BIT­COIN

ET PLUS DURE SE­RA LA CHUTE ?

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - DEL­PHINE CU­NY @Del­phi­neCu­ny

Qui eût pa­rié il y a un an que le bit­coin se­rait l’un des su­jets de conver­sa­tion incontourn­ables des re­pas de fêtes de fin d’an­née? Ou que la mon­naie vir­tuelle mul­ti­plie­rait par 14 sa va­leur? 2017 res­te­ra in­con­tes­ta­ble­ment l’an­née du bit­coin, celle où la cryp­to­mon­naie est sor­tie de son cercle très fer­mé d’ini­tiés pour s’ou­vrir au grand pu­blic, de l’étu­diant à l’épar­gnant lamb­da, al­lé­ché par la pers­pec­tive d’un gain ra­pide. Mais pas sans risque. Très vite, le dé­bat est de­ve­nu ex­trê­me­ment cli­vant entre pro et an­ti, entre dé­fen­seurs de « la mon­naie du fu­tur », qui se­rait dé­bar­ras­sée du joug des États, camp où se mêlent des li­ber­ta­riens, des an­ti­ca­pi­ta­listes et de purs spé­cu­la­teurs, et ses dé­trac­teurs, dé­non­çant « une pure bulle, sans va­leur in­trin­sèque » (Jean Ti­role, le Prix No­bel d’éco­no­mie) ou car­ré­ment une « ar­naque » (Ja­mie Di­mon, le pa­tron de JPMor­gan), aux yeux des spé­cia­listes de la fi­nance, ban­quiers d’af­faires, cen­traux et au­to­ri­tés. Quitte à pas­ser pour des ma­niaques du contrôle un brin pas­séistes.

UNE VO­LA­TI­LI­TÉ AC­CEN­TUÉE

« Cha­cun cherche le juste prix. Je vais me ha­sar­der à pro­po­ser une four­chette rai­son­nable en si­tuant le prix du bit­coin quelque part entre 0 et 5 mil­lions de dol­lars. Il doit va­loir zé­ro si le bit­coin reste ce qu’il est en­core lar­ge­ment au­jourd’hui : un vé­hi­cule de blan­chi­ment de l’ar­gent. Il doit va­loir 5 mil­lions s’il par­vient, à terme, à se sub­sti­tuer à l’en­semble des mon­naies exis­tantes, puisque c’est – en gros – le rap­port entre la masse mo­né­taire mon­diale et le nombre de 21 mil­lions de bit­coins [ le nombre maxi­mal pré­vu d’uni­tés de cette mon­naie vir­tuelle, ndlr]. Rap­pe­lez-moi s’il sort de cette four­chette! » plai­sante Bruno Ca­va­lier, éco­no­miste à la banque Od­do BHF. Une forme de consé­cra­tion est ar­ri­vée en décembre, avec la créa­tion de contrats à terme (des « fu­tures ») sur le bit­coin né­go­ciés sur des pla­te­formes de mar­chés ré­gle­men­tés (le Chi­ca­go Board Op­tions Ex­change et le Chi­ca­go Mer­can­tile Ex­change), per­met­tant de spé­cu­ler, à la hausse ou à la baisse, sur le prix fu­tur de la cryp­to­mon­naie. Cette ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion a en­core ac­cen­tué la vo­la­ti­li­té du bit­coin, qui avait dé­jà at­ti­ré de nom­breux fonds spé­cu­la­tifs : il y au­rait plus de 175 hedge funds spé­cia­li­sés dans les mon­naies vir­tuelles et l’un d’eux, Pan­te­ra Ca­pi­tal, créé en 2013, a an­non­cé en décembre un re­tour sur in­ves­tis­se­ment de 25000%! Les in­ves­tis­seurs de la pre­mière heure ont en ef­fet ac­cu­mu­lé des sommes co­los­sales, à l’image des ju­meaux Wink­le­voss, de­ve­nus les pre­miers mil­liar­daires of­fi­ciels en bit­coin. Il y au­rait un mil­lier de dé­ten­teurs de gros ti­ckets en mon­naie vir­tuelle, sur­nom­més des « ba­leines », qui pos­sé­de­raient 40% des bit­coins en cir­cu­la­tion. Leur pou­voir d’agir de concert peut pro­vo­quer de brusques mou­ve­ments sur le mar­ché, comme ceux su­bis der­niè­re­ment par la de­vise nu­mé­rique sans cours lé­gal.

IN­TER­DIC­TION OU EN­CA­DRE­MENT ?

Ces sou­bre­sauts re­flètent aus­si les an­nonces, ru­meurs ou craintes de dé­ci­sions ré­gle­men­taires. Les pre­miers à ré­agir ont été les Chi­nois, sa­chant que la ma­jo­ri­té des tran­sac­tions en bit­coin dans le monde était li­bel­lée en yuans en 2016 et que les « mi­neurs », qui pro­duisent la mon­naie cryp­to­gra­phique avec la puis­sance de cal­cul de leurs or­di­na­teurs, sont aus­si en grande par­tie lo­ca­li­sés en Chine (où les coûts d’élec­tri­ci­té sont mo­diques). La banque cen­trale chi­noise (PBOC) a me­né plu­sieurs en­quêtes sur des pla­te­formes d’échanges de bit­coins. En sep­tembre, la Ré­pu­blique po­pu­laire a ra­di­ca­le­ment in­ter­dit les opé­ra­tions de le­vées de fonds en mon­naies vir­tuelles ( Ini­tial Coin Of­fe­rings, ICO), qui ali­mentent la de­mande en bit­coin et se sont ré­vé­lées sou­vent de vraies escroqueri­es (voir l’ana­lyse d’Alexandre Avrillon page 24). En Co­rée du Sud, l’un des mar­chés les plus ac­tifs (1 mil­lion de Sud-Co­réens dé­tien­draient des bit­coins), le gou­ver­ne­ment vient aus­si d’in­ter­dire les ICO, de fer­mer tous les comptes d’uti­li­sa­teurs ano­nymes de cryp­to­mon­naies, de pros­crire aux banques d’ef­fec­tuer des tran­sac­tions en mon­naies vir­tuelles et de taxer les plus-va­lues à la re­vente. Les ap­proches dif­fèrent d’un pays à l’autre. Aux États-Unis, le gen­darme de la Bourse, la Se­cu­ri­ties and Ex­change Com­mis­sion (SEC) a émis dès l’été un aver­tis­se­ment sur les risques de fraude de cer­taines ICO et pour­sui­vi deux opé­ra­tions re­le­vant vi­si­ble­ment de l’es­cro­que­rie, sans pour au­tant dis­sua­der les émet­teurs ou les in­ves­tis­seurs de tes­ter cette nou­velle fa­çon de le­ver de l’ar­gent, sans pas­ser par les tra­di­tion­nels fonds de ca­pi­tal-risque ou ban­quiers in­tro­duc­teurs en Bourse. Il y au­rait eu en tout plus de 3,7 mil­liards de dol­lars le­vés à tra­vers des ICO l’an der­nier dans le monde. En France, l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers (AMF) a lan­cé une consul­ta­tion pu­blique et en­vi­sage de dé­li­vrer des vi­sas pour les ICO, une ini­tia­tive ré­cla­mée par la com­mu­nau­té de cryp­to-in­ves­tis­seurs et d’ac­teurs in­té­res­sés par les projets liés à la blo­ck­chain, la tech­no­lo­gie sous-ja­cente. Mais l’AMF a aus­si lan­cé, dé­but décembre, une mise en garde des épar­gnants sur l’achat de bit­coin, avec l’Au­to­ri­té de contrôle pru­den­tiel et de ré­so­lu­tion (ACPR) [ le gen­darme de la banque et de l’as­su­rance, ados­sé à la Banque de France, ndlr]. En réa­li­té, « le bit­coin et les autres “cryp­to” ac­tifs n’entrent gé­né­ra­le­ment pas dans le pé­ri­mètre de su­per­vi­sion di­recte de l’AMF », car ils ne sont pas des ins­tru­ments fi­nan­ciers dans le droit fran­çais. À la mi-décembre, Bruno Le Maire, le mi­nistre de l’Éco­no­mie et des Fi­nances, a fait sa­voir qu’il avait de­man­dé que le su­jet soit abor­dé lors du G20 en avril pro­chain, es­ti­mant que « la mon­tée en puis­sance du bit­coin pré­sente des risques par rap­port à la spé­cu­la­tion et par rap­port à la pos­si­bi­li­té de fi­nan­ce­ments illi­cites ». L’or­ga­nisme de lutte contre le blan­chi­ment Trac­fin a ré­cem­ment dé­taillé que l’ano­ny­mat (par­tiel) per­mis par les tech­no­lo­gies blo­ck­chain fa­vo­rise toute une sé­rie de fraudes et tra­fics. Les États membres de l’Union eu­ro­péenne se sont mis d’ac­cord en décembre pour in­ter­dire l’ano­ny­mat des tran­sac­tions sur les pla­te­formes de mon­naies vir­tuelles, y com­pris avec des cartes pré­payées. Ce­pen­dant, une ap­proche concer­tée des gou­ver­ne­ments semble com­pli­quée. La Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) n’a « pas le pou­voir d’in­ter­dire ou de ré­gu­ler » le bit­coin ou les autres mon­naies vir­tuelles, a re­con­nu son pré­sident Ma­rio Dra­ghi. L’un des membres du directoire, Yves Mersch, a fait va­loir que les vo­lumes d’échange res­tent mo­destes, « entre 250 à 350 mil­liards d’eu­ros » (à titre d’exemple, la ca­pi­ta­li­sa­tion du CAC 40 est de 1500 mil­liards d’eu­ros). Un des membres du Conseil des gou­ver­neurs de la BCE, l’Au­tri­chien Ewald No­wot­ny, a tou­te­fois quelques idées de me­sures pour « cas­ser le bit­coin » : il sug­gère la fin stricte de l’ano­ny­mat et l’as­su­jet­tis­se­ment à la TVA.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.