Gra­tui­té des trans­ports pu­blics : quelle ef­fi­ca­ci­té ?

Anne Hi­dal­go a confié à trois de ses ad­joints une étude sur la fai­sa­bi­li­té de trans­ports en com­mun gra­tuits pour les Pa­ri­siens. En France et à l’étran­ger, de nom­breuses villes ont dé­jà tes­té, avec des for­tunes di­verses, cette so­lu­tion qui connaît un re­gai

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - DO­MI­NIQUE PIALOT @PIALOT1

Ce­la fe­ra-t-il cou­ler au­tant d’encre que la pié­ton­ni­sa­tion des voies sur berges? L’an­nonce choc de la maire de Pa­ris, le 19 mars, qui dit vou­loir lan­cer « une étude sur la gra­tui­té des trans­ports en com­mun » dans la ca­pi­tale, as­so­ciant ex­perts fran­çais et étran­gers, est sym­bo­li­que­ment forte. Confiée aux ad­joints Ch­ris­tophe Na­j­dovs­ki (EELV, trans­ports), Jean-Louis Mis­si­ka (dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique) et Em­ma­nuel Gré­goire (PS, fi­nances), elle s’ins­crit dans la guerre qu’Anne Hi­dal­go a dé­cla­rée à la pol­lu­tion au­to­mo­bile, et en par­ti­cu­lier à l’au­to­so­lisme (cir­cu­ler seul dans un vé­hi­cule). Elle voit en ef­fet « dans la ques­tion de la gra­tui­té des trans­ports l’une des clés de la mo­bi­li­té ur­baine dans la­quelle la place de la voi­ture pol­luante n’est plus cen­trale. »« Nous ne sommes plus dans les Trente glo­rieuses. Il ne faut pas cher­cher des so­lu­tions dans la boîte à ou­tils d’hier », a-t-elle dé­cla­ré à cette oc­ca­sion.

BIEN­TÔT UN PÉAGE UR­BAIN À PA­RIS ?

À pre­mière vue, ce pro­jet semble dif­fi­ci­le­ment ap­pli­cable. Certes, le Conseil de Pa­ris a vo­té la gra­tui­té du passe Na­vi­go pour les Pa­ri­siens de plus de 65 ans, sous condi­tions de res­sources ( jus­qu’à 2 200 eu­ros de re­ve­nus pour une per­sonne seule), me­sure qui de­vrait concer­ner quelque 200 000 ha­bi­tants et coû­ter 12 mil­lions d’eu­ros. Une somme que la Ville de Pa­ris ver­se­ra à IDF-Mo­bi­li­tés, le Syn­di­cat des trans­ports d’Île-de-France. Mais pour pro­po­ser la gra­tui­té à tous les Pa­ri­siens, la fac­ture s’élè­ve­rait à 2,8 mil­liards d’eu­ros par an, contri­bu­tion de la billet­te­rie au coût de fonc­tion­ne­ment du ré­seau pa­ri­sien, qui s’élève à 10 mil­liards. Et l’élar­gir à l’en­semble des Fran­ci­liens dé­ten­teurs d’un passe Na­vi­go coû­te­rait plus de 3,5 mil­liards d’eu­ros par an. « Le be­soin en ré­gé­né­ra­tion en Île-de-France avoi­sine les 1,5 mil­liard par an (SNCF et RATP confon­dues), rap­pelle Sté­phane Beau­det, vi­ce­pré­sident de la ré­gion Île-de-France char­gé de la mo­bi­li­té, sur son compte Fa­ce­book, où il dit son op­po­si­tion à cette me­sure. Les tra­vaux de lignes nou­velles né­ces­sitent un en­ga­ge­ment d’éga­le­ment 1,5 mil­liard an­nuel hors Grand Pa­ris Ex­press (Eole, pro­lon­ge­ments de lignes de mé­tros, créa­tion de Trams...). » Pour fi­nan­cer sa me­sure, la maire a no­tam­ment évo­qué la mise en place d’un péage ur­bain, même si elle a tou­jours dé­cla­ré son op­po­si­tion à ce dis­po­si­tif. « Mais si le péage vient fi­nan­cer la gra­tui­té des trans­ports, il de­vient non pas un élé­ment de dis­cri­mi­na­tion so­ciale, mais au contraire un élé­ment qui peut ac­com­pa­gner », a-t-elle es­ti­mé le 20 mars sur France Bleu. Car, comme ce fut dé­jà le cas à pro­pos des voies sur berge, Va­lé­rie Pé­cresse, la pré­si­dente de la ré­gion Île-deF­rance, re­proche à l’édile pa­ri­sienne de faire peu de cas des Fran­ci­liens vi­vant au­de­là du pé­ri­phé­rique, les­quels ont plus de dif­fi­cul­tés à se dé­pla­cer que les Pa­ri­siens in­tra-mu­ros. Mais elle ne ferme pas la porte à une ré­flexion qui concer­ne­rait aus­si les ban­lieu­sards. Au-de­là de la gué­guerre entre les deux élues, ce type de me­sure es­til de na­ture à faire bais­ser la pol­lu­tion? L’idée n’est pas nou­velle, et avait même été mise en oeuvre à Rome dès les an­nées 1970, où ce­la s’était sol­dé par un échec. Elle a aus­si été tes­tée aux États-Unis, dans des villes comme Den­ver (Co­lo­ra­do) ou Aus­tin (Texas), où ce sont sur­tout des cy­clistes et des pié­tons, plu­tôt que des au­to­mo­bi­listes, qui ont pris le bus, dé­sor­mais gra­tuit. En re­vanche, la ca­pi­tale es­to­nienne, Tal­linn (420000 ha­bi­tants), se fé­li­cite de ce choix ef­fec­tué il y a main­te­nant plus de cinq ans. Sur le plan stric­te­ment fi­nan­cier, les re­cettes fis­cales liées à l’ac­crois­se­ment de ré­si­dents at­ti­rés par un bou­quet de me­sures, dont la gra­tui­té des trans­ports pu­blics, se sont avé­rées deux fois plus éle­vées que le manque à ga­gner sur la billet­te­rie. Le dis­po­si­tif a per­mis à cer­taines ca­té­go­ries de la po­pu­la­tion de se dé­pla­cer plus fa­ci­le­ment, que ce soit pour se rendre sur leur lieu de tra­vail – ac­crois­sant ain­si la zone de pros­pec­tion des de­man­deurs d’em­ploi – ou pour se rendre en ville en soi­rée et le week-end, aug­men­tant le chiffre d’af­faires des lieux de sor­ties. Si le tra­fic au­to­mo­bile en cen­tre­ville a un peu di­mi­nué, il a, à l’in­verse, aug­men­té dans les quar­tiers pé­ri­phé­riques.

DUN­KERQUE S’Y MET EN SEP­TEMBRE

Plus ré­cem­ment, An­ge­la Mer­kel a évo­qué un test de gra­tui­té des trans­ports dans cinq villes al­le­mandes, dont Bonn et Es­sen, à la suite de la convo­ca­tion par Bruxelles de neuf États membres de l’UE (dont la France et l’Al­le­magne), le 30 jan­vier, pour non-res­pect des normes de qua­li­té de l’air, En­fin, à Dun­kerque (200000 ha­bi­tants), où la gra­tui­té to­tale se­ra ins­tau­rée en sep­tembre pro­chain après un test de près de deux ans sur les seuls week-ends, le maire, Pa­trice Ver­griete, se dit très sa­tis­fait de sa dé­ci­sion. Mais celle-ci a été prise dans un contexte de ré­no­va­tion d’un ré­seau de trans­ports pu­blics très dé­gra­dés, dans une ville ayant ac­cor­dé une grande place à la voi­ture à l’is­sue de sa re­cons­truc­tion, après- guerre. Alors que 45% des mé­nages dans cer­tains quar­tiers ne sont pas mo­to­ri­sés, le taux d’uti­li­sa­tion des trans­ports en com­mun y était tom­bé à 5%. Pour fi­nan­cer la gra­tui­té, le maire a re­non­cé à la construc­tion d’un stade qui au­rait mo­bi­li­sé un in­ves­tis­se­ment de 10 mil­lions d’eu­ros. Se­lon le Gart (Grou­pe­ment des au­to­ri­tés res­pon­sables de trans­ports), on comp­tait en 2016 plus de vingt ré­seaux de trans­ports pu­blics fran­çais (sur un to­tal de 250) ayant adop­té une gra­tui­té to­tale ou par­tielle, con­cer­nant 2% des usa­gers fran­çais.

AC­CROÎTRE LE COÛT DE LA VOI­TURE

Comme le rap­pe­lait Claude Fau­cher, dé­lé­gué gé­né­ral de l’UTP (Union des trans­ports pu­blics et fer­ro­viaires) lors d’un dé­bat or­ga­ni­sé par La Tri­bune à l’Hô­tel de Ville de Pa­ris en no­vembre 2017, « par­tout où ce­la a été dé­ci­dé jus­qu’à pré­sent, les res­sources fis­cales étaient su­pé­rieures à la moyenne des autres ter­ri­toires et of­fraient donc des so­lu­tions de fi­nan­ce­ment. » Ce sont aus­si, af­fir­mait-il, des villes où, comme à Dun­kerque, la part mo­dale des trans­ports pu­blics était par­ti­cu­liè­re­ment basse. À l’in­verse, c’est dans des villes où le prix du billet a aug­men­té plus ra­pi­de­ment que l’in­fla­tion, telles que Lyon ou Stras­bourg, que le re­port mo­dal a été le plus im­por­tant. « Le coût d’usage des trans­ports en com­mun est tou­jours moins éle­vé que ce­lui de la voi­ture in­di­vi­duelle », ob­ser­vait-il, mon­trant que la mo­ti­va­tion fi­nan­cière n’est pas es­sen­tielle dans les ar­bi­trages. Cé­cile Mai­son­neuve, qui pré­side le think tank des innovation­s ur­baines La Fa­brique de la ci­té, mo­dère ce pro­pos. « Ten­dan­ciel­le­ment, le coût de la voi­ture in­di­vi­duelle est en baisse. » Pour elle, la meilleure fa­çon d’ac­cen­tuer l’écart entre les deux modes de trans­ports consiste à ac­croître en­core le coût d’usage de la voi­ture. Rap­pe­lant qu’au­cune me­sure ne peut, à elle seule, ré­soudre le pro­blème de la conges­tion au­to­mo­bile en ville, elle évoque des sys­tèmes plus éla­bo­rés, tel que ce­lui mis en place à Sin­ga­pour. Sur le même prin­cipe que ce­lui de l’ef­fa­ce­ment élec­trique (qui per­met de lis­ser la consom­ma­tion), la ta­ri­fi­ca­tion dy­na­mique consiste à ins­tau­rer la gra­tui­té en de­hors des heures de pointe, par exemple le ma­tin tôt, pour les trans­ports pu­blics et le sta­tion­ne­ment. « C’est une so­lu­tion is­sue à la fois d’études so­cio­lo­giques et d’innovation­s tech­no­lo­giques », sou­ligne-t-elle. Elle s’in­quiète jus­te­ment de voir les trans­ports pu­blics de­ve­nir le pa­rent pauvre de l’in­no­va­tion. En ma­tière de mo­bi­li­té, en ef­fet, c’est sur­tout la voi­ture in­di­vi­duelle qui concentre l’in­té­rêt des star­tups et les in­ves­tis­se­ments. Qu’elle soit par­ta­gée, au­to­nome ou élec­trique, la voi­ture fait de l’ombre aux trans­ports pu­blics. New York, vi­trine rê­vée des pla­te­formes de la nou­velle éco­no­mie, est un par­fait contre-exemple de l’ef­fet re­cher­ché : un ré­seau de trans­ports dé­gra­dé et une conges­tion ac­crue par la mul­ti­pli­ca­tion des voi­tures sans chauf­feur. Pour ce qui est de Pa­ris, les ad­joints en charge du dos­sier pré­sen­te­ront dans les pro­chaines se­maines le ca­len­drier et le ca­hier des charges de cette étude, à la­quelle se­ront as­so­ciés les groupes po­li­tiques du Conseil de Pa­ris. Les conclu­sions de­vraient être ren­dues à la fin de l’an­née 2018.

Le coût d’usage des trans­ports col­lec­tifs est moins éle­vé que ce­lui de la voi­ture

En 1980, Jacques Chi­rac, alors maire de Pa­ris, à la sta­tion Au­ber. La gra­tui­té des trans­ports pa­ri­siens était alors loin de faire dé­bat....

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.