For­ma­tion : le grand cham­bar­de­ment

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - STÉ­PHA­NIE BORG @borg­stef

Pré car­ré des ré­gions fran­çaises de­puis plus de trente ans, l’ap­pren­tis­sage et l’al­ter­nance échappent dé­sor­mais à leurs pré­ro­ga­tives. Mal­gré ce grand cham­bar­de­ment, la com­pé­tence « for­ma­tion », au sens large, de­meure un poste clé pour les col­lec­ti­vi­tés ré­gio­nales. Au point d’en faire, à l’image de la ré­gion Au­vergne-Rhô­neAlpes, un ins­tru­ment stra­té­gique de leur politique.

Dé­vo­lue aux Ré­gions de­puis 1983 pour la par­tie for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, ap­pren­tis­sage et al­ter­nance, ren­for­cée par les lois Map­tam [Mo­der­ni­sa­tion de l’ac­tion pu­blique ter­ri­to­riale et af­fir­ma­tion des mé­tro­poles, ndlr] et NOTRe [Nou­velle or­ga­ni­sa­tion ter­ri­to­riale de la Ré­pu­blique] pour la ges­tion des ly­cées et la stra­té­gie ré­gio­nale pour l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur, la re­cherche et l’in­no­va­tion, la com­pé­tence « for­ma­tion », au sens large, a long­temps été un poste clé pour les col­lec­ti­vi­tés ré­gio­nales. Mais la loi pour la li­ber­té de choi­sir son ave­nir pro­fes­sion­nel, vo­tée le 1er août et pro­mul­guée le 5 sep­tembre 2018, a fait vo­ler en éclats cette tra­di­tion. Le gou­ver­ne­ment, mal­gré les ten­ta­tives du Sé­nat, a eu rai­son de la mo­bi­li­sa­tion des col­lec­ti­vi­tés ré­gio­nales. Elles ont dé­non­cé, tout au long du pre­mier se­mestre 2018, « une vi­sion pa­ri­sienne et une mé­con­nais­sance to­tale du fonc­tion­ne­ment d’un CFA » , in­di­quait Sté­pha­nie Per­nod-Beau­don, vice-pré­si­dente de la Ré­gion Au­vergne-Rhône-Alpes char­gée de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et de l’ap­pren­tis­sage, au mo­ment de la pré­sen­ta­tion de la loi, en jan­vier der­nier. L’élue, l’une des têtes de file contre la ré­forme, a mul­ti­plié les in­ter­ven­tions. « Si cer­tains CFA sont sou­te­nus, c’est parce que nous avons la vo­lon­té de per­mettre à des mé­tiers d’exis­ter. Et fer­mer cer­tains centres pour fa­vo­ri­ser le re­grou­pe­ment dans les grandes mé­tro­poles signe la fin de ces sa­voir-faire ré­gio­naux » , an­non­çait-elle. La nou­velle loi n’a pas com­plè­te­ment fer­mé la porte aux ré­gions, mais elles ne sont plus au coeur du dis­po­si­tif. Elles de­vraient trans­fé­rer leurs com­pé­tences à un « nou­vel éta­blis­se­ment pu­blic, France com­pé­tences, qui se­ra char­gé de la ré­gu­la­tion de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle conti­nue et de l’ap­pren­tis­sage » , se­lon le mi­nis­tère du Tra­vail. Il se­ra pi­lo­té par l’État, des Ré­gions et des or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales et pro­fes­sion­nelles. La col­lecte de la taxe pro­fes­sion­nelle – manne fi­nan­cière pour les ré­gions – se­ra éga­le­ment gé­rée par les branches pro­fes­sion­nelles. Reste aux Ré­gions un rôle mo­deste: « Des ac­tions d’in­for­ma­tion sur les mé­tiers et les for­ma­tions. » Pas de quoi conten­ter les Ré­gions qui semblent vou­loir en­core se mo­bi­li­ser pour ten­ter d’in­fluer sur la ré­dac­tion des dé­crets d’ap­pli­ca­tions, à l’ins­tar du pré­sident de la Ré­gion Centre-Val de Loire, Fran­çois Bon­neau, qui, se­lon nos confrères de La Nou­velle Ré­pu­blique, a in­ter­pel­lé la mi­nistre dans ce sens. Pour le mo­ment, la Ré­gion Au­vergne-Rhône-Alpes n’a pas ré­agi à nos sol­li­ci­ta­tions. Mais elle ga­ran­tis­sait, en mars der­nier, qu’« elle as­su­re­rait plei­ne­ment sa mis­sion, jus­qu’au bout ». Jus­qu’ici, en com­plé­ment de son sou­tien aux CFA, elle ac­com- pa­gnait so­cia­le­ment les ap­pren­tis en leur ver­sant entre 1700 et 3700 eu­ros se­lon les cas, pour se lo­ger, se dé­pla­cer ou s’équi­per, soit un to­tal de 16 mil­lions d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ments. Reste qu’on ignore com­ment, à l’ave­nir, ces ac­tions qui ont per­mis de pas­ser de 48 000 ap­pren­tis en 2015 à 50 310 ap­pren­tis en mars 2018, s’ar­ti­cu­le­ront.

PRE­MIER POSTE BUD­GÉ­TAIRE

En Au­vergne-Rhône-Alpes, par exemple, la for­ma­tion re­pré­sente le pre­mier poste bud­gé­taire de la Ré­gion, soit 1,353 mil­liard d’eu­ros en 2018, dont 336 mil­lions pour les ly­cées pu­blics, 228 mil­lions pour la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, 190 mil­lions pour l’ap­pren­tis­sage et 24 mil­lions pour l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur. Un po­si­tion­ne­ment fort, qui tra­duit la vo­lon­té de son pré­sident, Laurent Wau­quiez (LR), de faire de cette ques­tion un ins­tru­ment clé de sa politique ré­gio­nale, orien­tée vers l’em­ploi et le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique. Quitte à ima­gi­ner son propre mo­dèle en se dé­mar­quant des autres col­lec­ti­vi­tés fran­çaises. En 2016, alors que plu­sieurs ré­gions fran­çaises s’en­ga­geaient dans le Plan 500 000 for­ma­tions ini­tiées par le gou­ver­ne­ment de l’époque, Au­vergne-Rhône-Alpes re­fu­sait de si­gner pour ce dis­po­si­tif, of­fi­ciel­le­ment au mo­tif qu’elle le ju­geait in­ef­fi­cace au re­gard des « mau­vais ré­sul­tats de l’éva­lua­tion de la me­sure, qui ne ré­pon­dait pas aux be­soins des pu­blics très éloi­gnés de l’em­ploi, af­firme Sté­pha­nie Per­nod-Beau­don. Or, ce sont eux qui ont be­soin de for­ma­tions en prio­ri­té. » Ces per­sonnes « fra­giles » (per­sonnes en si­tua­tion de han­di­cap, les femmes, les se­niors et les ba­che­liers en rup­ture suite à une mau­vaise orien­ta­tion) sont donc pri­vi­lé­giées pour suivre une for­ma­tion co­fi­nan­cée par la Ré­gion. Autres condi­tions: pour être ef­fi­caces, ces for­ma­tions doivent être ex­clu­si­ve­ment « orien­tées vers les mé­tiers en ten­sion et des sec­teurs aux be­soins iden­ti­fiés » , pour­suit la vice-pré­si­dente. Ce dis­po­si­tif, co-construit avec Pôle em­ploi, se tra­duit par le contrat d’aide et de re­tour à l’em­ploi du­rable (Ca­red). En 2017, 3700 per­sonnes ont bé­né­fi­cié de ce dis­po­si­tif, dont 200 CDI si­gnés chez le géant de l’in­té­rim Adec­co ou l’en­tre­prise de ser­vices à la per­sonne O2. Un contrat Ca­red +, sur le même mo­dèle, mais ex­clu­si­ve­ment ré­ser­vé aux per­sonnes en si­tua­tion de han­di­cap, a été lan­cé en par­te­na­riat avec l’Age­fiph [As­so­cia­tion de ges­tion du fonds pour l’in­ser­tion pro­fes­sion­nelle des han­di­ca­pés], en dé­but d’an­née. Reste pour la Ré­gion à gé­rer le plus gros vo­let de son bud­get for­ma­tion, ce­lui consa­cré aux 569 ly­cées. Avec près de 184 ly­cées pro­fes­sion­nels, qui s'ap­puient éga­le­ment sur l'ap­pren­tis­sage et l'al­ter­nance, le com­bat ne fait que com­men­cer.

Fer­mer cer­tains CFA pour fa­vo­ri­ser le re­grou­pe­ment dans les grandes mé­tro­poles signe la fin de cer­tains sa­voir­faire ré­gio­naux

Les ré­gions ont dé­non­cé une « vi­sion pa­ri­sienne » et une « mé­con­nais­sance to­tale du fonc­tion­ne­ment d’un CFA ».

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