In­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle : Ma­cron ap­puie sur l’ac­cé­lé­ra­teur

La Tribune Hebdomadaire - - EDITO -

La France n’a ni Google, ni Bai­du, ni Fa­ce­book, ni Sam­sung, et, de sur­croît, n’a que peu de moyens fi­nan­ciers. Mais elle a des cer­veaux et des banques de da­ta sous-em­ployées, que le gou­ver­ne­ment veut mieux mo­bi­li­ser pour bien fi­gu­rer dans la fé­roce com­pé­ti­tion mon­diale en ma­tière d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA). Tel est le mes­sage qu’Em­ma­nuel Ma­cron a mar­te­lé, le 29 mars, en pré­sen­tant la stra­té­gie fran­çaise en la ma­tière. Pour la dé­fi­nir, le chef de l’État s’est lar­ge­ment ap­puyé sur les conclu­sions du rap­port pré­sen­té le 28 mars par le ma­thé­ma­ti­cien et dé­pu­té LRM Cé­dric Villa­ni. Au cours d’une grand-messe or­ga­ni­sée au Col­lège de France, Em­ma­nuel Ma­cron a lan­cé l’of­fen­sive : se­lon lui, la ba­taille pour l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle est d’abord une ba­taille pour « l’in­tel­li­gence hu­maine et l’at­trac­tion des meilleurs cher­cheurs ». À ce su­jet, le pré­sident de la Ré­pu­blique constate que la France forme dé­jà de nom­breux ta­lents. Nombre d’entre eux tra­vaillent d’ailleurs, de­puis des an­nées, pour le compte des Ga­fa (Google, Ama­zon, Fa­ce­book et Apple). À l’ins­tar, par exemple de Yann LeCun, qui n’est autre que le di­rec­teur de la re­cherche en IA de Fa­ce­book. Em­ma­nuel Ma­cron sou­haite ain­si ren­for­cer l’éco­sys­tème de la re­cherche fran­çaise. D’une part, pour faire en sorte que les meilleurs élé­ments res­tent dans l’Hexa­gone. D’autre part, en in­ci­tant les cher­cheurs étran­gers à y tra­vailler. Pour y ar­ri­ver, il en­tend consti­tuer un « de re­cherche de ni­veau mon­dial en IA ». Concrè­te­ment, un ré­seau d’ins­ti­tuts consa­crés à l’IA va voir le jour. Ce­lui-ci se­ra co­or­don­né par l’Ins­ti­tut na­tio­nal de re­cherche en in­for­ma­tique et en au­to­ma­tique (In­ria). Outre un « dou­ble­ment des ca­pa­ci­tés de for­ma­tions en IA », un pro­gramme de chaires in­di­vi­duelles se­ra créé. Il doit per­mettre d’at­ti­rer da­van­tage de poin­tures étran­gères, is­sues de la­bos uni­ver­si­taires ou du pri­vé.

MIEUX RÉ­MU­NÉ­RER LES CHER­CHEURS

Em­ma­nuel Ma­cron compte aus­si « aug­men­ter la po­ro­si­té entre la re­cherche pu­blique et le monde in­dus­triel ». Ain­si, les cher­cheurs fran­çais pour­ront, à terme, consa­crer 50% de leur temps à un groupe pri­vé, contre les 20 % aux­quels ils ont droit au­jourd’hui. Une me­sure qui pour­rait no­tam­ment ­per­mettre d’aug­men­ter un peu les ré­mu­né­ra­tions des cher­cheurs de la fonc­tion pu­blique. Comme l’a in­di­qué Yann LeCun le 29 mars lors du col­loque sur l’IA, « on ne les paie pas as­sez en France, sur­tout en dé­but de car­rière ». Et c’est l’une des rai­sons – outre, par­fois, le manque de moyens – pour les­quelles ils sont si nom­breux à mettre les voiles à l’étran­ger, no­tam­ment dans la Si­li­con Val­ley. Par ailleurs, Em­ma­nuel Ma­cron s’est fé­li­ci­té que plu­sieurs grands groupes aient op­por­tu­né­ment an­non­cé des ou­ver­tures de centres de re­cherche en IA en France, à l’ins­tar de Sam­sung, de Fu­jit­su ou de DeepMind (Google). Ils re­joignent ain­si d’autres ca­dors comme Fa­ce­book, qui a choi­si Pa­ris pour im­plan­ter, en 2015, son centre de re­cherche eu­ro­péen spé­cia­li­sé dans l’IA. Sur le front des don­nées, Em­ma­nuel Ma­cron ne le sait que trop bien : la France, qui n’a don­né nais­sance à au­cun géant du Net, part avec un han­di­cap cer­tain. Or les al­go­rithmes des cher­cheurs ont be­soin de bases de don­nées aus­si grandes que pos­sible pour être vrai­ment ef­fi­caces. Sur ce cré­neau, le pré­sident sou­haite que la France ne se dis­perse pas et qu’elle concentre ses forces dans les do­maines où elle dis­pose dé­jà de beau­coup de da­ta, comme l’au­to­mo­bile, l’éner­gie, la cy­ber­sé­cu­ri­té ou l’aé­ro­nau­tique. Voi­là pour­quoi le pré­sident a mis l’ac­cent sur la san­té, où l’Hexa­gone pos­sède, se­lon lui, un avan­tage lié à la cen­tra­li­sa­tion de ses bases de don­nées.

DES STAR­TUPS « DEEP TECH­NO­LO­GY »

Ain­si, « la base de don­nées de l’As­su­rance ma­la­die ou en­core celle des hô­pi­taux comptent par­mi les plus larges du monde », sou­ligne l’Ély­sée, qui a an­non­cé la créa­tion d’un « health da­ta hub » . Ain­si, cette « struc­ture par­te­na­riale entre pro­duc­teurs et uti­li­sa­teurs des don­nées pi­lo­te­ra l’en­ri­chis­se­ment conti­nu et la va­lo­ri­sa­tion du sys­tème na­tio­nal des don­nées de san­té, pour y in­clure à terme l’en­semble des don­nées rem­bour­sées par l’As­su­rance ma­la­die, les don­nées cli­niques des hô­pi­taux, des don­nées de la mé­de­cine de ville et des don­nées scien­ti­fiques is­sues de co­hortes », nous pré­cise-t-on. En ou­vrant ces don­nées aux ac­teurs de l’IA dans un cadre sé­cu­ri­sé et ga­ran­tis­sant la confi­den­tia­li­té, Em­ma­nuel Ma­cron es­père dé­ve­lop­per des « in­no­va­tions ma­jeures », comme l’amé­lio­ra­tion du trai­te­ment des tu­meurs can­cé­reuses ou la dé­tec­tion des aryth­mies car­diaques. Dans ce do­maine, l’IA pour­rait no­tam­ment per­mettre à l’État de faire d’im­por­tantes éco­no­mies. Cô­té fi­nan­ce­ments, l’État va dé­bour­ser 1,5 mil­liard d’eu­ros d’ici à 2022 afin de fi­nan­cer son plan pour l’IA. « L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle se­ra le pre­mier champ d’ap­pli­ca­tion du fonds pour l’in­no­va­tion et l’in­dus­trie de 10 mil­liards d’eu­ros mis en place en dé­but d’an­née », a pré­ci­sé Em­ma­nuel Ma­cron. « Sur les re­ve­nus de ce fonds, [...] une en­ve­loppe de 100 mil­lions d’eu­ros se­ra iso­lée dès cette an­née pour contri­buer à l’amor­çage et la crois­sance de nos star­tups en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Plus glo­ba­le­ment, il consa­cre­ra via Bpi­france 70 mil­lions d’eu­ros par an à l’émer­gence de star­tups dites “deep tech­no­lo­gy” dans notre pays. » L’ef­fort est louable, à l’échelle des moyens li­mi­tés du bud­get, en­core en dé­fi­cit, de 2,6 % du PIB, mais cette en­ve­loppe de 1,5 mil­liard d’eu­ros pa­raît bien faible, au re­gard des plus de 13 mil­liards d’eu­ros dé­blo­qués par la Chine entre 2016 et 2019. Ou des mil­liards de dol­lars in­ves­tis chaque an­née par les Ga­fa. Em­ma­nuel Ma­cron a en­fin in­sis­té sur les en­jeux so­ciaux, éthiques et dé­mo­cra­tiques liés à l’es­sor de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Se­lon lui, les États doivent se de­man­der quelles va­leurs l’IA doit ser­vir, afin de tra­cer des lignes rouges. Il sou­haite no­tam­ment lan­cer une ré­flexion mon­diale sur « le contrôle et la cer­ti­fi­ca­tion » des al­go­rithmes. Il a ain­si ap­pe­lé à la créa­tion d’un groupe d’ex­perts in­ter­gou­ver­ne­men­tal (sur le mo­dèle de ce­lui du Giec sur l’évo­lu­tion du cli­mat), char­gé de me­ner une ré­flexion pros­pec­tive sur les im­pacts éthiques de l’IA.

Il faut aug­men­ter la po­ro­si­té entre re­cherche pu­blique et monde in­dus­triel

Au Col­lège de France, Em­ma­nuel Ma­cron a no­tam­ment an­non­cé la créa­tion d’un « Health Da­ta Hub » sé­cu­ri­sé et ga­ran­tis­sant la confi­den­tia­li­té, afin d’en­ri­chir et de va­lo­ri­ser le sys­tème na­tio­nal des don­nées de san­té.

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