Ces sec­teurs qui se fé­mi­nisent en­fin

Cer­tains sec­teurs s’ef­forcent de rat­tra­per leur re­tard sur les ques­tions de fé­mi­ni­sa­tion et de pa­ri­té. Plu­sieurs en­tre­prises telles que Thales ou Cdis­count ont en­ga­gé des dé­marches vo­lon­ta­ristes. Pa­ral­lè­le­ment, des freins psy­cho­lo­giques res­tent à le­ver du

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - Pierre Cheminade

C’était le 1er mars der­nier, à Bor­deaux, lors de la séance de dé­brie­fing des 40 star­tups ré­gio­nales de re­tour du Con­su­mer Elec­tro­nics Show (CES) 2018, le sa­lon mon­dial de l’élec­tro­nique. Huit di­ri­geants de ces fu­tures pé­pites tech­no­lo­giques ont pris la pa­role et le constat est sans ap­pel: au­cune femme ! La French Tech Bor­deaux n’échappe pas à la réa­li­té de l’em­ploi dans le nu­mé­rique, où seule­ment 28 % des sa­la­riés sont des femmes. Un taux qui tombe même à 16 % dans les en­tre­prises tech­no­lo­giques, se­lon le ca­bi­net Ur­ban Lin­ker. Pour­tant, le pu­blic ve­nu as­sis­ter au bi­lan du CES dans l’hé­mi­cycle ré­gio­nal était, lui, qua­si à pa­ri­té. Preuve que les vo­ca­tions sont là ! Pour Jé­rôme Le­leu, pré­sident de la French Tech Bor­deaux et pa­tron de Sim4Health – qui fait fi­gure de bon élève avec ses 50 % de sa­la­riées –, les ac­teurs du nu­mé­rique ont en ef­fet l’obli­ga­tion de faire mieux. De La Ruche Bor­deaux aux Pre­mières Nou­velle-Aqui­taine, en pas­sant par le Ral­lye des Pé­pites, plu­sieurs in­cu­ba­teurs ou ini­tia­tives se sai­sissent du pro­blème en fa­vo­ri­sant l’émer­gence de vi­sages fé­mi­nins. Car pro­blème il y a. En ef­fet, comme le nu­mé­rique, les im­por­tants vi­viers de re­cru­te­ment de l’ag­glo­mé­ra­tion bor­de­laise que sont le BTP, la lo­gis­tique et l’aé­ro­nau­tique ont pour point com­mun d’être très her­mé­tiques aux femmes, à tel point que la do­mi­na­tion des pro­fils mas­cu­lins y est écra­sante à tous les ni­veaux. Une si­tua­tion ju­gée contre-­pro­duc­tive par cer­taines en­tre­prises de la ré­gion, qui ont dé­ci­dé d’al­ler à marche for­cée vers la mixi­té et la di­ver­si­té so­ciale.

À COM­PÉ­TENCES ÉGALES, FA­VO­RI­SER LES FEMMES

Dans l’aé­ro­nau­tique, chez Thales, qui compte 75 % d’hommes par­mi les 2 600 sa­la­riés de son site de Bor­deaux-Mé­ri­gnac, l’ob­jec­tif est d’em­bau­cher 40 % de femmes dès 2018. « Notre cri­tère de re­cru­te­ment reste bien évi­dem­ment la com­pé­tence. Mais à pro­fils égaux, nous as­su­mons de dire que les femmes se­ront fa­vo­ri­sées. Plus nos équipes se­ront mixtes, plus elles se­ront ef­fi­caces et créa­tives », af­firme ain­si Mi­guel Bre­hin, le res­pon­sable RH des ac­ti­vi­tés avio­niques du site. Et pour bri­ser le pla­fond de verre, le géant de l’aé­ro­nau­tique veut éga­le­ment pas­ser de 14 % à 30 % de femmes aux postes à res­pon­sa­bi­li­té et pro­mou­voir trois femmes dans chaque co­mi­té de di­rec­tion en 2020. À cette date, le bor­de­lais Cdis­count, qui compte 1600 sa­la­riés dont 44 % de femmes, s’est fixé un ob­jec­tif de pa­ri­té au sein de son co­mi­té de di­rec­tion et en­tend ré­duire les in­éga­li­tés sa­la­riales in­ternes qui at­teignent en­core 14 % au dé­tri­ment des femmes en 2017. « Sur les mé­tiers de l’in­for­ma­tique, de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment et de la lo­gis­tique, nous avons très peu de can­di­dates, même si ce­la pro­gresse de­puis trois ans », contex­tua­lise Sa­bri­na Ri­bei­ro, res­pon­sable de la di­ver­si­té chez le lea­der fran­çais de l’e-com­merce.

SEN­SI­BI­LI­SER LES JEUNES FILLES AU COURS DE L’ORIEN­TA­TION

Dans le BTP, le cur­seur de fé­mi­ni­sa­tion pla­fonne au­tour de 15 %. Le groupe Cas­sous, qui em­ploie 1100 sa­la­riés dont 900 à Bor­deaux Mé­tro­pole, af­fiche un flat­teur 18 % et compte une femme à la tête d’une de ses fi­liales. Mais l’en­tre­prise ne veut pas en res­ter là et pri­vi­lé­gie no­tam­ment la sen­si­bi­li­sa­tion des jeunes filles aux mé­tiers du BTP en amont et au cours de l’orien­ta­tion pro­fes­sion­nelle, y com­pris au col­lège et au ly­cée. Une prise de conscience qui pro­gresse dans le monde du bâ­ti­ment et de ces mé­tiers du chan­tier, sou­vent à forte pé­ni­bi­li­té. « Nous de­vons as­su­mer et re­ven­di­quer notre ca­pa­ci­té à exer­cer tous les mé­tiers ! Avant d’être une femme, je consi­dère que je suis une di­ri­geante d’en­tre­prise », mi­lite ain­si So­phie Ga­rin, qui di­rige dans le SudGi­ronde une en­tre­prise fa­mi­liale de lo­ca­tion de ma­té­riel de ma­nu­ten­tion de 68 sa­la­riés, dont 30 % de femmes. En ef­fet, si ces en­tre­prises ont leur part de res­pon­sa­bi­li­té, elles ne peuvent pas non plus re­cru­ter des can­di­dates qui n’existent pas ! Or, les chiffres de Pôle em­ploi sur Bor­deaux Mé­tro­pole sont for­mels: chez les femmes, trois sec­teurs concentren­t 68 % des de­mandes d’em­ploi (contre 30 % chez les hommes). Il s’agit de la san­té-ac­tion so­ciale, des ser­vices ad­mi­nis­tra­tifs et du com­merce. Dans le même temps, la construc­tion re­pré­sente moins de 3 % des de­man­deuses d’em­ploi. « Elles ont in­té­gré consciem­ment ou pas qu’elles ne pou­vaient pas al­ler sur ces mé­tiers. Or, ce n’est plus vrai. Il faut chan­ger ces re­pré­sen­ta­tions », éclaire Be­noît Meyer, le di­rec­teur de Pôle em­ploi en Gi­ronde.

UN EN­JEU GLO­BAL DE COM­MU­NI­CA­TION

Un en­jeu glo­bal de com­mu­ni­ca­tion éga­le­ment sou­li­gné par Da­nielle San­cier, la dé­lé­guée ré­gio­nale de l’Apec: « Les femmes vont moins sur ces mé­tiers ju­gés pé­nibles alors même qu’ils re­crutent et que les condi­tions d’exer­cice y sont de plus en plus fa­vo­rables avec l’au­to­ma­ti­sa­tion et le nu­mé­rique. Il faut convaincre les femmes d’ou­vrir leurs ho­ri­zons et les en­tre­prises d’at­ti­rer ces pro­fils fé­mi­nins! » Le pro­jet de parc à thème Tar­maq, à Mé­ri­gnac, qui doit ser­vir de vi­trine aux mé­tiers de l’aé­ro­nau­tique à l’ho­ri­zon 2021, a vo­ca­tion à par­ti­ci­per à cette sen­si­bi­li­sa­tion et cette vi­si­bi­li­té, à l’ins­tar de la Ci­té du Vin, à Bor­deaux, pour les mé­tiers de la vi­ti­cul­ture. « D’au­tant que beau­coup de femmes exercent des mé­tiers qui se­ront, au mieux bou­le­ver­sés, au pire sup­pri­més par les pro­grès de la ro­bo­ti­sa­tion et du nu­mé­rique », s’in­quiète Isa­belle Mas­sus, de la Mai­son de l’em­ploi à Bor­deaux. « Il est donc im­pé­ra­tif qu’elles an­ti­cipent cette évo­lu­tion et se sai­sissent des for­ma­tions per­ti­nentes sur ces mé­tiers du nu­mé­rique. » En clair, quel que soit le sec­teur d’ac­ti­vi­té, les femmes ne doivent plus hé­si­ter à s’orien­ter, à se for­mer et à se po­si­tion­ner sur ces mé­tiers, y com­pris sur les postes à res­pon­sa­bi­li­té. « Les re­tours d’ex­pé­rience sur des pro­mo­tions stra­té­giques de pro­fils fé­mi­nins sont sou­vent très po­si­tifs avec une po­ly­va­lence et une com­pé­tence de ma­na­ge­ment », té­moigne ain­si Ju­lie Cal­mon, consul­tante se­nior en re­cru­te­ment chez Ex­pec­tra à Bor­deaux, qui in­siste : « La va­leur de l’exemple est très im­por­tante pour mo­ti­ver les femmes, et les re­cru­teurs qui hé­si­te­raient en­core ».

Nous de­vons as­su­mer et re­ven­di­quer notre ca­pa­ci­té à exer­cer tous les mé­tiers !

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.