FA­CE­BOOK ET LES GA­FA FACE À LEURS RES­PON­SA­BI­LI­TÉS

La Tribune Hebdomadaire - - EDITO - PAR PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

Bien sûr, il faut se fé­li­ci­ter des an­nonces faites lun­di par She­ryl Sand­berg, nu­mé­ro 2 de Fa­ce­book, lors de sa ve­nue au som­met « Choose France » or­ga­ni­sé à Ver­sailles par Em­ma­nuel Ma­cron en pré­lude au fo­rum de Da­vos. La firme a pré­vu d’in­ves­tir dans notre pays 10 mil­lions d’eu­ros sup­plé­men­taires pour l’an­tenne pa­ri­sienne de Fair, le la­bo­ra­toire consa­cré à l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle di­ri­gé de­puis New York par le Fran­çais Yann LeCun, de­ve­nu une vé­ri­table star, c’est im­por­tant à l’heure de la ba­taille mon­diale pour l’IA. L’ac­cord pour for­mer 50000 chô­meurs au nu­mé­rique aus­si, tant il est cer­tain que là se si­tuent les mé­tiers de de­main. Et voir l’une des rares di­ri­geantes de la Si­li­con Val­ley lan­cer un pro­gramme d’ac­com­pa­gne­ment des femmes en­tre­pre­neures, bap­ti­sé « She Means Bu­si­ness », est es­sen­tiel dans un sec­teur do­mi­né par un ma­chisme tech­no- geek an­ti-mo­derne. Fa­ce­book va aus­si fi­nan­cer en France dix ser­veurs de der­nière gé­né­ra­tion des­ti­nés à des or­ga­nismes de re­cherche ou à des star­tups pour leur don­ner ac­cès à la puis­sance de cal­cul né­ces­saire à l’âge de la da­ta : en 2016, l’In­ria, l’ENS et l’Uni­ver­si­té Pierre-et-Ma­rie Cu­rie en avaient bé­né­fi­cié. Mais ne soyons pas dupes ni naïfs: si le ré­seau so­cial fon­dé par Mark Zu­cker­berg se montre aus­si gé­né­reux, c’est bien sûr parce que la France brille dans les nou­velles tech­no­lo­gies, mais aus­si parce que Fa­ce­book a un be­soin urgent de mon­trer patte blanche et d’ama­douer les pou­voirs pu­blics – dans tous les grands pays – après une an­née 2017 mar­quée par la mul­ti­pli­ca­tion des po­lé­miques à l’égard des Ga­fa. D’ailleurs, Google aus­si in­ves­tit en France, avec 300 re­cru­te­ments en 2018, la créa­tion d’ate­liers nu­mé­riques dans quatre villes en ré­gions afin de for­mer 100000 per­sonnes au di­gi­tal. À Ver­sailles, Sun­dar Pi­chai, le nou­veau PDG de Google, a aus­si pro­mis à Em­ma­nuel Ma­cron de créer en France un centre de re­cherche fon­da­men­tale, à l’image de ce­lui de Zu­rich, pour dé­ve­lop­per la re­cherche en IA dans les do­maines de la san­té, de l’en­vi­ron­ne­ment, des arts et des sciences. Là en­core, un bel hom­mage à l’at­trac­ti­vi­té de l’Hexa­gone et au dy­na­misme de son éco­sys­tème, en­core confir­mé par la forte pré­sence de star­tups fran­çaises de toutes les ré­gions de la French Tech au sa­lon CES Las Ve­gas. Tout ce­la est bel et bon à prendre. Mais ce­la ne suf­fi­ra pas pour éteindre les cri­tiques qui montent à l’égard des Ga­fa. Plus le temps passe et plus il ap­pa­raît que Google (Al­pha­bet), Apple, Fa­ce­book et Ama­zon, les quatre géants du Net, dont l’ad­di­tion des ca­pi­ta­li­sa­tions frôle les 3000 mil­liards de dol­lars, plus que la pro­duc­tion an­nuelle de ri­chesse de la France, sont de­ve­nus trop puis­sants. Et 2018 pour­rait bien être l’an­née d’un grand tour­nant dans l’at­ti­tude des États à l’égard de ces monstres du nu­mé­rique. L’Eu­rope, qui a été com­plè­te­ment co­lo­ni­sée par les géants de la Si­li­con Val­ley, com­mence à me­ner cette ba­taille, sur deux fronts. D’abord, le front fis­cal, car le nu­mé­rique sou­lève la ques­tion de la dis­pa­ri­tion des fron­tières. La France est à la pointe de ce ­com­bat, me­na­çant d’une taxe sur le chiffre d’af­faires si un ac­cord n’est pas trou­vé dans les deux ans. Le deuxième front est ce­lui de la concur­rence, avec une of­fen­sive prin­ci­pa­le­ment ci­blée pour l’ins­tant sur Google, qui a conduit la Com­mis­sion eu­ro­péenne à in­fli­ger au groupe une amende re­cord. Un autre front est en train de s’ou­vrir, ce­lui du dan­ger que font pe­ser des ré­seaux so­ciaux comme Fa­ce­book pour le fonc­tion­ne­ment de la dé­mo­cra­tie. Aux États-Unis, où Fa­ce­book est le pre­mier dif­fu­seur d’in­for­ma­tions, l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2016 a ser­vi de ré­vé­la­teur. La firme a dû té­moi­gner de­vant le Con­grès et mon­trer qu’elle avait pris la me­sure des fake news (fausses nou­velles) dans le contexte des po­lé­miques sur la pro­pa­gande russe. Plu­sieurs an­ciens cadres de Fa­ce­book se sont dits hor­ri­fiés de­vant le Fran­ken­stein que les in­gé­nieurs ont créé, de fa­çon plus ou moins consciente. L’acte d’ac­cu­sa­tion est mul­ti­forme: dif­fu­sion de fausses in­for­ma­tions, en­fer­me­ment des uti­li­sa­teurs dans des « bulles idéo­lo­giques » par le jeu des al­go­rithmes, ap­pels à la haine. L’Al­le­magne pré­voit une amende de 50 mil­lions d’eu­ros pour tout conte­nu li­ti­gieux qui ne se­rait pas sup­pri­mé dans les vingt­quatre heures, et en France, Em­ma­nuel Ma­cron en­vi­sage de lé­gi­fé­rer pour al­ler jus­qu’à dé­ré­fé­ren­cer des conte­nus, voire sup­pri­mer des comptes, ce qui pose la ques­tion pas évi­dente de la cen­sure d’État. Fa­ce­book cherche la pa­rade en in­ves­tis­sant mas­si­ve­ment, non seule­ment dans les tech­no­lo­gies, mais aus­si dans les hommes: 10000 per­sonnes sont char­gées de la sur­veillance du ré­seau pour ré­pondre aux sol­li­ci­ta­tions de plus en plus nom­breuses de re­trait de conte­nus. Mais le su­jet est en réa­li­té plus glo­bal: la culture du clic, du « like » (le « j’aime » ), à la­quelle poussent les ré­seaux so­ciaux comme Fa­ce­book ou Twit­ter, a des ef­fets non maî­tri­sés sur notre cer­veau, ce­lui des plus fra­giles en pre­mier lieu. L’ad­dic­tion au mo­bile et l’ad­dic­tion aux ré­seaux so­ciaux vont de pair et nul ne sait très bien me­su­rer l’im­pact de cette « vir­tua­li­sa­tion » sur notre vie en so­cié­té. Fa­ce­book a en tout cas bien en­ten­du le mes­sage: pour ne pas se voir at­tri­buer la res­pon­sa­bi­li­té d’édi­teur, ce qui le tue­rait, le groupe créé à Har­vard par Mark Zu­cker­berg veut re­de­ve­nir ce pour quoi il a été créé et a connu un tel suc­cès: un ré­seau so­cial fa­vo­ri­sant les in­ter­ac­tions entre ses membres. Ce qui vaut pour Fa­ce­book vaut pour tous les Ga­fa et leurs équi­va­lents : un grand pou­voir im­plique une plus grande res­pon­sa­bi­li­té. C’est cette prise de conscience qui com­mence, mais si elle est bien­ve­nue, elle ar­rive bien tard. Trop tard ?

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