller, mais pra­tiquent éga­le­ment le name and shame (« dé­si­gner et faire honte », ndlr). Avec un cer­tain suc­cès, comme en té­moigne l’adop­tion de di­verses ré­so­lu­tions lors d’as­sem­blées gé­né­rales (de fi­nan­ceurs ou d’ac­teurs des éner­gies fos­siles) ces der­nières an­nées.

EN­CORE DE L’AR­GENT POUR DE NOU­VEAUX PRO­JETS

Autre cible des ONG, les as­su­reurs, pre­miers in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels dans le monde, qui contri­buent lar­ge­ment au fi­nan­ce­ment des nou­velles cen­trales à char­bon. En dé­pit de dés­in­ves­tis­se­ments im­por­tants de­puis la COP21, 1 600 nou­velles cen­trales sont en pro­jet dans le monde, pour un to­tal de 840 GW. 15 as­su­reurs mon­diaux ont dés­in­ves­ti 20 mil­liards de dol­lars en ac­tions et obli­ga­tions de so­cié­tés char­bon­nières. Mais se­lon AT France, huit groupes d’as­su­rances fran­çais dé­tiennent pour plus de 926 mil­lions de dol­lars d’ac­tions et d’obli­ga­tions dans les prin­ci­paux dé­ve­lop­peurs d’in­fra­struc­tures char­bon­nières. En tête, avec 848 mil­lions de dol­lars in­ves­tis dans le char­bon de­puis 2015, Axa, qui s’était pour­tant po­si­tion­né en lea­der du dés­in­ves­tis­se­ment lors du Cli­mate Fi­nance Day de 2015, en dé­ci­dant d’ex­clure de ses sou­tiens as­su­ran­tiels les en­tre­prises réa­li­sant plus de 50 % de leur chiffre d’af­faires dans le char­bon. L’ONG ap­pelle donc à un seuil d’ex­clu­sion abais­sé à 30%, dé­jà adop­té par Scor, Swiss Re et Al­lianz, et cal­cu­lé en pour­cen­tage du mix de pro­duc­tion éner­gé­tique et non du chiffre d’af­faires. Et les as­su­reurs ne sont pas seuls en cause. Un nou­veau rap­port d’AT pu­blié à l’oc­ca­sion du One Pla­net Sum­mit montre que le sec­teur ban­caire mon­dial a mo­bi­li­sé plus de 600 mil­liards de dol­lars de fi­nan­ce­ment pour ces mêmes dé­ve­lop­peurs de jan­vier 2014 à sep­tembre 2017, dont près de la moi­tié de­puis la si­gna­ture de l’ac­cord de Pa­ris. Mal­gré le res­pect de leurs en­ga­ge­ments, pris en 2015, de ré­duc­tion de leur sou­tien au sec­teur du char­bon, les quatre grandes banques fran­çaises – BNP Pa­ri­bas, Cré­dit Agri­cole, So­cié­té Gé­né­rale et Na­tixis – ont aug­men­té leurs fi­nan­ce­ments aux dé­ve­lop­peurs de 115 % entre 2015 et 2017. Au-de­là de ces pres­sions au­près des banques et as­su­rances, les ONG en­cou­ragent des ac­tions en jus­tice. Ger­man­watch ap­puie ain­si la dé­marche d’un pay­san pé­ru­vien ren­con­tré lors du som­met de la Terre à Li­ma en 2014. Son ac­tion contre l’éner­gé­ti­cien RWE, qu’il rend res­pon­sable du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique dans les Andes, vient d’être ju­gée re­ce­vable par un tri­bu­nal al­le­mand. Cou­ron­né de suc­cès, ce type d’ac­tions pour­rait bous­cu­ler plus bru­ta­le­ment en­core le sys­tème fi­nan­cier mon­dial.

Des pay­sans ac­cusent l’éner­gé­ti­cien al­le­mand RWE de con­tri­buer au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique dans les Andes. L’ONG Ger­man­watch sou­tient leur ac­tion, qui a été dé­cla­rée re­ce­vable par un tri­bu­nal al­le­mand.

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