LA FRENCH TECH VA-T-ELLE EN­GEN­DRER DES LICORNES ?

Notre en­quête et le por­trait des 48 can­di­dats jeunes en­tre­pre­neurs sé­lec­tion­nés dans toute la France.

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - SYL­VAIN ROL­LAND @SylvRol­land

La nou­velle a fait l’ef­fet d’une bombe. Le 6 mars der­nier, la star­tup lil­loise Gi­rop­tic, pré­sen­tée comme un fu­tur lea­der mon­dial des ca­mé­ras à 360° de­puis… 2008, dont la tech­no­lo­gie a été sa­luée par les plus grands dont Mark ­Zu­cker­berg, le fon­da­teur de Fa­ce­book, a mis la clé sous la porte. La faute à un ­mar­ché qui n’émerge tou­jours pas mal­gré les pro­messes, et à des in­ves­tis­seurs qui ont fi­ni par perdre pa­tience, re­fu­sant de pour­suivre la mise sous per­fu­sion en at­ten­dant des jours meilleurs. L’ex-em­blème de la French Tech, sym­bole – avec d’autres – de l’ex­cel­lence tech­no­lo­gique fran­çaise, re­joint ain­si un ci­me­tière dé­jà bien gar­ni de cham­pions po­ten­tiels qui se prennent les pieds dans le ta­pis faute de fi­nan­ce­ments et d’un mar­ché viable.

LA PÉ­RIODE DE « RAT­TRA­PAGE » TOUCHE À SA FIN

Faut-il voir dans cet évé­ne­ment un simple couac ou un signe tan­gible de len­de­mains qui dé­chantent pour la French Tech ? « Gi­rop­tic s’est ar­rê­té, mais il ne faut pas son­ner la fin de la French Tech pour au­tant. C’est un mé­tier à risque et il y a de casse : des so­cié­tés se créent, d’autres dis­pa­raissent… Ce­la fait par­tie du cycle de la créa­tion », re­la­ti­vise Ni­co­las Ce­lier, co­fon­da­teur du nou­veau fonds d’in­ves­tis­se­ment Ring Ca­pi­tal (voir in­ter­view page 6). S’il est exact que 9 star­tups sur 10 font faillite au bout de quelques an­nées (la pro­por­tion est si­mi­laire par­tout dans le monde), la chute de Gi­rop­tic reste néan­moins ­sym­bo­lique. « Elle ré­vèle des li­mites dans le fi­nan­ce­ment de long terme et rap­pelle que les star­tups sont in fine des en­tre­prises comme les autres », es­time Ni­co­las Rose, part­ner du fonds XAnge. L’échec de Gi­rop­tic sur­vient aus­si à un mo­ment de bas­cule pour la French Tech : l’eu­pho­rie béate liée à la « co­oli­tude » du phé­no­mène star­tup est bel et bien ter­mi­née. Et c’est une bonne chose : dé­sor­mais en­tré dans une phase de ma­tu­ri­té, l’éco­sys­tème se confronte en­fin à la ques­tion de sa sou­te­na­bi­li­té. Les en­jeux sont sur­tout éco­no­miques : comment faire gran­dir et per­du­rer les pé­pites qui éclosent dans toute la France? Comment créer de nou­veaux cham­pions fran­çais du nu­mé­rique ca­pables de do­mi­ner leur mar­ché, tels un Fa­ce­book ou un Cri­teo? Les dé­fis de la French Tech sont aus­si so­cié­taux, comme le montrent les dé­non­cia­tions de plus en plus nom­breuses des condi­tions de tra­vail dans les en­tre­prises de la tech, no­tam­ment des li­vreurs à vé­lo de De­li­ve­roo, et le manque de mixi­té so­ciale ou de pa­ri­té femmes-hommes dans un mi­lieu trop blanc, trop mas­cu­lin et do­mi­né par la classe su­pé­rieure. D’après de nom­breux ex­perts, la pé­riode de « rat­tra­page » de la French Tech vis-à-vis de pays comme le Royaume-Uni ou l’Al­le­magne touche à sa fin. Au­tre­ment dit : la crois­sance ex­cep­tion­nelle de l’en­semble de l’éco­sys­tème fran­çais de­vrait com­men­cer à ra­len­tir. « Il y a dé­sor­mais as­sez d’ar­gent en amor­çage et sur les sé­ries A et B [ jus­qu’à 10-15 mil­lions d’eu­ros, ndlr] pour cou­vrir les be­soins du mar­ché et en­tre­te­nir la dy­na­mique », es­time Ni­co­las Rose. Ef­fec­ti­ve­ment, dans la plu­part des sec­teurs (de l’IA

aux services In­ter­net en pas­sant par le lo­gi­ciel ou les fin­tech, no­tam­ment), les jeunes star­tups trouvent plus fa­ci­le­ment de quoi se fi­nan­cer et leurs va­lo­ri­sa­tions, si elles res­tent bien moindres qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni, re­montent. Preuve de ce dy­na­misme, les fonds de ca­pi­tal-risque fran­çais ont le­vé en 2017 qua­si­ment au­tant d’ar­gent que leurs ho­mo­logues bri­tan­niques (res­pec­ti­ve­ment 2,7 mil­liards d’eu­ros et 3,2 mil­liards d’eu­ros ; contre 1,7 mil­liard pour la France et 4,2 mil­liards pour le Royaume-Uni en 2016, se­lon Deal­room) et plu­sieurs fonds am­bi­tieux se sont lan­cés ces deux der­nières an­nées, de Ko­re­lya Ca­pi­tal – di­ri­gé par Fleur Pel­le­rin –, à Daph­ni – por­té par Ma­rie Eke­land –, en pas­sant par Ring Ca­pi­tal ou OneRag­time. En 2017, la France a aus­si conso­li­dé sa deuxième place eu­ro­péenne pour les le­vées de fonds, der­rière le Royaume-Uni : les star­tups tri­co­lores ont le­vé pas moins de 2,5 mil­liards d’eu­ros, pour 605 opé­ra­tions, d’après l’étude an­nuelle pu­bliée par le ca­bi­net de conseil EY, contre 2,1 mil­liards d’eu­ros en 2016 et moins de 1 mil­liard en 2014.

SEULE­MENT 4 LICORNES FRAN­ÇAISES

Le lan­ce­ment à Pa­ris de Sta­tion F, le plus grand cam­pus de star­tups au monde, les an­nonces d’in­ves­tis­se­ments en France de géants mon­diaux comme Fa­ce­book, Google ou en­core SAP, la dé­mons­tra­tion de force des pé­pites hexa­go­nales au CES de Las Ve­gas, et en­fin l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron, sa­luée par les mi­lieux éco­no­miques, ont contri­bué à ren­for­cer consi­dé­ra­ble­ment l’at­trac­ti­vi­té de la French Tech et à cré­di­bi­li­ser pour de bon le pays en tant que star­tup na­tion. L’es­sor de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA), de la blo­ck­chain, des deep tech, de l’In­ter­net des ob­jets et la di­gi­ta­li­sa­tion ra­pide de nom­breux sec­teurs (im­mo­bi­lier, as­su­rance, nu­mé­ri­sa­tion des PME et TPE…) offrent en outre à la France de nom­breuses nou­velles op­por­tu­ni­tés pour conti­nuer de briller. Il est donc hors de pro­pos de par­ler de dé­clin pour la French Tech. En re­vanche, le chan­ge­ment de sta­tut est réel et s’ac­com­pagne de nou­velles at­tentes : faire émer­ger des cham­pions fran­çais d’en­ver­gure mon­diale. Et c’est là que le bât blesse. Car si l’Hexa­gone a su se pla­cer sur la carte mon­diale de l’in­no­va­tion et dis­pose d’atouts en­viés par­tout ailleurs (la qua­li­té de sa re­cherche, des in­gé­nieurs par­mi les meilleurs au monde, de nom­breuses aides pu­bliques et un éco­sys­tème dy­na­mique), la France de­meure tou­jours un « nain » du nu­mé­rique. Le nombre de licornes [ star­tups va­lo­ri­sées plus de 1 mil­liard de dol­lars, ndlr] fran­çaises reste « coin­cé » à quatre : le géant du ci­blage pu­bli­ci­taire Cri­teo, la pla­te­forme d’e-com­merce Vente-pri­vee.com, le lea­der mon­dial du co­voi­tu­rage BlaB­laCar et le cham­pion eu­ro­péen du cloud OVH. Et en­core, Cri­teo et BlaB­laCar tra­versent ac­tuel­le­ment une pé­riode de tur­bu­lences sur leur mar­ché res­pec­tif… Le constat est amer, car l’Eu­rope abrite ac­tuel­le­ment 57 licornes, dont 22 pour le Royaume-Uni et 7 pour l’Al­le­magne et la Suède. Douze d’entre elles ont même ac­quis ce sta­tut en 2017, alors que la der­nière li­corne fran­çaise, BlaB­laCar, a re­joint le club en sep­tembre 2015, il y a dé­jà près de trois ans, une éter­ni­té. La faute, en par­tie, à un vé­ri­table « trou dans la ra­quette » pour le fi­nan­ce­ment des le­vées de fonds im­por­tantes, c’est-à-dire les tours de table su­pé­rieurs à 50 ou à 100 mil­lions d’eu­ros. « Non seule­ment il n’y a que très peu d’ar­gent en France pour le late-stage [pro­jets en phase avan­cée], mais en plus les fonds fran­çais ne sau­raient pas faire », tacle… un ca­pi­tal-ris­queur pa­ri­sien. Le pal­ma­rès eu­ro­péen des le­vées de fonds de 2017 le montre bien : la plus grosse le­vée fran­çaise (Ac­ti­li­ty, 71 mil­lions d’eu­ros) n’ac­croche même pas le top 10 eu­ro­péen, alors que quatre bri­tan­niques (Im­pro­bable, De­li­ve­roo, Far­fetch et Trans­ferWise) ont le­vé plus de 250 mil­lions d’eu­ros et que la med­tech suisse Roi­vant Sciences a même réus­si à ré­col­ter 999 mil­lions d’eu­ros.

CRUELLE AB­SENCE D’IN­VES­TIS­SEURS « LONGS » DANS L’IN­NO­VA­TION

Les rai­sons de ce « trou dans la ra­quette » du fi­nan­ce­ment sont mul­tiples. L’ab­sence d’in­ves­tis­seurs « longs » dans l’in­no­va­tion, c’est-à-dire d’ac­teurs prêts à in­ves­tir sur plus de dix ans (comme l’agence fé­dé­rale amé­ri­caine Dar­pa ou des fonds de pen­sion ca­pables d’in­ves­tir des mon­tants si­gni­fi­ca­tifs dans le non-co­té), est l’une des prin­ci­pales. L’éco­sys­tème fran­çais pâ­tit aus­si de la fri­lo­si­té des grands groupes, pour­tant in­ter­lo­cu­teurs « na­tu­rels » des star­tups. Qu’il s’agisse de contrats com­mer­ciaux, d’in­ves­tis­se­ments, d’ac­qui­si­tions, de par­te­na­riats ou de co­dé­ve­lop­pe­ment, les re­la­tions entre les star­tups et les géants de l’économie fran­çaise sont très in­suf­fi­santes, voire cos­mé­tiques. Un pa­ra­doxe alors que la France est le pays le plus re­pré­sen­té dans le clas­se­ment For­tune 500, avec des lea­ders mon­diaux dans tous les do­maines. Un chiffre dit tout : d’après le ba­ro­mètre pu­blié en no­vembre der­nier par la French Tech et le ca­bi­net Five by Five, les star­tups ne pèsent que 0,1% du mon­tant dé­pen­sé par les grands groupes en achats… En l’ab­sence d’une place de mar­ché forte comme le Nasdaq, il n’est donc pas sur­pre­nant que les star­tups fran­çaises peinent à trou­ver des portes de sor­tie, qui sont pour­tant in­dis­pen­sables pour les fonds d’in­ves­tis­se­ment. Même si cer­tains arbres cachent la forêt (le ra­chat de Zen­ly par Snap­chat pour plus de 300 mil­lions de dol­lars), le mon­tant moyen des ra­chats des star­tups fran­çaises s’élève à peine à en­vi­ron 25 mil­lions d’eu­ros, ce qui confirme la faible ap­pé­tence pour le risque de nos mas­to­dontes. Les chan­tiers sont donc nom­breux pour es­pé­rer voir poindre dans les pro­chaines an­nées de nou­velles licornes fran­çaises. D’au­tant plus que l’en­vi­ron­ne­ment ma­croé­co­no­mique pour­rait bien­tôt s’as­som­brir. C’est la crainte du lob­by du nu­mé­rique France Di­gi­tale, re­prise en choeur par de nom­breux en­tre­pre­neurs et in­ves­tis­seurs de­puis le mois de jan­vier. Jean-Da­vid Cham­bo­re­don, chef de file du mou­ve­ment des « pi­geons » et de la ré­cente contes­ta­tion contre l’ex­ten­sion aux star­tups du dé­cret Mon­te­bourg sur les in­ves­tis­se­ments étran­gers, craint que la French Tech « n’ait pas de maillot de bain pour ca­cher [sa nu­di­té], quand la ma­rée se re­ti­re­ra », pa­ra­phra­sant une maxime cé­lèbre de War­ren Buf­fett. D’après lui, la France n’au­rait même ac­tuel­le­ment qu’un « mi­cro string fi­celle » pour se pro­té­ger d’une nou­velle tem­pête sur l’économie mon­diale. Au­tre­ment dit, le co­fon­da­teur du fonds Isai craint que la French Tech ne soit pas prête à faire face à un as­sè­che­ment des li­qui­di­tés. « Sa­chant que le der­nier re­tour­ne­ment de cycle éco­no­mique date de la fin de 2008, et que les­dits cycles durent ra­re­ment plus d’une di­zaine d’an­nées, la ques­tion de la ré­si­lience de notre éco­sys­tème en cas d’un tel re­tour­ne­ment va bien­tôt se po­ser », met-il en garde dans un billet sur Lin­ke­dIn. Se­lon lui, un « coup de froid » sur l’économie mon­diale au­rait trois consé­quences si­mul­ta­nées né­fastes pour l’éco­sys­tème d’in­no­va­tion fran­çais. Les grands groupes ar­rê­te­raient ou li­mi­te­raient for­te­ment leur ac­ti­vi­té de cor­po­rate ven­ture, pri­vant les fonds de res­sources fi­nan­cières. Les in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux se re­plie­raient sur leur mar­ché do­mes­tique, alors qu’ils par­ti­cipent à la plu­part de « grosses » le­vées fran­çaises de plus de 50 mil­lions d’eu­ros. Et la puis­sance pu­blique, dé­jà for­te­ment mo­bi­li­sée avec Bpi­france qui ir­rigue l’en­semble de l’éco­sys­tème, n’au­rait plus les moyens de « com­bler les trous ».

Nous avons plein de star­tups gé­niales dans tous les do­maines, mais il faut les ai­der à gran­dir et à conqué­rir le monde

POUR LE GOU­VER­NE­MENT, DES CHAN­TIERS DE GRANDE AM­PLEUR

L’État a bien iden­ti­fié les pro­blèmes et tente d’y ré­pondre au cas par cas. « Nous avons les ta­lents, nous avons l’am­bi­tion, nous avons plein de star­tups gé­niales dans tous les do­maines, mais il faut dé­sor­mais les ai­der à gran­dir et à conqué­rir le monde », a ré­su­mé Mou­nir Mah­jou­bi au CES de Las Ve­gas, en jan­vier. Le se­cré­taire d’État au nu­mé­rique va dé­voi­ler 132 pro­po­si­tions pour « cas­ser les freins » des star­tups, fruit d’un « tour de France » lan­cé l’hi­ver der­nier. Le rap­port Villa­ni, fer de lance de la stra­té­gie fran­çaise dans l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, pré­voit aus­si de créer une « Dar­pa fran­çaise ou eu­ro­péenne » aux contours flous, qui vien­drait com­plé­ter d’autres ini­tia­tives comme un fonds eu­ro­péen pour l’in­no­va­tion de rup­ture de 10 mil­liards d’eu­ros sou­hai­té par Em­ma­nuel Ma­cron. Les lob­bys du nu­mé­rique es­pèrent aus­si pro­fi­ter de l’exa­men de la loi Pacte pour ob­te­nir un « flé­chage » plus im­por­tant d’une par­tie des fruits de l’as­su­rance-vie vers l’in­no­va­tion, afin de com­bler le trou du fi­nan­ce­ment de late-stage. L’État doit éga­le­ment ré­flé­chir au nou­veau rôle de la Mis­sion French Tech, qui se cherche tou­jours un di­rec­teur après le dé­part de Da­vid Mon­teau à la fin de 2017. Il faut no­tam­ment mieux y in­té­grer les scale-up, les star­tups en hy­per­crois­sance, comme y par­vient le Royaume-Uni, et re­dé­fi­nir la « marque » France. De la réus­site de ces chan­tiers dé­pen­dra le suc­cès de la French Tech dans les pro­chaines an­nées.

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