Tanguy Claquin : « Il faut en­ca­drer le mar­ché pour évi­ter le “green wa­shing” »

Tanguy Claquin, di­rec­teur Sus­tai­nable Ban­king Cré­dit Agri­cole Cor­po­rate & In­vest­ment Bank – pre­mier ar­ran­geur mon­dial d’obli­ga­tions vertes –, plaide pour un meilleur en­ca­dre­ment de ce mar­ché en plein es­sor, afin d’évi­ter les opé­ra­tions se re­ven­di­quant abu

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR DEL­PHINE CUNY @Del­phi­neCu­ny

LA TRI­BUNE - Comment en êtes-vous ve­nu à vous in­té­res­ser à la fi­nance verte et à fon­der le dé­par­te­ment « banque du­rable » en 2010 ?

TANGUY CLAQUIN - J’avais tra­vaillé sur ces su­jets pen­dant mes études. C’est sans doute pour­quoi, après plu­sieurs an­nées dans la fi­nance, j’ai pro­po­sé de créer cette en­ti­té en 2009, juste après la crise. Avec plu­sieurs per­sonnes au sein du Cré­dit Agri­cole, nous avons eu l’in­tui­tion qu’il était per­ti­nent qu’une banque d’in­ves­tis­se­ment dis­pose d’une équipe pour ré­pondre aux be­soins de fi­nan­ce­ment liés aux enjeux so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux, dont cer­tains in­ves­tis­seurs et en­tre­prises s’étaient sai­sis. C’était un peu un pa­ri. Per­sonne ne fai­sait ce­la à l’époque, dans au­cune banque d’in­ves­tis­se­ment de la place de Pa­ris et même à l’échelle mon­diale. Les di­ri­geants de Cré­dit Agri­cole CIB ont es­ti­mé que ces thèmes cor­res­pon­daient aux va­leurs du groupe. Ce­la s’est avé­ré très utile dans les pre­mières an­nées d’ac­ti­vi­té : al­ler dé­mar­cher un client sur un su­jet de res­pon­sa­bi­li­té en­vi­ron­ne­men­tale en étant Cré­dit Agri­cole, ce­la était co­hé­rent et nous avions la lé­gi­ti­mi­té pour le faire. J’étais seul au dé­part, avec un sta­giaire. Au­jourd’hui, c’est de­ve­nu un pro­duit im­por­tant chez Ca­cib, et nous avons plus de moyens. Nous avons été im­pli­qués dans près de 150 mil­liards de dol­lars d’obli­ga­tions vertes de­puis le lan­ce­ment du mar­ché.

Mais le Cré­dit Agri­cole n’a pas par­ti­ci­pé au tout pre­mier « green bond », qui a été émis en 2007 par la Banque eu­ro­péenne d’in­ves­tis­se­ment (BEI) ?

Non, l’équipe n’exis­tait pas en­core. Mais de 2007 à 2012, les opé­ra­tions sont res­tées as­sez confi­den­tielles. Le mar­ché des green bonds ne dé­pas­sait pas 5 mil­liards d’eu­ros par an. Et il n’a vrai­ment dé­mar­ré qu’à par­tir de 2013.

Qui ont été vos pre­miers clients ?

Nos pre­miers clients n’ont pas été pour des green bonds, mais pour d’autres pro­duits fi­nan­ciers à fort im­pact so­cial ou en­vi­ron­ne­men­tal, qu’on ap­pelle im­pact in­vest­ment. Nous avons ac­com­pa­gné Da­none dans la mise en place d’un fonds de re­fo­res­ta­tion et d’agro­fo­res­te­rie dans les pays les plus pauvres (Li­ve­li­hoods), puis Sch­nei­der Elec­tric dans la le­vée de fonds pour fi­nan­cer les en­tre­prises oeu­vrant à l’ac­cès à l’éner­gie en Afrique sub­sa­ha­rienne. Du cô­té des green bonds, nos pre­miers clients sont ve­nus du sec­teur pu­blic, comme la BEI et la Ré­gion Île-de-France, dès 2012, an­née où nous avons aus­si réa­li­sé notre pre­mière émis­sion de so­cial bond cor­po­rate avec Air Li­quide. Cré­dit Agri­cole CIB a joué un rôle im­por­tant dans le dé­col­lage de ce mar­ché.

Quel est l’in­té­rêt pour l’émet­teur ? Il n’est pas fi­nan­cier, alors est-ce une ques­tion d’image ?

Un green bond porte le même taux d’in­té­rêt qu’une obli­ga­tion clas­sique, puisque l’émet­teur est iden­tique. Mais il ap­porte à ce­lui-ci une di­ver­si­fi­ca­tion de sa base d’in­ves­tis­seurs. Par exemple, les émis­sions de dette obli­ga­taire clas­sique de la Ré­gion Île-de-France n’étaient pla­cées qua­si­ment qu’au­près d’ins­ti­tu­tion­nels fran­çais, alors que ses obli­ga­tions vertes ont in­té­res­sé de nom­breux in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux. Le green bond est un exer­cice de trans­pa­rence et de « re­de­va­bi­li­té ». Il per­met de dé­mon­trer son en­ga­ge­ment pour la tran­si­tion éner­gé­tique à ses em­ployés, à ses ac­tion­naires, à ses por­teurs de dettes, aux pou­voirs pu­blics, etc. La di­rec­trice fi­nan­cière d’un grand groupe fran­çais nous avait confié que cette opé­ra­tion avait créé un en­goue­ment in­croyable au sein de l’en­tre­prise, ain­si que des liens qui n’exis­taient pas entre les di­rec­tions de la com­mu­ni­ca­tion et du dé­ve­lop­pe­ment du­rable, d’une part, et les équipes opé­ra­tion­nelles, dont les meilleures pra­tiques étaient mises en avant, d’autre part. J’ai en­ten­du très sou­vent des tré­so­riers par­ta­ger ce sen­ti­ment : la pre­mière opé­ra­tion est mo­ti­vée par la com­mu­ni­ca­tion fi­nan­cière, ils sont prêts à re­nou­ve­ler l’ex­pé­rience pour l’ef­fet po­si­tif que ce­la pro­duit en in­terne. Les green bonds sont plus exi­geants sur les ques­tions de trans­pa­rence et d’uti­li­sa­tion des fonds. Ils re­cèlent un vé­ri­table in­té­rêt en termes de re­la­tions in­ves­tis­seurs. La qua­li­té des échanges créés avec les in­ves­tis­seurs obli­ga­taires est in­com­pa­rable : ce­la en­ri­chit le dia­logue. Toutes les agences ou les banques de dé­ve­lop­pe­ment qui n’ont pas en­core émis ce type d’obli­ga­tion se posent la ques­tion de le faire. Le phé­no­mène est tel que, dé­sor­mais, dans cer­tains sec­teurs comme l’éner­gie, il faut jus­ti­fier de ne pas émettre de green bonds.

Ce­la ne semble pas ré­son­ner chez les grandes en­tre­prises amé­ri­caines, pour­quoi ?

C’est vrai que les grandes en­tre­prises amé­ri­caines n’ont pas la même pres­sion de la part des in­ves­tis­seurs pour émettre des green bonds. C’est peut-être une ques­tion de culture : plus qu’en Eu­rope, elles sé­parent le bu­si­ness d’une part, donc la maxi­mi­sa­tion de la créa­tion de va­leur pour l’ac­tion­naire, et, d’autre part, la res­pon­sa­bi­li­té so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale, plus sou­vent l’af­faire de grandes fon­da­tions. C’est peut-être aus­si pour des rai­sons his­to­riques. Les pre­mières émis­sions de green bonds aux États-Unis furent réa­li­sées avec des stan­dards moins éle­vés que ceux éta­blis, par exemple, par EDF ou la BEI. Jus­qu’ici, l’en­goue­ment et l’ému­la­tion ont été bien moindres.

Éta­blir de bons stan­dards reste un dé­fi pour ce mar­ché en­core jeune ?

C’est ef­fec­ti­ve­ment l’un des dé­fis du mar­ché des green bonds de réussir à évo­luer vers plus de clar­té sur ce qui est vert, quels sec­teurs et quel type de dé­penses sont éli­gibles. Estce seule­ment les in­ves­tis­se­ments ou peu­ton consi­dé­rer cer­taines dé­penses? Ce sont des ques­tions com­pli­quées.

Comment mieux en­ca­drer ce mar­ché ? En com­plé­tant les grands prin­cipes vo­lon­taires ?

Nous avons par­ti­ci­pé, en 2013, à la ré­dac­tion des Green Bond Prin­ciples avec Bank of Ame­ri­ca, Ci­ti et JPMor­gan. Cré­dit Agri­cole CIB était la seule banque eu­ro­péenne et même non amé­ri­caine. Il faut al­ler plus loin sur la dé­fi­ni­tion des sec­teurs et des dé­penses éli­gibles. Mais ce­la ne peut plus être le rôle des ban­quiers ex­clu­si­ve­ment. Je ne crois pas non plus que ce­la de­vrait être du res­sort des ONG ou de so­cié­tés pri­vées. À mon sens, les États doivent s’em­pa­rer du su­jet. La Chine a ré­gle­men­té son mar­ché do­mes­tique des green bonds. C’est un en­jeu clé pour l’Eu­rope : la BEI ou une autre ins­tance doit s’em­pa­rer de la dé­fi­ni­tion de la fi­nance verte. Mais je suis confiant, je crois que la dé­fi­ni­tion d’une taxo­no­mie des pro­jets verts et d’un stan­dard pour les green bonds est à l’agen­da de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. L’autre axe im­por­tant concerne les do­cu­ments four­nis par les émet­teurs et leur cer­ti­fi­ca­tion. Pour faire un green bond au­jourd’hui, il y a un vaste champ de pos­si­bi­li­tés et dix ou vingt ma­nières de pro­cé­der.

La dé­fi­ni­tion de la fi­nance verte est un en­jeu clé pour l’Eu­rope

Cla­ri­fier la cer­ti­fi­ca­tion et la la­bel­li­sa­tion est né­ces­saire

Chaque agence de no­ta­tion ex­tra­fi­nan­cière a sa mé­thode et sa vi­sion du monde, les agences tra­di­tion­nelles entrent dans le jeu, il y a la cer­ti­fi­ca­tion CBI, les uni­ver­si­tés. Le risque est qu’un émet­teur s’en re­mette à une autre agence, moins stricte, si le pro­jet n’est pas as­sez vert. Ce n’est pas très sain. Il faut ab­so­lu­ment ef­fec­tuer un tra­vail de cla­ri­fi­ca­tion de la cer­ti­fi­ca­tion et de la la­bel­li­sa­tion. Si l’Eu­rope dé­fi­nit un ca­ta­logue de ce qui est vert, les agences de­vront se mettre au dia­pa­son. Bien en­ca­drer le mar­ché est au­jourd’hui le meilleur moyen de le sti­mu­ler. La dif­fi­cul­té est d’ar­ri­ver à avan­cer dans cette voie-là tout en pré­ser­vant à la fois la dy­na­mique po­si­tive du mar­ché, qui est en­core pe­tit, et l’in­té­gri­té du mar­ché avec des opé­ra­tions de qua­li­té en évi­tant le risque de green wa­shing. Il y a eu quelques opé­ra­tions contro­ver­sées, le mar­ché a bien ré­agi, sans pour au­tant mettre au ban les émet­teurs concer­nés.

Comme dans le cas du « green bond » de l’ex-GDF Suez qui avait éco­pé du prix Pi­noc­chio du cli­mat des amis de la Terre ?

Je ne pen­sais pas à cette opé­ra­tion, réa­li­sée en 2014 pour fi­nan­cer un pro­jet dit de « large hy­dro », un très grand bar­rage au Bré­sil. C’est une opé­ra­tion sur la­quelle nous étions in­ter­ve­nus. Ce n’était pas du green wa­shing, car tout avait été pré­sen­té de ma­nière trans­pa­rente aux in­ves­tis­seurs, au­près des­quels l’obli­ga­tion s’était très bien pla­cée. L’agence de no­ta­tion ex­tra­fi­nan­cière était sa­tis­faite, les bailleurs de fonds pu­blics avaient adou­bé ce pro­jet. Tout était donc sur la table dès le lan­ce­ment. Après l’opé­ra­tion, une ONG s’est sai­sie du su­jet et a mon­té une cam­pagne vi­ru­lente contre les grands bar­rages. Ces in­fra­struc­tures posent des ques­tions so­ciales et en­vi­ron­ne­men­tales im­por­tantes, qu’il est lé­gi­time d’étu­dier en dé­tail et au cas par cas. Mais la con­sé­quence a été que le mar­ché n’a au­jourd’hui plus de stan­dard sur le « large hy­dro » en green bonds. C’est pour le meilleur et pour le pire, car, dans cer­tains pays, ce type de pro­jet est in­dis­pen­sable à la réus­site de la tran­si­tion éner­gé­tique.

Les ONG ne jouent-elles pas un rôle d’ai­guillon sa­lu­taire ?

Je leur re­con­nais une cer­taine uti­li­té, mais toutes ne per­mettent pas d’avoir un dia­logue équi­li­bré. Cer­taines po­si­tions mettent en ques­tion des choix dé­mo­cra­tiques. En l’es­pèce, puisque le gou­ver­ne­ment dé­mo­cra­tique bré­si­lien avait fait le choix de la tran­si­tion éner­gé­tique par les cen­trales hy­dro­élec­triques, est-ce illé­gi­time de le fi­nan­cer par un green bond ? Estce mieux de construire un grand bar­rage, de faire du nu­cléaire ou d’ex­ploi­ter le char­bon? Au-de­là du so­laire et de l’éo­lien, qui sont des sources in­ter­mit­tentes d’éner­gie, les pays et leurs éco­no­mies ont be­soin de ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion stables.

Avec l’es­sor du mar­ché, ce­la n’aug­mente-t-il pas le risque de dé­ra­page ?

Nous ne sommes pas à l’abri d’une grosse sé­rie d’opé­ra­tions de green wa­shing, qui au­rait pour con­sé­quence la perte de confiance des émet­teurs. Mais je suis ­plu­tôt confiant au­jourd’hui, la dy­na­mique est bonne, plu­sieurs opé­ra­tions ont lieu par se­maine. Il y a de plus en plus d’ex­per­tise dans le mar­ché et de la trans­pa­rence aus­si. Pre­nez l’exemple de la Chine avec, dans son ca­ta­logue de pro­jets verts, le char­bon « propre » qui fait dé­bat. Or pour la Chine, la prio­ri­té est la lutte contre la pol­lu­tion, plus que le car­bone. Qui­conque s’est dé­jà ren­du à Pé­kin le com­pren­dra. Ce n’est donc pas du green wa­shing, puisque le gou­ver­ne­ment chi­nois est très trans­pa­rent sur le su­jet. En re­vanche, cer­taines opé­ra­tions ont été par­fois un peu floues sur les pro­jets fi­nan­cés et sur leur im­pact so­cial et en­vi­ron­ne­men­tal. Ce ne sont pas de grandes opé­ra­tions de green wa­shing, mais plu­tôt des opé­ra­tions qui se si­tuent dans la zone grise. La con­sé­quence est plu­tôt que les émet­teurs se dé­cident fi­na­le­ment à se mon­trer plus trans­pa­rents afin d’amé­lio­rer la qua­li­té de leur re­la­tion avec les in­ves­tis­seurs. C’est un mar­ché où l’ému­la­tion est un mo­teur puis­sant.

La tran­si­tion éner­gé­tique concerne l’en­semble des sec­teurs, mais ce sont sur­tout des en­tre­prises de l’éner­gie qui émettent des « green bonds », pour­quoi ?

Tout ne se règle pas par une obli­ga­tion verte. Et ce n’est pas parce que l’on va émettre de la dette que l’on va chan­ger les choses. Dans les sec­teurs des in­fra­struc­tures, des trans­ports, de l’im­mo­bi­lier, de l’éner­gie, il faut de la dette pour fi­nan­cer cette tran­si­tion et les green bonds sont lé­gi­times. Dans d’autres, c’est moins né­ces­saire. Ce n’est pas gê­nant que le mar­ché soit li­mi­té à cer­tains ac­teurs.

Pour­quoi ne voit-on pas d’autres États, no­tam­ment eu­ro­péens, à part la France et la Po­logne, s’en­ga­ger sur ce mar­ché ?

Il y au­ra d’autres green bonds sou­ve­rains dans les mois qui viennent, d’autres États sont in­té­res­sés. Mais il faut du temps pour mon­ter un em­prunt sou­ve­rain : il faut mettre d’ac­cord tous les mi­nistres d’un gou­ver­ne­ment, toutes les ad­mi­nis­tra­tions. Ça prend un peu de temps.

La forte crois­sance du mar­ché fait-elle craindre un risque de bulle ?

Il n’y a pas de bulle. Les prix sont les mêmes que sur le mar­ché obli­ga­taire. Certes, la de­mande est un peu plus éle­vée que l’offre. Mais le mar­ché ne triple pas tous les ans : il de­vrait at­teindre 125 mil­liards de dol­lars cette an­née et ne re­pré­sente en­core que 2 à 3 % du mar­ché obli­ga­taire en termes de flux, de nou­velles émis­sions. Quant à la li­qui­di­té, on ne peut dire que le mar­ché en manque : il est vrai que ce sont en ma­jo­ri­té des in­ves­tis­seurs de long terme qui achètent les green bonds, et les conservent, mais c’est le cas plus gé­né­ra­le­ment sur les mar­chés obli­ga­taires.

TANGUY CLAQUIN RES­PON­SABLE MON­DIAL DU SUS­TAI­NABLE BAN­KING CRÉ­DIT AGRI­COLE COR­PO­RATE & IN­VEST­MENT BANK (CA­CIB)

Cer­taines opé­ra­tions contro­ver­sées sont ac­cu­sées de « green wa­shing », à l’ins­tar d’un pro­jet de grand bar­rage au Bré­sil (pho­to), dit de « large hy­dro ».

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