RE­NAULT-CHAL­LENGES : LES EN­JEUX D’UN RA­CHAT

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - NA­BIL BOURASSI @Na­bilBou­ras­si

Les mé­dias au­ront une place dans la voi­ture de de­main. Mais on ne sait pas en­core la­quelle

La prise de par­ti­ci­pa­tion de Re­nault dans le groupe de mé­dias Chal­lenges a sur­pris. Et pour­tant, Car­los Ghosn en est convain­cu, il y est urgent de re­pen­ser les conte­nus avant que les Ga­fa s’en­gouffrent dans la brèche et s’ap­pro­prient la va­leur ajou­tée au­to­ri­sée par la fu­ture voi­ture au­to­nome. Un mo­dèle éco­no­mique com­plexe, mais aux en­jeux pla­né­taires.

Per­sonne ne l’avait vu ve­nir… Le ra­chat de 40 % du groupe de mé­dias Chal­lenges ( Chal­lenges, L’His­toire, Sciences et Ave­nir…) par le construc­teur au­to­mo­bile fran­çais a fait l’ef­fet d’une bombe dans l’uni­vers de l’au­to­mo­bile… Cette dé­ci­sion a sus­ci­té la sur­prise, mais éga­le­ment le désar­roi chez de nom­breux pro­fes­sion­nels et ob­ser­va­teurs du sec­teur. C’est la pre­mière fois qu’un construc­teur au­to­mo­bile in­ves­tit dans un mé­dia. Il était ac­quis que la ba­taille de la voi­ture connec­tée et au­to­nome ou­vri­rait un front ex­trê­me­ment violent au­tour des conte­nus. Mais jus­qu’ici, les ob­ser­va­teurs ta­blaient sur la créa­tion d’un éco­sys­tème de ser­vices tour­nés vers la mo­bi­li­té, mais pas seule­ment… Tes­la a bien en­ga­gé un par­te­na­riat avec Apple pour pro­po­ser de la mu­sique en strea­ming, mais rien de ré­vo­lu­tion­naire à écou­ter de la mu­sique en voi­ture…

UNE OP­POR­TU­NI­TÉ DE SER­VICES

Avec le ra­chat de Chal­lenges, Re­nault se lance dans un tout autre pan de la pro­duc­tion de conte­nus, ce­lui des mé­dias. Pour Car­los Ghosn, il de­ve­nait urgent que le groupe soit ca­pable de pro­po­ser de quoi oc­cu­per les conduc­teurs, qui, de­main, au­ront plus de temps libre avec la voi­ture au­to­nome. Les heures de conduite ain­si li­bé­rées sont consi­dé­rées comme une im­mense op­po­tu­ni­té de ser­vices à pro­po­ser. « Le pro­chain su­jet de l’in­dus­trie au­to­mo­bile, c’est le conte­nu. Soit on le prend chez un autre, soit on s’y in­té­resse nous-mêmes… Ce qu’on ne veut pas, c’est fa­bri­quer des boîtes vides au pro­fit d’autres ac­teurs », a ain­si dé­cla­ré le PDG de Re­nault de­vant des jour­na­listes, à l’oc­ca­sion de l’an­nonce de l’opé­ra­tion. Au­tre­ment dit : pas ques­tion de ser­vir la soupe aux Google, Apple, Fa­ce­book et Ama­zon (les fa­meux Ga­fa). « Nous vou­lons évi­ter de vivre ce qu’ont connu les fa­bri­cants de té­lé­phones. On ne va pas dé­ve­lop­per du hard­ware pour que quel­qu’un d’autre ré­cu­père toute la va­leur ajou­tée », a ajou­té le pa­tron de l’Al­liance Re­nault-Nis­san-Mit­su­bi­shi. Ce mo­dèle rap­pelle ce­lui en­ga­gé dans les té­lé­coms, ap­pe­lé « la conver­gence des conte­nus et des conte­nants ». La lo­gique vou­drait que les opé­ra­teurs ra­chètent des pro­duc­teurs de conte­nus pour mieux vendre leurs tuyaux. On pense à la ba­taille au­tour des droits de re­trans­mis­sion spor­tifs. Mais au-de­là, les exemples d’échecs de ce mo­dèle on été nom­breux : la chute de JeanMa­rie Mes­sier avec Vi­ven­di, la fu­sion ra­tée d’AOL et Time Warner, et, plus ré­cem­ment, la ver­ti­gi­neuse chute bour­sière d’Al­tice.

UN ÉCO­SYS­TÈME DE CONTE­NUS

Pour Guillaume Cru­nelle, as­so­cié au ca­bi­net de conseil De­loitte et ex­pert de l’in­dus­trie au­to­mo­bile, cette opé­ra­tion s’ins­crit par­fai­te­ment dans la trans­for­ma­tion en cours dans le sec­teur : « Cette ­ini­tia­tive in­ter­roge en­core sur l’ex­ten­sion de la chaîne de va­leur, c’es­tà‑dire à par­tir de quand un construc­teur doit al­ler plus loin que vendre une voi­ture seule, et jus­qu’où il peut al­ler dans l’in­cor­po­ra­tion de ser­vices. C’est le su­jet qui va pro­ba­ble­ment oc­cu­per le monde au­to­mo­bile des dix pro­chaines an­nées. » « Per­sonne n’est ca­pable de dire ce que se­ra la voi­ture connec­tée et au­to­nome de de­main, il faut bien qu’il y ait des ini­tia­tives et des ex­pé­ri­men­ta­tions, et c’est in­té­res­sant que celle-ci soit le fait d’un ac­teur fran­çais », ajoute Guillaume Cru­nelle. Quand les Ga­fa dé­cident de res­ter des agré­ga­teurs de conte­nus, Re­nault veut, lui, ver­rouiller et maî­tri­ser ses conte­nus pour faire toute la dif­fé­rence. Il se pour­rait que Chal­lenges ne soit qu’une pre­mière étape dans la consti­tu­tion d’un éco­sys­tème de conte­nus, car le groupe fon­dé par Claude Per­driel (91 ans) est en­core trop seg­men­té au­tour de l’éco­no­mie ou dans des do­maines spé­cia­li­sés. En outre, ces titres sont trop fran­co­phones. « Les construc­teurs vont pro­ba­ble­ment ten­ter d’ac­qué­rir des ex­per­tises et des com­pé­tences pour pré­pa­rer ce mé­dia de de­main », ex­plique Guillaume Cru­nelle. En d’autres termes, Re­nault va in­ci­ter Chal­lenges à ré­in­ven­ter son mé­dia avec une nou­velle ap­proche de ses ca­naux de dif­fu­sion. À terme, le pôle mé­dia de Re­nault, s’il voit le jour, de­vra donc être ca­pable de pro­duire toutes sortes de conte­nus : écrits, sons, vi­déos… Ber­trand Ra­ko­to, ana­lyste in­dé­pen­dant, est, quant à lui, beau­coup plus nuan­cé. À ses yeux, Re­nault ins­crit sa dé­marche dans un éco­sys­tème fer­mé, c’est-à-dire un sys­tème d’ap­pli­ca­tions pro­prié­taires et non com­pa­tibles avec d’autres marques. « Il est dif­fi­cile d’ima­gi­ner quel mo­dèle éco­no­mique clair peut se dé­ga­ger de la dé­marche de Re­nault à moins de vou­loir gar­der une clien­tèle cap­tive de la marque », ex­plique Ber­trand Ra­ko­to. Or, se­lon l’ana­lyste, le monde au­to­mo­bile de de­main se­ra un monde de mo­bi­li­tés souples et par­ta­gées. Les consom­ma­teurs qui n’au­ront plus leur propre voi­ture ­vou­dront conser­ver le même éco­sys­tème d’un vé­hi­cule à un autre. Même le mir­ro­ring, une as­tuce qui per­met de du­pli­quer les conte­nus du té­lé­phone sur l’in­ter­face de la voi­ture et donc de contour­ner les An­droid Au­to (Google) et CarP­lay (Apple), ne de­vrait pas suf­fire : « Le mir­ro­ring ne donne pas au­tant de li­ber­té qu’un sys­tème ou­vert », in­siste Ber­trand Ra­ko­to. Ge­ni­vi, une ini­tia­tive des construc­teurs au­to­mo­biles afin d’éta­blir des stan­dards de com­pa­ti­bi­li­té, ne trouve pas grâce aux yeux de l’ana­lyste : « Il fau­drait que Ge­ni­vi se lance éga­le­ment dans les smart­phones et s’arme pour faire concur­rence à Apple et Google, c’est une ga­geure. » De son cô­té, Guillaume Cru­nelle est sûr d’une chose : « Les mé­dias au­ront une place dans la voi­ture de de­main. Mais on ne sait pas en­core la­quelle. » Ain­si, le mo­dèle des conte­nus em­bar­qués pour­rait n’être qu’à sa pré­his­toire… Mais Re­nault a dé­ci­dé que c’est main­te­nant que celle-ci doit s’écrire.

Car­los Ghosn, PDG de Re­nault : « On ne veut pas fa­bri­quer des boîtes vides au pro­fit d’autres ac­teurs. »

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