Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl, cette femme qui « porte la robe »

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - GIULIETTA GAMBERINI @GiuGam­be­ri­ni

Pre­mière femme à pré­si­der le Con­seil na­tio­nal des bar­reaux (CNB), de­puis le 1er jan­vier 2018, Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl a mul­ti­plié les ac­tions en fa­veur des femmes, lors­qu’elle était bâ­ton­nier du bar­reau de Pa­ris, entre 2012 et 2013. Elle en­tend dé­sor­mais pour­suivre cet en­ga­ge­ment au pro­fit de l’en­semble des avo­cats de France.

Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl n’est pas une mi­li­tante de la pre­mière heure. Les droits des femmes ne l’ont pas ob­sé­dée de­puis l’âge de rai­son. Adepte de la mé­ri­to­cra­tie, « sou­vent sou­te­nue par des hommes » au long de sa car­rière, elle n’était pas, jus­qu’à il y a quelques an­nées, « par­ti­cu­liè­re­ment in­ter­pel­lée » par la ques­tion de l’éga­li­té entre les sexes. Dans le ca­bi­net qu’elle a fon­dé (avec un homme, Bru­no Gré­goire Sainte Ma­rie) règne d’ailleurs la pa­ri­té plu­tôt « par ha­sard ». Ce n’est qu’en 2010 que l’alors can­di­date au bâ­ton­nat dé­couvre, au fil des ren­contres avec beau­coup de jeunes avo­cates, le sen­ti­ment d’in­jus­tice et de dé­cou­ra­ge­ment de ses col­lègues, « beau­coup trop nom­breuses pour qu’il puisse s’agir de cas iso­lés ». Elles lui ra­content non seule­ment leurs dif­fi­cul­tés à conci­lier vies pri­vée et pro­fes­sion­nelle mais, sur­tout, à quel point elles se sentent blo­quées dans l’évo­lu­tion de leur car­rière. La can­di­date confronte ces ré­cits aux chiffres qui, mal­heu­reu­se­ment, les confirment: 20 % des femmes – deux fois plus que les hommes – quittent la pro­fes­sion dans les dix an­nées sui­vant la pres­ta­tion de ser­ment. Cette dé­cou­verte mar­que­ra tant la suite de sa cam­pagne que son bâ­ton­nat.

LES CONSOEURS D’ABORD

Im­mé­dia­te­ment après son en­trée en fonc­tion, en jan­vier 2012, deux ac­tions sym­bo­liques signent ain­si le nou­vel en­ga­ge­ment de Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl. Elle fait tout d’abord ins­crire le terme « avo­cate » dans le rè­gle­ment in­té­rieur de l’ordre de Pa­ris. Une contra­dic­tion pour celle qui avait choi­si de se faire ap­pe­ler « Ma­dame le bâ­ton­nier »? « Je n’aime tout sim­ple­ment pas le mot “bâ­ton­nière”, sa so­no­ri­té… “Avo­cate”, c’est plus jo­li. Je crois qu’il faut que cha­cune puisse choi­sir. » Le 8 mars 2012, pro­fi­tant des tra­vaux de ré­fec­tion de la Concier­ge­rie, elle ob­tient des chefs de ju­ri­dic­tion l’au­to­ri­sa­tion de re­cou­vrir gra­tui­te­ment les écha­fau­dages d’une bâche por­tant le slo­gan: « Et si la femme était (aus­si) l’ave­nir du droit? »« Le mot “aus­si ” est le ré­sul­tat d’une né­go­cia­tion avec mon ma­ri », ri­gole-telle, en ajou­tant: « Je ne sa­vais pas comment la pro­fes­sion al­lait ré­agir… Mais la vague des like” sur ma page Fa­ce­book a ra­pi­de­ment mon­té, et il a été dé­ci­dé de lais­ser la bâche une se­maine de plus que pré­vu, alors que les tra­vaux étaient ter­mi­nés! » Dans l’an­née qui suit, les ini­tia­tives au pro­fit des avo­cates pa­ri­siennes se mul­ti­plient. Un Ob­ser­va­toire de l’éga­li­té est ré­ta­bli et char­gé de col­lec­ter des sta­tis­tiques. En juillet 2012, le bar­reau de Pa­ris est le pre­mier ordre pro­fes­sion­nel à si­gner le « Pacte pour l’éga­li­té », éla­bo­ré par le La­bo­ra­toire de l’éga­li­té à l’in­ten­tion des can­di­dats à l’élec­tion pré­si­den­tielle de cette an­née-là. Une « Charte des bonnes pra­tiques de la col­la­bo­ra­tion », adop­tée en no­vembre 2012, se pro­met d’amé­lio­rer la re­la­tion de mil­liers de col­la­bo­ra­trices (et de col­la­bo­ra­teurs) avec leur ca­bi­net. Dé­but 2013, le Con­seil de l’ordre adopte en­fin une in­ter­dic­tion de la rup­ture uni­la­té­rale des contrats de col­la­bo­ra­tion dans les deux mois sui­vant le re­tour au ca­bi­net des col­la­bo­ra­trices en congé ma­ter­ni­té car, re­con­naît le bâ­ton­nier, « les com­por­te­ments in­cor­rects étaient trop nom­breux » : une me­sure qui, re­prise par le Con­seil na­tio­nal des bar­reaux (CNB) dans son rè­gle­ment in­té­rieur na­tio­nal, s’ap­plique dé­sor­mais aux 164 bar­reaux. Une com­mis­sion « Éga­li­té pro­fes­sion­nelle », tou­jours exis­tante, est aus­si ins­ti­tuée.

CHAN­GE­MENT DE MENTALITÉS

Au-de­là de l’amé­lio­ra­tion des condi­tions de tra­vail des col­la­bo­ra­trices, Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl es­père un chan­ge­ment plus ra­di­cal : les femmes, qui au­jourd’hui re­pré­sentent 55,1 % de la pro­fes­sion (taux qui va aug­men­ter puisque les élèves avo­cates forment 70 % des ef­fec­tifs), « doivent in­té­grer les li­ber­tés que la di­men­sion en­tre­pre­neu­riale de notre pro­fes­sion leur offre », es­time-t-elle. Face à la faible pro­por­tion de femmes as­so­ciées (24,5 %) et, en consé­quence, membres du Con­seil de l’ordre, elle pré­co­nise no­tam­ment de « tra­vailler dans deux di­rec­tions: dire aux femmes d’oser, mais aus­si rap­pe­ler aux hommes qu’ils se­ront plus forts avec des femmes à leurs cô­tés, puis­qu’elles consti­tuent un atout en termes d’in­no­va­tion comme d’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail des ca­bi­nets ». Au­jourd’hui à la tête de l’or­ga­ni­sa­tion re­pré­sen­tant l’en­semble des avo­cats ins­crits à un bar­reau fran­çais, elle compte pour­suivre cette trans­for­ma­tion des mentalités, en com­men­çant par l’ana­lyse. Une étude sur les mé­tiers de l’avo­cat et les ter­ri­toires va ain­si être lan­cée par le CNB en ce pre­mier se­mestre, afin de mieux ap­pré­hen­der les par­cours pro­fes­sion­nels des hommes et des femmes, leurs do­maines d’exer­cice et leurs struc­tures d’ac­ti­vi­té, et d’ain­si for­mu­ler des re­com­man­da­tions ou de lan­cer des for­ma- tions, pro­met la pré­si­dente. Un ta­bleau de bord d’in­di­ca­teurs sta­tis­tiques clés se­ra aus­si mis en place pour me­su­rer les évo­lu­tions. Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl compte en­fin pour­suivre l’ac­tion en­ga­gée par le CNB en 2017 vi­sant à pro­mou­voir l’in­té­gra­tion de la dé­marche d’éga­li­té pro­fes­sion­nelle par les ca­bi­nets: elle ré­flé­chit même à la mise en place d’une forme de la­bel­li­sa­tion.

RASSEMBLEU­SE DE MILITANTES

Le nou­vel in­té­rêt de Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl pour la cause des femmes ne se li­mite pas à ses col­lègues avo­cates. Le col­loque qu’elle a or­ga­ni­sé au bar­reau lors de la Jour­née contre les vio­lences faites aux femmes, le 21 no­vembre 2012, a no­tam­ment mar­qué le dé­but d’un autre en­ga­ge­ment, da­van­tage orien­té vers l’ex­té­rieur de la pro­fes­sion. « Je n’ai évi­dem­ment pas dé­cou­vert les vio­lences ce jour-là… Mais c’est à tra­vers ces di­verses in­ter­ven­tions que j’ai vé­ri­ta­ble­ment me­su­ré la dé­tresse exis­tant à tra­vers le monde. Et j’ai su que l’ordre pou­vait et de­vait être mo­bi­li­sé sur ces ques­tions », ex­plique-t-elle. Et d’ajou­ter: « Au-de­là des pers­pec­tives in­ter­na­tio­nales, il ne faut pas ou­blier que les vic­times de vio­lences peuvent aus­si être nos voi­sines de pa­lier… Et que fait-on alors? ». Oui, qu’a-t-elle fait, au juste, en tant que bâ­ton­nier no­tam­ment? « Une conven­tion sur l’or­don­nance de pro­tec­tion si­gnée avec le pro­cu­reur de Pa­ris [qui a per­mis, entre autres, de do­ter les femmes vic­times de vio­lences d’un té­lé­phone por­table d’ur­gence, ndlr] a don­né des ré­sul­tats très ap­pré­ciables », es­time-t-elle. C’est dans ce sillon d’ailleurs que, dans les an­nées sui­vantes, s’est ins­crit le dé­ve­lop­pe­ment par le CNB, le bar­reau de Pa­ris, la Confé­rence des bâ­ton­niers et le gou­ver­ne­ment, d’un « kit » de for­ma­tion sur les vio­lences faites aux femmes à des­ti­na­tion des élèves avo­cats. Cette jour­née a aus­si nour­ri une autre en­vie de Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl: celle d’écrire un livre sur de grandes avo­cates, afin d’en faire connaître l’en­ga­ge­ment. Pu­blié peu avant le 8 mars 2013, Ces femmes qui portent la robe (Plon) re­tracent l’his­toire de 20 pion­nières du droit des af­faires (comme Ch­ris­tine La­garde et Pao­la Se­ve­ri­no, ex-mi­nistre de la Jus­tice ita­lienne) ou dé­fen­seures des droits hu­mains (Hilla­ry Clin­ton, Shi­rin Eba­di, Gi­sèle Ha­li­mi, etc.). L’an­cien bâ­ton­nier a in­té­gra­le­ment ver­sé les droits d’au­teur per­çus au Fonds de do­ta­tion « Bar­reau de Pa­ris So­li­da­ri­té » pour des ac­tions contre les vio­lences faites aux femmes. Au­jourd’hui, l’en­vie de se joindre à d’autres ba­tailles ne semble pas l’avoir lâ­chée: Ch­ris­tiane Fé­ral-Schuhl fi­gure par­mi les si­gna­taires du « Ma­ni­feste pour un plan Mar­shall de l’em­ploya­bi­li­té des femmes », pu­blié le 5 mars par Les Échos Exe­cu­tives. Elle si­gne­ra aus­si le 8 mars au nom du CNB – avec le Haut Con­seil à l’éga­li­té entre les femmes et les hommes, dont elle a été membre de 2013 à 2015 – la « Conven­tion d’en­ga­ge­ment pour une com­mu­ni­ca­tion pu­blique sans sté­réo­type de sexe ». En­ga­gée tar­di­ve­ment, elle l’est dé­sor­mais dans la du­rée.

Les femmes doivent in­té­grer la di­men­sion en­tre­pre­neu­riale

La pré­si­dente du Con­seil na­tio­nal des bar­reaux agit pour que la dé­marche d’éga­li­té pro­fes­sion­nelle soit plei­ne­ment in­té­grée par les ca­bi­nets d’avo­cats.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.