Com­ment le port de Ve­nise es­père re­nouer le dia­logue avec la ville

Sou­vent tan­cé à cause des ba­teaux de croi­sière qui tra­versent la la­gune, le port de Ve­nise est de­ve­nu mal­gré lui le sym­bole du tou­risme de masse qui sa­ture les villes eu­ro­péennes. Une per­cep­tion par­tiel­le­ment dé­con­nec­tée de la réa­li­té se­lon Pino Musolino,

La Tribune Hebdomadaire - - EN­TRE­TIEN - PRO­POS RECUEILLIS PAR GIU­LIET­TA GAM­BE­RI­NI @GiuGam­be­ri­ni

LA TRI­BUNE - D’icône des villes d’art, Ve­nise est dé­sor­mais de­ve­nue l’icône des ex­cès du tou­risme, no­tam­ment ma­ri­time… Com­ment l’au­to­ri­té por­tuaire aborde-t-elle ce pro­blème ?

PINO MUSOLINO - Je pense qu’il faut sé­pa­rer la réa­li­té de la dé­ma­go­gie. Il est vrai qu’au­jourd’hui, une par­tie de la po­pu­la­tion de Ve­nise voit les croi­sières comme un pro­blème : avant d’être pré­sident de l’au­to­ri­té por­tuaire, je suis un ci­toyen, bien conscient de cette ten­sion. Il faut aus­si ad­mettre que pen­dant des an­nées, le port s’est en­fer­mé dans une forme d’ar­ro­gance. Mais si des solutions doivent certes être trou­vées, elles doivent l’être sur le fon­de­ment de don­nées scien­ti­fiques.

À quelles don­nées faites-vous ré­fé­rence ?

Plu­sieurs re­cherches, no­tam­ment de l’uni­ver­si­té de Pa­doue, ont mon­tré qu’en ­rai­son de la struc­ture de la côte, ain­si que des me­sures prises par l’au­to­ri­té por­tuaire (vi­tesse au­to­ri­sée, re­mor­queurs dis­po­nibles, etc.), il est im­pos­sible qu’un ba­teau de croi­sière heurte les ha­bi­ta­tions de la la­gune. Quant à la pol­lu­tion, Ve­nise est plu­tôt consi­dé­rée comme un mo­dèle par les autres ports puisque, de­puis 2007, nous avons mis en place un ac­cord vo­lon­taire avec les com­pa­gnies ma­ri­times qui leur im­pose d’uti­li­ser des car­bu­rants au conte­nu maxi­mum de soufre de 0,1%. Le standard in­ter­na­tio­nal est de 3,5%! Nous nous si­tuons au même ni­veau que cer­taines rares zones pro­té­gées dites « ECA » (Emis­sion Control Area). Et ce­la avec dix-sept ans d’avance, puisque l’Or­ga­ni­sa­tion ma­ri­time in­ter­na­tio­nale (OMI) n’im­po­se­ra des standards plus éle­vés (0,5 %) qu’en 2020. Au­jourd’hui, 40 com­pa­gnies ont adhé­ré à notre ac­cord, dont toutes celles qui font dé­jà es­cale à Ve­nise. À par­tir de cette an­née, les re­mor­queurs se­ront aus­si concer­nés. Et sur 99 con­trôles ef­fec­tués par le mi­nis­tère des Trans­ports en 2017, une seule vio­la­tion a été dé­tec­tée. Se­lon les tests ef­fec­tués par l’agence ré­gio­nale pour la pré­ven­tion et la pro­tec­tion en­vi­ron­ne­men­tales en ville, d’ailleurs, le port dans son en­semble n’est res­pon­sable que de 8% de la pol­lu­tion ur­baine pen­dant la haute sai­son des croi­sières, et de 2% en basse sai­son, contre 17 % pour les trans­ports pu­blics. L’as­so­cia­tion en­vi­ron­ne­men­ta­liste al­le­mande Na­bu a ré­cem­ment avan­cé des don­nées dif­fé­rentes mais, mal­gré mes de­mandes, elle ne nous a pas four­ni de pré­ci­sions sur la mé­tho­do­lo­gie sui­vie.

Reste la ques­tion de la pol­lu­tion vi­suelle…

Là-des­sus, aus­si, il faut être pré­cis : en une jour­née de pointe, entre quatre et cinq na­vires de croi­sière tra­versent la la­gune au maxi­mum, et cha­cun oc­cupe l’es­pace vi­suel en­vi­ron trois se­condes… Il me semble qu’un pan­neau pu­bli­ci­taire sur le Pa­lais des Doges est bien plus pol­luant vi­suel­le­ment, d’au­tant plus qu’il y reste pen­dant plu­sieurs mois. La ques­tion de la pol­lu­tion vi­suelle est par ailleurs très sub­jec­tive : per­son­nel­le­ment, dans ce pas­sage de ba­teaux, je vois plus une conju­gai­son de la tra­di­tion avec la mo­der­ni­té.

Ne se­rait-il tou­te­fois pas mieux d’in­ter­dire à ces ba­teaux de pas­ser de­vant la ville ?

En 2017, l’an­cien gou­ver­ne­ment a ap­prou­vé un plan en ce sens. Il im­pli­que­rait que les plus grands ba­teaux n’aient à l’ave­nir ac­cès qu’au seul port in­dus­triel

Ques­tion pol­lu­tion, Ve­nise est un mo­dèle pour les autres ports

Les ports ap­portent énor­mé­ment de ri­chesse

et qu’un ca­nal spé­ci­fique soit creu­sé pour les ba­teaux in­ter­mé­diaires, qui, de toute fa­çon, sont des­ti­nés à dis­pa­raître pour des rai­sons com­mer­ciales. Seuls les ba­teaux les plus pe­tits conti­nue­raient donc de pas­ser de­vant la ville. Il s’agit d’une pro­po­si­tion que nous avons éla­bo­rée sur la base d’une ana­lyse scien­ti­fique et d’une com­pa­rai­son des coûts et des bé­né­fices. Nous at­ten­dons main­te­nant l’avis du nou­veau gou­ver­ne­ment.

Mais que rap­portent vrai­ment ces croi­sières ?

Il n’y a pas de mo­dèles éco­no­mi­co-ma­thé­ma­tiques vé­ri­ta­ble­ment fiables pour me­su­rer les ef­fets de la pré­sence d’un port sur l’éco­no­mie lo­cale. Mais se­lon une étude de l’uni­ver­si­té Ca’ Fos­ca­ri, les croi­sières – qui re­pré­sentent 15%-20% des na­vires tran­si­tant par le port – contri­bue­raient pour 3,26% au PIB et pour 4,11% à l’em­ploi de Ve­nise. Les postes de 4500 per­sonnes sont étroi­te­ment liés aux croi­sières. Ce ne sont pas des chiffres ano­dins pour une ville qui, de­puis les an­nées 1970, a per­du deux tiers de ses ha­bi­tants [elle en compte au­jourd’hui 55 000, ndlr], es­sen­tiel­le­ment à cause de l’ab­sence de tra­vail! J’ajoute que les croi­sières contri­buent fai­ble­ment à la sa­tu­ra­tion tou­ris­tique de Ve­nise. Des 28 millions de tou­ristes qui ar­rivent en ville chaque an­née, 1,7 mil­lion y viennent par ba­teau, à sa­voir en­vi­ron 6%. Ce ne sont d’ailleurs pas eux les plus gê­nants. À la dif­fé­rence de nom­breux vi­si­teurs qui dé­pensent très peu sur place, les croi­sié­ristes non seule­ment paient des taxes por­tuaires qui pro­fitent à la ville, mais ils dé­pensent aus­si en moyenne entre 200 et 300 eu­ros pen­dant leur vi­site.

Com­ment ex­pli­quez-vous alors le ras-le-bol de la po­pu­la­tion vis-à-vis de cette ac­ti­vi­té du port ?

His­to­ri­que­ment, les ports se sont dé­ve­lop­pés dans les villes et pour les villes. Ils bé­né­fi­ciaient aux ha­bi­tants, qui y étaient d’ailleurs for­te­ment at­ta­chés. Mais avec la deuxième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, ils ont sou­vent été dé­pla­cés en de­hors des villes et sont ain­si sor­tis du champ vi­suel du ci­toyen moyen. C’est aus­si le cas du port de Ve­nise qui, ori­gi­nai­re­ment si­tué face à la place Saint-Marc, a été dé­pla­cé à deux re­prises. Une pre­mière fois en 1846 à la Ma­rit­ti­ma, où il ne reste au­jourd’hui que le port tou­ris­tique, et une deuxième fois en 1917, lors­qu’est né le port Mar­ghe­ra : un com­plexe in­dus­triel qui a sou­te­nu le dé­ve­lop­pe­ment de l’Ita­lie pen­dant toute la pre­mière moi­tié du xxe siècle. Ain­si, comme on le dit en ita­lien, si­tués loin des yeux, les ports se sont aus­si éloi­gnés des coeurs. Pro­gres­si­ve­ment, seules leurs ex­ter­na­li­tés né­ga­tives ont été per­çues. Pour­tant, ils ap­portent en­core au­jourd’hui énor­mé­ment de ri­chesse.

Il y a pour­tant le pro­blème des ex­cès du tou­risme, qui exas­père les ha­bi­tants…

Oui, mais n’ou­blions pas qu’à l’ori­gine de la trans­for­ma­tion de l’éco­no­mie vé­ni­tienne et de l’ex­plo­sion du tou­risme, il y a eu le manque d’em­plois, dû à la crise in­dus­trielle des an­nées 1980-1990, qui a pous­sé deux tiers de la po­pu­la­tion à quit­ter la ville pour cher­cher du tra­vail ailleurs, et ceux qui res­taient à mettre à pro­fit les places va­cantes. Dans les an­nées 1970, ame­ner du tou­risme à Ve­nise n’était en­core qu’un ob­jec­tif! Le tou­risme a donc sau­vé éco­no­mi­que­ment Ve­nise. Le pro­blème est qu’il s’est dé­ve­lop­pé de ma­nière in­con­trô­lée, bien au-de­là des seuils qui, il y a moins de deux dé­cen­nies, étaient consi­dé­rés comme sou­te­nables. Ce­la a da­van­tage à voir avec les po­li­tiques d’ur­ba­nisme qu’avec l’ac­ti­vi­té du port. Au­jourd’hui, la seule ma­nière d’ar­rê­ter le cercle vi­cieux de la mo­no­cul­ture tou­ris­tique est donc jus­te­ment de re­créer des em­plois, tout en re­pen­sant l’en­semble du sys­tème de dé­ve­lop­pe­ment de la ville.

Au-de­là des croi­sières, que fait le port ?

Dans sa glo­ba­li­té, le com­plexe por­tuaire de Ve­nise (com­po­sé de quatre ports en réa­li­té) compte 1 034 en­tre­prises et 1 600 em­ployés. Jus­qu’aux an­nées 19701980, l’ac­ti­vi­té pé­tro­chi­mique y était pré­pon­dé­rante. Mais la crise des an­nées 19801990 a ra­di­ca­le­ment chan­gé la donne. Au­jourd’hui, seule­ment un tiers de l’ac­ti­vi­té est in­dus­triel : les deux autres tiers portent, res­pec­ti­ve­ment, sur les ser­vices et la lo­gis­tique. Les me­sures adop­tées par l’au­to­ri­té por­tuaire, sou­te­nues par des po­li­tiques na­tio­nales, ont per­mis d’en as­su­rer la ré­si­lience. De­puis les an­nées 2000, d’ailleurs, nous re­met­tons aus­si l’ac­cent sur la re­cherche et l’in­no­va­tion.

Vous avez pris vos fonc­tions il y a un peu plus d’un an… Com­ment ima­gi­nez-vous le port du fu­tur ?

L’ob­jec­tif de fond est ce­lui d’une plus grande ou­ver­ture sur la ville, et aus­si d’une plus grande hu­mi­li­té. La sé­pa­ra­tion entre ports et villes ne peut plus conti­nuer, et les ports doivent au­jourd’hui prendre de nou­velles res­pon­sa­bi­li­tés. Afin de concré­ti­ser notre rôle d’ac­teur du ter­ri­toire et de pro­pa­ga­teur de nou­velles idées, nous avons, par exemple, dé­ci­dé en par­te­na­riat avec le port de Rot­ter­dam de prendre un stand à la pro­chaine Bien­nale d’ar­chi­tec­ture. Et afin de dé­ve­lop­per da­van­tage d’es­paces pour les ha­bi­tants, nous avons si­gné un ac­cord avec le Ré­seau des che­mins de fer ita­lien (Rete fer­ro­via­ria ita­lia­na, RFI) qui abou­ti­ra à l’éli­mi­na­tion d’un tiers des rails du che­min de fer dans le port. Pour la même rai­son, nous avons aus­si fer­mé deux hô­tels, à la place des­quels de­vrait être éri­gé un mu­sée consa­cré à la culture ma­ri­time por­tuaire. Mais je veux aus­si en­cou­ra­ger les ac­ti­vi­tés de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment. Pen­dant les cinq pro­chaines an­nées, nous al­lons ain­si fi­nan­cer à hau­teur de 700000 eu­ros un pro­gramme de l’uni­ver­si­té Ca’ Fos­ca­ri, consa­cré à la for­ma­tion des ma­na­gers du fu­tur.

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