le jeu des 100 000 bornes

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - PAR PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

L’in­dus­trie au­to­mo­bile a été la grande af­faire i ndus­trielle du xxe siècle, source de li­bé­ra­tion in­di­vi­duelle et de pro­grès tech­no­lo­giques in­ces­sants. Louis Re­nault construit seul sa Type A en 1898. Dix ans plus tard, l’Amé­rique in­dus­tria­lise la Ford T. Cent ans plus tard, Elon Musk pré­sente au pu­blic sa Tes­la Mo­del S, une ber­line fa­mi­liale haut de gamme et 100 % élec­trique, dont les ventes ont fran­chi les 200 000 exem­plaires mal­gré un prix « in­sane » , comme le mode de même nom qui per­met à l’en­gin de pas­ser de 0 à 100 en 3,2 se­condes. D’un siècle à l’autre, le parc au­to­mo­bile mon­dial a dé­pas­sé le mil­liard de vé­hi­cules en cir­cu­la­tion en 2010; il de­vrait en­core dou­bler à la fin de la dé­cen­nie, à rai­son de bien­tôt 100 mil­lions de ventes par an, tous types de vé­hi­cules confon­dus. Le chiffre pa­raît gi­gan­tesque et il l’est, même si on le rap­porte à une po­pu­la­tion mon­diale qui comp­te­ra bien­tôt 7 mil­liards d’âmes. Cette ci­vi­li­sa­tion au­to­mo­bile, fondée sur le mo­teur à com­bus­tion ther­mique, a juste un pe­tit dé­faut: elle est en train d’as­phyxier nos villes, de conges­tion­ner nos pou­mons et nos routes. Mi­née par des scan­dales comme l’af­faire Volks­wa­gen, qui a dé­truit la confiance des consom­ma­teurs, l’in­dus­trie au­to est condam­née à se re­mettre en cause pour par­ti­ci­per à la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. La so­lu­tion est connue: il faut pas­ser à l’élec­tri­ci­té, en mode TGV. Bonne nou­velle, les ten­dances sont en­cou­ra­geantes. En 2017, se­lon l’Agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie, il s’est ven­du dans le monde 1,1 mil­lion de vé­hi­cules 100 % élec­triques ou hy­brides re­char­geables, soit une crois­sance de 57 %. Plus de la moi­tié, soit 580 000 uni­tés, ont été ache­tées en Chine, qui re­pré­sente à elle seule 40 % d’un parc mon­dial de 3,1 mil­lions d’uni­tés. En France, 25 000 vé­hi­cules 100 % élec­triques et 12 000 hy­brides re­char­geables ont été ven­dus l’an der­nier. Avec 120 000 uni­tés, notre pays peut se fé­li­ci­ter d’avoir le plus im­por­tant parc « zé­ro émis­sion » en Europe. La per­for­mance est pour­tant mé­diocre si l’on re­garde les chiffres en va­leur re­la­tive. Le bon élève de l’Europe est plu­tôt la Nor­vège, où la mo­to­ri­sa­tion élec­trique re­pré­sente dé­sor­mais 39 % du mar­ché. Bien sûr, la Nor­vège est un « pe­tit pays » (en nombre d’ha­bi­tants), bien ser­vi par l’ac­cès à une élec­tri­ci­té hy­drau­lique abon­dante et bon mar­ché. Dif­fi­cile de la com­pa­rer à la Chine, où l’élec­trique ne pèse en­core que 2,2 % du parc to­tal, comme le dé­montre la pol­lu­tion en­dé­mique de ses grandes mé­tro­poles. Mais pour par­ve­nir à ce ré­sul­tat, la Nor­vège a em­ployé des recettes dont la France pour­rait uti­le­ment s’ins­pi­rer: la voi­ture élec­trique y est exemp­tée de taxes à l’im­por­ta­tion et de TVA, et son heu­reux pro­prié­taire bé­né­fi­cie de la gra­tui­té des péages au­to­rou­tiers et peut rou­ler sur les voies ré­ser­vées aux bus. L’am­bi­tion d’Os­lo est de par­ve­nir à 100 % de ventes de vé­hi­cules élec­triques dès 2025. Cinq ans avant l’échéance de 2030 fixée par Anne Hi­dal­go pour l’in­ter­dic­tion de cir­cu­la­tion de vé­hi­cules ther­miques à Pa­ris (dès 2024 pour les die­sels)... Ni­co­las Hu­lot a évo­qué pour sa part 2040 pour la dis­pa­ri­tion to­tale du mo­teur ther­mique en France. Les in­ci­ta­tions pu­bliques sont cru­ciales pour faire bas­cu­ler le mar­ché vers le 100 % élec­trique. Les opi­nions sont plu­tôt fa­vo­rables, mais de trop nom­breux obs­tacles freinent la marche vers le zé­ro car­bone. Avec une au­to­no­mie réelle de 200 à 300 km, la voi­ture élec­trique est celle des « tra­jets du quo­ti­dien », mais n’est pas adap­tée à un usage fa­mi­lial sur longue dis­tance. La peur de la panne est en­core bien pré­sente, et le prix, mal­gré les primes à l’achat, reste le prin­ci­pal obs­tacle à une adop­tion par les mé­nages les plus mo­destes, pas prêts à payer 25 smic pour un vé­hi­cule pas as­sez au­to­nome. Ce­pen­dant, avec l’ar­ri­vée de nou­veaux mo­dèles, les construc­teurs pro­mettent des pro­grès spec­ta­cu­laires en 2019. Le gou­ver­ne­ment veut mul­ti­plier par cinq d’ici à 2022 la taille du parc, les ventes an­nuelles et le nombre de bornes de re­charges pu­bliques dis­po­nibles : ce­la veut dire pas­ser de 23 000 à plus de 100000 bornes ac­ces­sibles, pour évi­ter le deuxième pé­ril qui guette l’« élec­tro­mo­bi­liste », ce­lui de la queue à la borne. Der­nière pièce de l’équa­tion, la dé­fense de l’in­dus­trie na­tio­nale. La France a tout in­té­rêt à ac­cé­lé­rer dans l’élec­trique parce que c’est, avec le vé­hi­cule au­to­nome, l’en­jeu d’une ba­taille mon­diale dont dé­pend le sort de nom­breux em­plois. Le rem­pla­ce­ment pro­gres­sif du parc au­to­mo­bile mon­dial re­pré­sente des di­zaines de mil­lions de voi­tures et un mar­ché de plu­sieurs di­zaines de mil­liards d’eu­ros par an. Avec le pas­sage d’une technologie à l’autre, il est cru­cial pour l’Union eu­ro­péenne de ne pas dé­pendre de l’étran­ger pour la fa­bri­ca­tion des bat­te­ries. Si­non, nos construc­teurs se­ront condam­nés à de­ve­nir de simples as­sem­bleurs qui au­ront vu s’échap­per la va­leur ajou­tée. Et nous rou­le­rons en élec­trique, certes, mais en élec­trique chi­nois…

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