NU­CLÉAIRE STOP OU EN­CORE ?

Le gou­ver­ne­ment s’ap­prête à pu­blier une pre­mière mou­ture de la tra­jec­toire éner­gé­tique fran­çaise. En­jeux : le ca­len­drier de fer­me­ture des cen­trales les plus an­ciennes, mais aus­si la construc­tion de nou­veaux ré­ac­teurs à l’ho­ri­zon 2030, au coeur du dé­bat en

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - DO­MI­NIQUE PIALOT @PIALOT1

Quelles éner­gies pour la France de­main? Le dé­bat pu­blic sur la pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’éner­gie (PPE), qui a connu son apo­gée avec le vote de 400 Fran­çais ti­rés au sort le 9 juin der­nier à l’As­sem­blée na­tio­nale, s’achève ce 29 juin. Un rap­port, syn­thé­ti­sant les avis, sou­haits, craintes, éton­ne­ments, op­po­si­tions des quelque 10000 ci­toyens qui se se­ront ex­pri­més lors des di­zaines de réunions or­ga­ni­sées dans la France en­tière de­puis le 19 mars, se­ra re­mis au gou­ver­ne­ment d’ici au mois de sep­tembre. Ce der­nier a quant à lui pro­mis pour le 10 juillet une pre­mière mou­ture de la PPE, qui doit dé­fi­nir la tra­jec­toire éner­gé­tique fran­çaise pour les pé­riodes 20192023 et 2024-2028. « La loi sur la tran­si­tion éner­gé­tique était un com­pro­mis ac­cep­table qui ac­crois­sait la li­ber­té et la ca­pa­ci­té d’agir en abais­sant la part du nu­cléaire à 50 % du mix élec­trique, af­firme Jacques Ar­chim­baud, pré­sident de la Com­mis­sion par­ti­cu­lière du dé­bat pu­blic (CPDP), aux ma­nettes de ce dé­bat. Et le fait de ne pas l’ap­pli­quer ne passe pas comme une lettre à la poste. » La loi com­porte de nom­breux ob­jec­tifs : di­vi­ser par deux la consom­ma­tion éner­gé­tique d’ici à 2050 et celle d’éner­gies fos­siles de 30 % d’ici à 2030 par rap­port à 2012, ou en­core por­ter la part des éner­gies re­nou­ve­lables à 23 % de la consom­ma­tion fi­nale brute d’éner­gie en 2020 et à 32 % en 2030. Mais c’est une autre me­sure phare de cette loi, vo­tée en août 2015 à l’una­ni­mi­té, qui cris­tal­lise le dé­bat: faire pas­ser la part du nu­cléaire dans la pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té de 75 % à 50 % d’ici à 2025. Or, Ni­co­las Hu­lot l’a lui-même an­non­cé le 7 no­vembre der­nier, le gou­ver­ne­ment a re­non­cé à at­teindre cet ob­jec­tif à la date pré­vue. Se fon­dant sur cer­tains sce­na­rii éla­bo­rés par RTE, l’opé­ra­teur du ré­seau de trans­port d’élec­tri­ci­té à haute ten­sion, il af­firme que ce­la ne pour­rait se faire sans en pas­ser par des moyens sup­plé­men­taires de pro­duc­tion ther­mique et un ac­crois­se­ment des émis­sions de gaz à ef­fet de serre. Cette af­fir­ma­tion est contre­dite par plu­sieurs études, dont celle d’Ener­gy Union Choices (EUC), col­lec­tif eu­ro­péen d’uni­ver­si­taires, de consul­tants et d’as­so­cia­tifs, pu­bliée le 21 juin, qui montre qu’il est pos­sible d’ac­cé­lé­rer le dé­ploie­ment des éner­gies re­nou­ve­lables élec­triques et de ré­duire sen­si­ble­ment les ca­pa­ci­tés nu­cléaires fran­çaises, tout en s’abs­te­nant du back-up [sou­tien, ndlr] four­ni par les cen­trales au char­bon d’EDF. Par ailleurs, étant don­né le faible poids de la pro­duc­tion élec­trique dans les émis­sions na­tio­nales, une lé­gère hausse pour­rait sans doute être com­pen­sée par des ef­forts plus im­por­tants consen­tis dans d’autres sec­teurs. Mais, au pays de la COP21 et du « Make our pla­net great again », on ne plai­sante pas avec le cli­mat. LES DES­TINS LIÉS DE FES­SEN­HEIM ET DE FLA­MAN­VILLE Il faut re­con­naître que de­puis son an­nonce par Fran­çois Hol­lande lors de la pre­mière confé­rence en­vi­ron­ne­men­tale à l’au­tomne 2012, rien n’avait été fait pour transformer en réa­li­té cet ob­jec­tif pour­tant gra­vé dans le marbre de la loi en août 2015. Mais l’ab­sence de nou­velle échéance an­non­cée par l’exé­cu­tif pro­longe le flou. Ar­naud Le­roy, nou­veau pré­sident de l’Ademe, a beau rap­pe­ler ré­gu­liè­re­ment que ce dé­bat (qui s’est dé­rou­lé en 2012) est der­rière nous et qu’il n’est pas ques­tion de le rou­vrir, force est de consta­ter que les pro­ta­go­nistes pour­suivent leurs contro­verses. Dans tous ses cal­culs, l’opé­ra­teur his­to­rique (dont l’État dé­tient 83,5 %) prend pour plan­cher la puis­sance de 63,2 GW du parc nu­cléaire, qui a pour­tant été fixée comme pla­fond par le lé­gis­la­teur. D’où le prin­cipe dé­sor­mais ac­quis de ne fer­mer la cen­trale de Fes­sen­heim (Haut-Rhin) qu’à l’en­trée en ser­vice de l’EPR de Fla­man­ville (Manche). Le se­cré­taire d’État au­près du mi­nistre de la Tran­si­tion éco­lo­gique et so­li­daire, Sé­bas­tien Le­cor­nu, ayant été char­gé d’une mis­sion dé­mi­nage en Mo­selle, la fer­me­ture de Fes­sen­heim semble en­fin sur les rails (voir page 7). On ne peut pas en dire au­tant de la mise en ser­vice de Fla­man­ville. Dé­jà re­pous­sé de sept ans (avec un bud­get pas­sé de 3 à 10,5 mil­liards d’eu­ros), le chan­tier de l’EPR fran­çais n’en fi­nit pas de connaître des in­ci­dents. Le der­nier en date, la dé­cou­verte de dé­fauts sur cer­taines sou­dures du cir­cuit se­con­daire, pour­rait en­traî­ner plu­sieurs mois, voire un an, de re­tard. Or, si quelques mois sup­plé­men­taires pour me­ner à bien la fer­me­ture de Fes­sen­heim pour­raient ar­ran­ger les af­faires du gou­ver­ne­ment, il ne fau­drait pas non plus que la si­tua­tion s’éter­nise. Certes, le cham­pion fran­çais de l’atome ne manque pas de sa­luer comme une ex­cel­lente nou­velle pour la tech­no­lo­gie EPR l’au­to­ri­sa­tion de l’au­to­ri­té de sû­re­té d’en­ga­ger la pre­mière ré­ac­tion nu­cléaire de l’EPR de Tai­shan construit par EDF et ses par­te­naires chinois. Mais on peut dou­ter que ce­la suf­fise à cal­mer les in­ter­ro­ga­tions du gou­ver­ne­ment fran­çais à propos de ce mo­dèle, qui connaît éga­le­ment des dé­boires à Ol­ki­luo­to, en Fin­lande, où la mise en ser­vice vient d’être à nou­veau re­pous­sée de plu­sieurs mois. UN CA­LEN­DRIER DE FER­ME­TURE PRO­MIS POUR CET ÉTÉ Plu­sieurs rap­ports, pro­duits par des ONG ou par la Cour des comptes, et re­pris par Ni­co­las Hu­lot lui-même, évoquent la fer­me­ture de 17 à 20 ré­ac­teurs sur 58 pour at­teindre une part de 50 % dans le mix élec­trique. Quant au ca­len­drier de fer­me­ture, le gou­ver­ne­ment, comme le précédent, s’abrite der­rière l’avis de l’Au­to­ri­té de sû­re­té nu­cléaire (ASN). Mais, alors que celle-ci au­rait dû rendre un avis gé­né­rique en 2018 avant d’éva­luer cen­trale par cen­trale la fai­sa­bi­li­té et les condi­tions d’une pro­lon­ga­tion, no­tam­ment les tra­vaux né­ces­saires, ces échéances ont été re­por­tées à 2020 et à 2021. « Nous avons de­man­dé plus de choses à l’ex­ploi­tant, ce qui lui a pris plus de temps pour nous les four­nir et ce qui nous prend plus de temps à ins­truire », jus­ti­fie Pier­reF­ranck Che­vet, pré­sident de l’Au­to­ri­té de sû­re­té nu­cléaire (lire page 6). Si l’ASN se pro­nonce sur la na­ture des tra­vaux à ef­fec­tuer, c’est EDF qui en chiffre le coût, et c’est sur cette base que le gou­ver­ne­ment éta­bli­ra une liste de cen­trales à fer­mer pour at­teindre les 50 %. « À l’is­sue du dé­bat pu­blic en cours sur la PPE, entre cet été et sep­tembre, nous al­lons dé­ter­mi­ner un nombre

Ne pas ap­pli­quer la loi ne passe pas fa­ci­le­ment

de ré­ac­teurs, une pente de dé­crois­sance du nu­cléaire et une date à la­quelle nous at­tein­drons 50 %, af­firme Sé­bas­tien Le­cor­nu. Mais pro­ba­ble­ment pas la liste des ré­ac­teurs, car il n’est pas per­ti­nent de fra­gi­li­ser les ter­ri­toires avec des an­nonces po­li­tiques. » Pas simple en ef­fet d’or­ga­ni­ser la re­con­ver­sion d’une fi­lière qui em­ploie quelque 220000 per­sonnes. Qu’en dit EDF ? Comme elle le rap­pelle dans son cahier d’ac­teurs (sa contri­bu­tion au dé­bat sur la PPE), l’en­tre­prise n’en­tend pas fer­mer d’autres ré­ac­teurs que ceux de la cen­trale de Fes­sen­heim avant 2029, dé­but des cin­quièmes vi­sites dé­cen­nales cor­res­pon­dant aux cin­quante ans des cen­trales les plus an­ciennes. « Certes nous al­lons faire beau­coup d’éco­no­mies d’éner­gie et l’ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique va for­te­ment aug­men­ter, re­con­naît Xavier Ur­sat, di­rec­teur exé­cu­tif du groupe char­gé de la di­rec­tion In­gé­nie­rie et Pro­jets nou­veau nu­cléaire. Mais en pre­nant en compte la hausse de la po­pu­la­tion et le dé­ve­lop­pe­ment des nou­veaux usages de l’élec­tri­ci­té, nous pré­voyons une aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion d’élec­tri­ci­té. » Aus­si, alors que le parc nu­cléaire pro­duit au­jourd’hui quelque 400 TWh [1 té­ra­watt­heure = 1 mil­liard de ki­lo­watt­heures], EDF se voit bien en pro­duire en­core 300 sur une consom­ma­tion to­tale de 600 TWh en 2030. « Il nous pa­raît sain de tra­vailler sur l’hy­po­thèse que les 50 % de pro­duc­tion stable dont le ré­seau au­ra be­soin pour com­pen­ser l’in­ter­mit­tence des éner­gies re­nou­ve­lables res­tent du nu­cléaire, jus­ti­fie Xavier Ur­sat. Dans le cas contraire, ce­la nous condui­rait à des in­ves­tis­se­ments ga­ziers qui se­raient né­ga­tifs à la fois pour le cli­mat, pour notre in­dé­pen­dance éner­gé­tique et pour la balance com­mer­ciale du pays. » D’ici là, l’opé­ra­teur en­tend pro­lon­ger la to­ta­li­té de son parc (ini­tia­le­ment conçu pour fonc­tion­ner qua­rante ans) jus­qu’à cin­quante ans, et une par­tie jus­qu’à soixante ans. Dans le même temps, il sou­haite que l’État l’au­to­rise ra­pi­de­ment à en­ga­ger la construc­tion d’une paire puis jus­qu’à six tranches d’un EPR op­ti­mi­sé, dont il es­père abais­ser le coût de 30 %, opé­ra­tion­nelles dès 2030. Pierre-Franck Che­vet confirme le rai­son­ne­ment concer­nant l’ef­fet de sé­rie sur le coût des équi­pe­ments. « Mais la ques­tion de­meure de sa­voir com­bien coû­te­ra in fine le pre­mier EPR et com­bien on ga­gne­ra avec les sui­vants. » Xavier Ur­sat, de son cô­té, es­time que « du fait de la puis­sance de l’EPR (entre 1650 et 1750 MW) dans sa ver­sion op­ti­mi­sée, il se­ra l’un des ré­ac­teurs les plus com­pé­ti­tifs au monde ». L’État cè­de­ra-t-il sur ce point ? Ni­co­las Hu­lot, qui y est op­po­sé, pour­rait lier à l’ar­bi­trage fi­nal son ave­nir au gou­ver­ne­ment. PÉ­DA­LER POUR NE PAS TOM­BER Pour es­pé­rer une place dans le mix éner­gé­tique au-de­là du parc exis­tant, le nou­veau nu­cléaire va de­voir dé­mon­trer sa com­pé­ti­ti­vi­té face aux autres sources d’éner­gie, no­tam­ment les re­nou­ve­lables, dont le coût ne cesse de chu­ter. Ce­lui du so­laire a dé­jà été di­vi­sé par dix en dix ans, et ce n’est qu’un dé­but. Quant à ce­lui du sto­ckage, qui pour­rait chan­ger ra­di­ca­le­ment la donne en ef­fa­çant les in­con­vé­nients liés à l’in­ter­mit­tence des éner­gies re­nou­ve­lables, il est dé­jà sur une pente com­pa­rable. En com­pa­rai­son, l’An­gle­terre s’est en­ga­gée à ache­ter pen­dant 35 ans l’élec­tri­ci­té pro­duite par le fu­tur EPR de Hink­ley Point au prix de 110 €/MWh. Long­temps op­po­sés, éner­gies re­nou­ve­lables et nu­cléaire sont au­jourd’hui pré­sen­tés (à com­men­cer par EDF) comme les deux pi­liers d’une éner­gie dé­car­bo­née. Mais les avis di­vergent sur la fa­çon de les ar­ti­cu­ler. Pour Sé­bas­tien Le­cor­nu, « il faut dé­jà éva­luer ce qu’on est ca­pables de faire en ma­tière d’éner­gies re­nou­ve­lables pour sa­voir com­ment ré­duire la tra­jec­toire du nu­cléaire ». Mais pour d’autres ex­perts, dans une si­tua­tion de consom­ma­tion plate et de sur­ca­pa­ci­té, seule une vo­lon­té clai­re­ment af­fi­chée de ré­duire la pro­duc­tion nu­cléaire per­met­trait de sus­ci­ter les in­ves­tis­se­ments né­ces­saires au dé­ve­lop­pe­ment des re­nou­ve­lables. « EDF s’es­time confron­tée à la né­ces­si­té de main­te­nir les com­pé­tences afin de conti­nuer à at­ti­rer les meilleurs, alors que la ges­tion de l’hé­ri­tage – dé­man­tè­le­ment des ré­ac­teurs en fin de vie, ges­tion des dé­chets, etc. – de­vrait être au coeur du pro­jet in­dus­triel, ob­serve Yves Ma­ri­gnac, di­rec­teur du ca­bi­net Wi­sePa­ris. Le nu­cléaire est une industrie qui ne sait pas pen­ser sa fin. » Une ana­lyse que semble en ef­fet va­li­der la ré­cente dé­cla­ra­tion de Jean-Ber­nard Lé­vy, PDG d’EDF, de­vant la com­mis­sion d’en­quête à l’As­sem­blée na­tio­nale sur la sû­re­té et la sé­cu­ri­té nu­cléaire : la fi­lière nu­cléaire fran­çaise doit conti­nuer à construire de nou­velles cen­trales, « un peu comme un cy­cliste qui pé­dale pour ne pas tom­ber ». Des dis­sen­sions existent jus­qu’au sein même d’EDF entre les te­nants du « nou­veau nu­cléaire », prêts pour lui faire de la place à fer­mer de nom­breuses cen­trales ac­tuelles, ceux qui poussent le « grand ca­ré­nage » et pré­co­nisent de ré­ser­ver le nou­veau nu­cléaire à l’ex­port, et même ceux qui, face à la stra­té­gie am­bi­tieuse af­fi­chée par d’autres, tels que l’éter­nel ri­val En­gie, se­raient prêts à aban­don­ner le nu­cléaire pour tout mi­ser sur les re­nou­ve­lables. Au-de­là de la stra­té­gie de l’en­tre­prise

Nous al­lons dé­ter­mi­ner un nombre de ré­ac­teurs, une pente de dé­crois­sance...

La fer­me­ture de Fes­sen­heim est sur les rails. EDF de­vrait être in­dem­ni­sée par l’État à hau­teur d’en­vi­ron 500 mil­lions d’eu­ros (plus une part va­riable) pour deux ré­ac­teurs.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.