La guerre dans l’es­pace a com­men­cé

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - MI­CHEL CABIROL @mca­bi­rol

Coup de ton­nerre dans l’es­pace : en dé­voi­lant une ten­ta­tive d’es­pion­nage par la Rus­sie du sa­tel­lite de té­lé­coms mi­li­taire fran­coi­ta­lien Athe­na-Fi­dus, la mi­nistre des Ar­mées, Flo­rence Par­ly, a mé­dia­ti­sé la réa­li­té de la guerre des étoiles. Ré­cit d’une contre-of­fen­sive réus­sie.

Quel coup de ca­non de Flo­rence Par­ly! Dans le cadre de la mi­li­ta­ri­sa­tion de l’es­pace, la mi­nistre des Ar­mées a pour la pre­mière fois don­né of­fi­ciel­le­ment un exemple pré­cis d’es­pion­nage d’un sa­tel­lite de té­lé­coms fran­co-ita­lien, Athe­na-Fi­dus, par le sa­tel­lite russe Lu­chO­lymp. Ce qui se sa­vait dans les cercles d’ini­tiés a été ré­vé­lé au grand pu­blic ven­dre­di 7 sep­tembre lors d’un dis­cours de Flo­rence Par­ly pro­non­cé sur le site du Centre na­tio­nal d’études spa­tiales (CNES) à Tou­louse. Au-de­là de cette opé­ra­tion d’es­pion­nage, la mi­nistre sou­haite ren­for­cer la politique spa­tiale fran­çaise dans le do­maine et re­voir sa gou­ver­nance. La mi­nistre a bien réus­si son opé­ra­tion de mé­dia­ti­sa­tion de cette guerre des étoiles, en ra­con­tant par le me­nu la ten­ta­tive russe. « Je vou­drais vous ra­con­ter une his­toire. Un sa­tel­lite au nom la­tin, Athe­naFi­dus. Un sa­tel­lite pré­cieux puis­qu’il per­met des com­mu­ni­ca­tions mi­li­taires sé­cu­ri­sées. Un sa­tel­lite qui de­puis 2014 nous per­met d’échan­ger des in­for­ma­tions, de pla­ni­fier des opé­ra­tions, de ga­ran­tir notre sé­cu­ri­té. Mais voi­là. Alors qu’Athe­na-Fi­dus conti­nuait sa ro­ta­tion tran­quille­ment au-des­sus de la terre, un sa­tel­lite s’est ap­pro­ché de lui, de près, d’un peu trop près. De tel­le­ment près qu’on au­rait vrai­ment pu croire qu’il ten­tait de cap­ter nos com­mu­ni­ca­tions. Ten­ter d’écou­ter ses voi­sins, ce n’est pas seule­ment in­ami­cal. Ce­la s’ap­pelle un acte d’es­pion­nage. Et ce sa­tel­lite aux grandes oreilles s’ap­pelle Luch-Olymp, sa­tel­lite russe bien connu, mais un peu… in­dis­cret. Nous l’avions vu ar­ri­ver, et avons pris les me­sures qui s’im­po­saient. Nous le sur­veillons at­ten­ti­ve­ment, nous avons d’ailleurs ob­ser­vé qu’il a conti­nué de ma­noeu­vrer ac­ti­ve­ment les mois sui­vants au­près d’autres cibles, mais de­main, qui dit qu’il ne re­vien­dra pas au­près d’un de nos sa­tel­lites ? »

LI­BER­TÉ D’AC­CÈS ET D’AC­TION

Ces actes d’es­pion­nage dans l’es­pace ne sont pas nou­veaux. L’ar­mée de l’air fran­çaise a re­con­nu avoir iden­ti­fié en 2012, puis 2013 et, en­fin, en 2015, des en­gins spa­tiaux qui se sont ap­pro­chés de sa­tel­lites mi­li­taires fran­çais. Ces sa­tel­lites sont d’ailleurs res­tés à leur contact pen­dant une pé­riode re­la­ti­ve­ment longue. Très cer­tai­ne­ment pour les écou­ter. Face à la mi­li­ta­ri­sa­tion de l’es­pace, Flo­rence Par­ly a re­gret­té que la France n’ait pas fait les ef­forts né­ces­saires. « De­puis quelque temps, alors que nos voi­sins chan­geaient en par­tie la na­ture de l’es­pace, qu’avons-nous fait? Pas grand-chose, a-t-elle af­fir­mé. Pas as­sez en tout cas. Non, nous ne sommes pas pro­té­gés contre ces me­naces. Non, l’es­pion­nage et les actes of­fen­sifs, ça n’ar­rive pas qu’aux autres. Oui, nous sommes en dan­ger, nos com­mu­ni­ca­tions, nos ma­noeuvres mi­li­taires comme nos quo­ti­diens sont en dan­ger si nous ne ré­agis­sons pas. » Pour les Ar­mées, l’en­jeu est très simple : « Il s’agit de conser­ver notre li­ber­té d’ap­pré­cia­tion, d’ac­cès et d’ac­tion dans l’es­pace de­main comme au­jourd’hui », a rap­pe­lé Flo­rence Par­ly De­puis un an, la France a dé­ci­dé de mettre la ques­tion du spa­tial mi­li­taire au centre de la stra­té­gie du mi­nis­tère des Ar­mées. Ain­si, la Re­vue stra­té­gique de dé­fense et de sé­cu­ri­té na­tio­nale 2017 a étu­dié en dé­tail la ques­tion de l’es­pace. La loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire (LPM) 2019-2025 va lan­cer le re­nou­vel­le­ment de toutes les ca­pa­ci­tés spa­tiales (té­lé­coms, ob­ser­va­tion). Elle pré­voit un bud­get de 3,6 mil­liards d’eu­ros pour le spa­tial, qui per­met­tront no­tam­ment de fi­nan­cer le re­nou­vel­le­ment des sa­tel­lites d’ob­ser­va­tion (CSO) et de com­mu­ni­ca­tion (Sy­ra­cuse), ain­si que la mo­der­ni­sa­tion du ra­dar de sur­veillance spa­tiale Graves.

PEN­SER UNE NOU­VELLE DOC­TRINE

Le mi­nis­tère a éga­le­ment mis en place une équipe dé­diée pour ré­flé­chir à une nou­velle doc­trine pour le spa­tial mi­li­taire. Elle a une consigne simple : « Ne vous in­ter­di­sez rien », a sou­li­gné la mi­nistre. L’équipe ren­dra ses conclu­sions à Flo­rence Par­ly « dans quelques se­maines ». D’ici à la fin de l’an­née, la mi­nistre pour­ra ain­si pré­sen­ter au pré­sident de la Ré­pu­blique une stra­té­gie spa­tiale de dé­fense. En at­ten­dant, c’est bien un sys­tème fran­çais qui a par­ti­ci­pé à la traque du dé­sor­mais cé­lèbre sa­tel­lite es­pion russe Lu­chO­lymp. C’est plus pré­ci­sé­ment le dé­mons­tra­teur GEOT­ra­cker d’Aria­neG­roup qui a sui­vi et sur­veillé les « va­ga­bon­dages » de Luch-Olymp pour le compte du mi­nis­tère des Ar­mées. GEOT­ra­cker n’était d’ailleurs pas le seul sys­tème à avoir vu puis sur­veillé ce sa­tel­lite es­pion. Ceux qui pen­saient que la France n’était pas ca­pable de sur­veiller ses sa­tel­lites en se­ront pour leurs frais. Même si les ÉtatsU­nis res­tent évi­dem­ment d’une aide très pré­cieuse quand ils ne nous es­pionnent pas eux-mêmes et quand ils sou­haitent ai­der les Fran­çais. « Nous dé­pen­dons par­tiel­le­ment d’autres na­tions », a d’ailleurs re­con­nu à Tou­louse Flo­rence Par­ly. D’où son mes­sage in­sis­tant pour que la France, voire l’Eu­rope, par­vienne un jour à une au­to­no­mie stra­té­gique, un concept peu com­pris par de nom­breux pays eu­ro­péens. Si Flo­rence Par­ly a sciem­ment ta­pé un grand coup de poing sur la table, c’est aus­si pour faire prendre plei­ne­ment conscience à l’opinion pu­blique des me­naces ve­nant de l’es­pace, qui se mi­li­ta­rise un peu plus d’an­née en an­née. Cet exer­cice à vo­ca­tion pé­da­go­gique pour­rait être dé­ci­sif quand il fau­dra que la France in­ves­tisse for­te­ment pour se pro­té­ger de ces me­naces. « La France est et se­ra une puis­sance spa­tiale, a-t-elle ex­pli­qué. Ce­la si­gni­fie que nous al­lons gar­der notre li­ber­té d’ac­cès à l’es­pace. Ce­la si­gni­fie que nous nous don­ne­rons les moyens d’agir et de sur­veiller. Ce­la si­gni­fie que nous construi­rons une vé­ri­table au­to­no­mie stra­té­gique spa­tiale [...] Com­ment pré­tendre maî­tri­ser notre ou­til de dé­fense spa­tiale si nous ne sommes pas ca­pables d’ob­ser­ver le ciel seul et avec pré­ci­sion ? Nous de­vons être en me­sure d’ap­pré­cier en au­to­no­mie la si­tua­tion spa­tiale à tout ins­tant, de com­prendre les ma­noeuvres qui s’y jouent. J’ai donc dé­ci­dé de ren­for­cer notre ca­pa­ci­té na­tio­nale de sur­veillance spa­tiale et de ren­sei­gne­ment. » Aria­neG­roup a si­gné il y a un an en­vi­ron un contrat avec le mi­nis­tère des Ar­mées pour lui four­nir une sur­veillance des ob­jets en or­bite moyenne (MEO) et géo­sta­tion­naire (GEO) grâce à GEOT­ra­cker, en vue de pro­té­ger les sa­tel­lites fran­çais d’éven­tuelles col­li­sions et de ten­ta­tives d’es­pion­nage. Ce sys­tème com­plète le ra­dar Graves (dé­ve­lop­pé par l’ One­ra, Of­fice na­tio­nal d’études et de re­cherches aé­ro­spa­tiales), qui sur­veille quant à lui l’or­bite basse (LEO), es­sen­tiel­le­ment au­des­sus de la France. Le dé­mons­tra­teur

Com­ment pré­tendre maî­tri­ser notre ou­til de dé­fense spa­tiale si nous ne sommes pas ca­pables d’ob­ser­ver le ciel ?

opé­ra­tion­nel GEOT­ra­cker est avant tout une prouesse hu­maine et un sys­tème très peu oné­reux sur le­quel Aria­neG­roup a in­ves­ti sur fonds propres. Mais c’est bien ce sys­tème qui a per­mis dans un pre­mier temps de suivre sur « plu­sieurs mois » le sa­tel­lite russe grâce à un ré­seau de six té­les­copes à tra­vers le monde (trois en Eu­rope, un en Aus­tra­lie et un au Chi­li). In fine, l’hu­main, grâce à l’ana­lyse et l’ex­per­tise des équipes d’Ariane­Group, a été dé­ci­sif pour dé­mas­quer Luch-Olymp et mettre un nom sur l’es­pion qui ve­nait… de l’est. « Aria­neG­roup sait trier les points que l’on ob­serve dans l’es­pace. C’est là notre va­leur ajou­tée », as­sure Alain Char­meau, PDG du groupe. Ces ob­jets spa­tiaux sont main­te­nus au sein d’un ca­ta­logue ac­tua­li­sé et les don­nées sont ex­ploi­tées au pro­fit de clients ins­ti­tu­tion­nels et com­mer­ciaux sous la forme de dif­fé­rents ser­vices et pro­duits opé­ra­tion­nels gé­rés de ma­nière sé­cu­ri­sée. « Alors que la plu­part des na­tions spa­tiales prennent pro­gres­si­ve­ment conscience des risques por­tant sur les sys­tèmes spa­tiaux, de­ve­nus in­dis­pen­sables au fonc­tion­ne­ment de nos so­cié­tés mo­dernes, la France s’est do­tée d’un ser­vice per­for­mant de sur­veillance et de pro­tec­tion de ses avoirs spa­tiaux stra­té­giques », sou­ligne Alain Char­meau. Aria­neG­roup a dé­jà dans ses car­tons une amé­lio­ra­tion de son sys­tème pour le rendre plus per­for­mant. Ce qui ne coû­te­rait que « plu­sieurs di­zaines de mil­lions d’eu­ros », pré­cise à La Tri­bune le PDG d’Aria­neG­roup. C’est d’ailleurs aus­si le cas pour la mo­der­ni­sa­tion du ra­dar Graves, qui va s’éle­ver à 36 mil­lions d’eu­ros. Le construc­teur des lan­ceurs Ariane tra­vaille­rait sur trois axes, no­tam­ment pas­ser de six à trente té­les­copes pour amé­lio­rer la traque des ob­jets spa­tiaux en or­bite MEO et GEO. Il pour­rait en outre dé­ve­lop­per un sys­tème de trai­te­ments des don­nées (big da­ta) en in­tro­dui­sant de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle dans le sys­tème. Ce qui per­met­trait une mise à jour du ca­ta­logue des ob­jets iden­ti­fiés en per­ma­nence. En­fin, l’uti­li­sa­tion d’un la­ser per­met­trait l’iden­ti­fi­ca­tion des sa­tel­lites en temps réel. La balle est dans le camp du mi­nis­tère. Au-de­là, Alain Char­meau vise des cré­dits de l’Eu­rope fléchés sur la dé­fense sur la pé­riode 2019-2020 (590 mil­lions d’eu­ros, dont 90 mil­lions pour la re­cherche). « La France au­ra be­soin de l’Eu­rope, elle en se­ra un pion­nier, un mo­teur, a af­fir­mé Flo­rence Par­ly. Des co­opé­ra­tions ont dé­jà été lan­cées, nous de­vons les pour­suivre, les ac­cen­tuer. Les moyens consa­crés à la politique spa­tiale de l’Union eu­ro­péenne se­ront ren­for­cés : nous sou­te­nons cette am­bi­tion. Il nous ap­par­tient de faire des pro­po­si­tions concrètes pour que cet in­ves­tis­se­ment per­mette de confor­ter l’au­to­no­mie stra­té­gique eu­ro­péenne dans le do­maine spa­tial. »

Aria­neG­roup sait trier les points que l’on ob­serve dans l’es­pace. C’est là notre va­leur ajou­tée

Flo­rence Par­ly sou­haite do­ter la France d’une vé­ri­table au­to­no­mie stra­té­gique spa­tiale.

La loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire pré­voit le re­nou­vel­le­ment des sa­tel­lites d’ob­ser­va­tion et de com­mu­ni­ca­tion.

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