Les ro­bots se­ront-ils les ar­tistes de de­main ?

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - PAR DANIÈLE BOURCIER ET PRIMAVERA DE FILIPPI DI­REC­TRICE DE RE­CHERCHE AU CERSA/ CNRS. CO­MI­TÉ D’ÉTHIQUE DU NU­MÉ­RIQUE (CERNA) CHER­CHEUSE AU CERSA/CNRS ET CHER­CHEUSE AS­SO­CIÉE AU BERKMANKLE­IN CEN­TER (HAR­VARD) *

L’oeuvre est-elle le fruit d’un pro­cé­dé al­go­rith­mique ou l’al­go­rithme lui-même ?

Quand l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pé­nètre l’art, elle ques­tionne les no­tions d’au­teur et d’oeuvre. La ma­chine au­rat-elle un jour as­sez d’au­to­no­mie pour créer par elle-même ?

L’ar­ri­vée mas­sive des ro­bots dans l’art re­met à l’ordre du jour trois dé­bats an­ciens : qu’est-ce qu’un au­teur, comment crée-t-on, qu’est-ce qu’une oeuvre? Ces dé­bats ne sont pas nou­veaux car ils ont ja­lon­né l’his­toire de l’art. Des écoles ou des ar­tistes ont dé­jà re­mis en cause la no­tion d’oeuvre et sa condi­tion pre­mière d’ori­gi­na­li­té (cf. le da­daisme, l’ar­tiste au­to­ma­tique de Tin­gue­ly). Mais, main­te­nant, alors que les ro­bots pé­nètrent tous les do­maines, ces ques­tions connaissen­t une nou­velle vague de po­pu­la­ri­té. Les ro­bots dé­fient à nou­veau les ar­tistes : cer­taines pra­tiques, ja­dis ico­no­clastes, sont dé­sor­mais ba­na­li­sées. Comme l’art, le droit évo­lue avec les tech­niques mais les tech­no­lo­gies de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA) nous montrent les li­mites ac­tuelles du droit d’au­teur, cou­vrant tra­di­tion­nel­le­ment les droits éco­no­miques et les droits mo­raux. Alors que l’In­ter­net a bou­le­ver­sé les droits pa­tri­mo­niaux en fa­ci­li­tant la re­pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion mas­sive des oeuvres en for­mat nu­mé­rique, au­jourd’hui, l’IA est en train de re­mettre en cause les droits mo­raux, ceux qui se ré­fèrent à la no­tion même d’au­teur. On as­siste dé­sor­mais à un chan­ge­ment de pa­ra­digme sur le sta­tut de la per­sonne comme seul su­jet de droit et unique source de droits et d’obli­ga­tions en ma­tière de pro­prié­té in­tel­lec­tuelle.

QU’EST-CE QU’UN AU­TEUR ?

L’au­teur, dont le droit fran­çais – contrai­re­ment au droit an­glais – ne donne pas de dé­fi­ni­tion, est iden­ti­fié comme une « per­sonne » puis­qu’elle « jouit, sa vie du­rant » de droits, dit le Code. Pour­tant, la concep­tion de l’au­teur a beau­coup évo­lué au cours des an­nées. Il a fal­lu d’abord ad­mettre les oeuvres ano­nymes, pseu­do­nymes, ou or­phe­lines; les oeuvres, col­lec­tives, faites par plu­sieurs per­sonnes; les oeuvres de com­mande, com­mis­sion­nées par un tiers. Et puis, en­fin, on a dû qua­li­fier le sta­tut des oeuvres as­sis­tées par un or­di­na­teur, et en­core les or­di­na­teurs gé­né­ra­teurs d’oeuvres de l’es­prit. Avec l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, nous sommes en train de nous di­ri­ger vers un monde où des ma­chines se­raient peut-être un jour re­con­nues comme des au­teurs. Un monde où l’on pour­rait peut-être se pas­ser des ar­tistes, dé­lé­gant ain­si la plu­part de notre créa­ti­vi­té à des en­ti­tés al­go­rith­miques. Dé­jà au xixe siècle, en Ita­lie, l’har­mo­no­graphe re­met­tait en cause le sta­tut de l’ar­tiste. Cette ma­chine uti­li­sait le « chaos » et le ba­lan­ce­ment d’un cer­tain nombre de pen­dules pour pro­duire des images géo­mé­triques ex­trê­me­ment so­phis­ti­quées, sans au­cune in­ter­ven­tion hu­maine. Pour la pre­mière fois, des oeuvres étaient créées en se pas­sant de la créa­ti­vi­té de l’homme et de l’ins­pi­ra­tion de la na­ture, sou­le­vant ain­si de nou­veaux dé­bats sur le fu­tur des ar­tistes face aux avan­cées tech­no­lo­giques. Évi­dem­ment, l’har­mo­no­graphe n’a ja­mais mis en pé­ril la pro­fes­sion ar­tis­tique, mais il de­meure un signe pré­mo­ni­toire que les ar­tistes pour­raient un jour se re­trou­ver en com­pé­ti­tion avec des ma­chines.

COMMENT CRÉE-T-ON ?

La créa­tion ar­tis­tique est un acte qui a été, jus­qu’à pré­sent, tou­jours at­tri­bué à un être hu­main. L’homme est l’au­teur de ses oeuvres ori­gi­nales mais la ma­chine au­ra-t-elle un jour as­sez d’au­to­no­mie, de ca­pa­ci­té d’ap­pren­tis­sage, d’ins­pi­ra­tion pour créer de ses propres « mains »? On ne crée pas à par­tir de rien. L’ar­tiste part tou­jours d’une source d’ins­pi­ra­tion: de son ex­pé­rie nce, de do­cu­ments, de pho­tos, de la fré­quen­ta­tion de cer­tains lieux ou, bien sûr, de l’ins­pi­ra­tion qui lui est four­nie par d’autres oeuvres. « On se pro­mène li­bre­ment à tra­vers la na­ture pour y cher­cher des ins­pi­ra­tions et des mo­dèles » di­sait ma­dame de Staël. Mais si la ma­chine re­cueille des mil­liers d’oeuvres et les traite avec du ma­chine lear­ning [ap­pren­tis­sage au­to­ma­tique, ndlr], l’oeuvre sor­tant de la ma­chine se­ra-t-elle seule­ment ins­pi­rée par les da­ta qu’elle a ap­prises ou une contre­fa­çon des big da­ta qui l’ont pro­duite ? On peut ap­prendre un style (qui, en tant que tech­nique, n’est pas pro­té­gé par le droit d’au­teur) mais sans doute pas le conte­nu ou l’ex­pres­sion de l’oeuvre. Avec l’IA, les don­nées au­ront un nou­veau rôle dans la créa­tion. Quant aux al­go­rithmes, vont-ils de­ve­nir les nou­veaux ou­tils de créa­tion ar­tis­tique ? Lors­qu’un illus­tra­teur uti­lise un lo­gi­ciel (qu’il n’a pas fait) pour pro­duire une image, est-il l’au­teur de cette oeuvre ? Très pro­ba­ble­ment. Et si l’oeuvre est gé­né­rée par un lo­gi­ciel qui ne fait qu’in­ter­pré­ter les mou­ve­ments ha­sar­deux d’un uti­li­sa­teur, qui se­ra l’au­teur de cette pro­duc­tion? Ce­la nous rap­pelle les oeuvres de Pol­lock, qui s’aban­don­nait au ha­sard dans son pro­ces­sus de créa­tion, mais c’est le peintre qui dé­ci­dait du ha­sard. On peut al­ler loin dans le pro­ces­sus d’au­to­ma­ti­sa­tion de la créa­tion. Pour si­gner une oeuvre, s’en at­tri­buer la pa­ter­ni­té, faut-il qu’un ar­tiste « in­ter­vienne » à un mo­ment de la créa­tion de cette oeuvre ? Pre­nons Mar­cel Du­champ par exemple : est-il de­ve­nu l’au­teur de son uri­noir parce qu’il l’a si­gné? Mais si ce n’est pas lui qui a pro­duit l’uri­noir, alors de quelle oeuvre est-il vrai­ment l’au­teur? Les nou­velles tech­no­lo­gies d’ap­pren­tis­sage par la ma­chine ( ma­chine lear­ning) s’ap­puient sur des grandes masses de don­nées afin de gé­né­rer des oeuvres nou­velles et « ori­gi­nales ». Quel se­ra l’im­pact de ces tech­no­lo­gies sur la créa­tion ar­tis­tique? La mul­ti­pli­ci­té des sources d’ins­pi­ra­tion, et la mal­léa­bi­li­té de ces sources d’ins­pi­ra­tion, au-de­là de la na­ture, vont-elles mo­di­fier le tra­vail de l’ar­tiste ?

QU’EST-CE QU’UNE OEUVRE ?

Dé­jà de­puis de nom­breuses an­nées, la pro­cé­dure a été au centre des ques­tions sur la na­ture de l’oeuvre d’art. John Cage avait éra­di­qué l’oeuvre de son conte­nu. L’oeuvre de­ve­nait pro­cé­dure. L’oeuvre est-elle le si­lence gé­né­ré ou est-elle le pro­ces­sus qui a pro­duit ce si­lence? Cage est-il l’au­teur du si­lence ou de la per­for­mance qui l’en­gendre? De même, dans le cas de l’âne de Bo­ro­na­li: l’oeuvre est-elle la pro­duc­tion de l’âne, la per­for­mance de l’âne qui peint avec sa queue ou le de­si­gn de ce­lui qui a ima­gi­né le dis­po­si­tif? Peut-on pro­té­ger l’idée de faire ap­pel à un âne? Et l’âne est-il as­si­mi­lable à un ou­til ou une ma­chine? En in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, on peut alors se de­man­der si l’oeuvre est le ré­sul­tat d’un pro­cé­dé al­go­rith­mique, ou bien est-ce l’al­go­rithme lui­même qui est une oeuvre? On se­ra peut-être obli­gé de pro­té­ger l’al­go­rithme, qui n’était pas pro­té­geable, en tant qu’oeuvre de l’es­prit. Mais si le droit d’au­teur ne pro­tège que l’ex­pres­sion et non pas les idées sous-ja­centes, n’im­porte qui a le droit de re­pro­duire cet al­go­rithme (bien que co­dé de ma­nière dif­fé­rente) afin de re­pro­duire des oeuvres dans le même style. Le se­cret des af­faires de­vien­drait-il le seul moyen de sau­ve­gar­der ce style? Et les ré­sul­tats de cet al­go­rithme sont-ils aus­si des oeuvres pro­té­geables, ou bien ap­par­tiennent-elles au do­maine pu­blic, en tant qu’oeuvres qui ne mé­ritent pas d’un au­teur?

L’ART SANS LES AR­TISTES

On se prend à ima­gi­ner un monde d’oeuvres sans ar­tistes. Si on cherche le « me­ta-ni­veau » à par­tir du­quel l’oeuvre est pro­duite, on trouve la part (mau­dite) de l’homme. Mais au­jourd’hui ce « me­ta­ni­veau », par ana­lo­gie, n’est-ce pas l’al­go­rithme? D’autres ques­tions sur­gissent: l’ins­pi­ra­tion d’une ma­chine est po­ten­tiel­le­ment in­fi­nie. Pour­rait-elle être plus ef­fi­cace que l’ins­pi­ra­tion des hommes? La ma­chine de­vien­dra-telle de plus en plus créa­tive en échap­pant à l’homme? Et puis: Comment dis­tin­guer l’ar­tiste du non-ar­tiste? L’ar­tiste de­vien­drat-il un in­gé­nieur? Ou l’in­gé­nieur un ar­tiste? Et le test de Tu­ring? Comment pour­ra-t-on dis­tin­guer l’oeuvre faite par la main de l’homme de l’oeuvre faite par la ma­chine? Au­tre­ment dit, qu’est-ce qui donne de la va­leur à l’Art? Fai­sons un re­tour sur les dé­bats an­non­cés: Est-ce l’au­teur? Dans ce cas, les oeuvres gé­né­rées par des ro­bots ne peuvent pas être consi­dé­rées comme des oeuvres d’art. Est-ce le pro­ces­sus de créa­tion? Dans ce cas, tout dé­pend de l’in­ter­ven­tion hu­maine dans l’acte de créa­tion. Ou bien estce l’oeuvre en tant que telle? Dans ce cas, peu im­porte qu’elle ait été gé­né­rée par un homme ou une ma­chine, il s’agit d’une oeuvre d’art, tant que la so­cié­té la per­çoit comme telle.

Les nou­velles tech­no­lo­gies d’ap­pren­tis­sage par la ma­chine s’ap­puient sur des grandes masses de don­nées afin de gé­né­rer des oeuvres nou­velles.

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