En­tre­tien Her­vé Mo­rin : « Les ré­gions sont ca­pables d’agir vite et d’ex­pé­ri­men­ter »

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CÉSAR ARMAND @Ce­sar­mand

À la veille du congrès de Ré­gions de France, qui s’ou­vri­ra le 26 sep­tembre à Mar­seille et dont La Tri­bune est par­te­naire, son pré­sident, Her­vé Mo­rin, éga­le­ment à la tête du con­seil ré­gio­nal de la Nor­man­die, as­sure que les 13 ré­gions sont prêtes à re­nouer le dia­logue avec le gou­ver­ne­ment. Il se fé­li­cite du plan d’Éli­sa­beth Borne sur les in­fra­struc­tures de trans­ports mais s’alarme d’une vo­lon­té de re­cen­tra­li­sa­tion de l’État, no­tam­ment en ma­tière d’ap­pren­tis­sage.

Les re­la­tions entre le gou­ver­ne­ment et les col­lec­ti­vi­tés lo­cales sont très ten­dues. Deux mois après votre re­fus de par­ti­ci­per à la Confé­rence na­tio­nale des ter­ri­toires sur l’Eu­rope, vous te­nez à Mar­seille le congrès an­nuel de Ré­gions de France sur ce même su­jet. Le dia­logue est-il en­core pos­sible ?

HER­VÉ MO­RIN - Comme je l’ai rap­pe­lé ré­cem­ment au mi­nistre de l’In­té­rieur, Gé­rard Col­lomb, notre dé­part de la Confé­rence na­tio­nale des ter­ri­toires (CNT) n’était pas une pos­ture politique. Nous re­gret­tons que le gou­ver­ne­ment ne com­prenne pas que la France a in­té­rêt à être da­van­tage dé­cen­tra­li­sée qu’elle ne l’est au­jourd’hui. Les pa­trons des col­lec­ti­vi­tés sont des hommes et des femmes qui veulent que la France réus­sisse et cette réus­site pas­se­ra par les ter­ri­toires. Il est dom­mage que le gou­ver­ne­ment s’en­tête. Nous ne de­man­dons qu’à re­nouer les fils du dia­logue. Mais pour dis­cu­ter, réel­le­ment, il faut être deux!

Huit pré­si­dents de ré­gions – dont vous-même – sur dix-sept ont re­fu­sé de contrac­tua­li­ser avec l’État sur leurs dé­penses de fonc­tion­ne­ment. Pour­quoi par­lez-vous de re­cen­tra­li­sa­tion ?

Je rap­pelle tout d’abord que les Ré­gions se sont toutes en­ga­gées dans une dy­na­mique de maî­trise de leurs dé­penses et n’ont donc pas be­soin de contrac­tua­li­ser avec l’État pour le faire. Elles par­ti­cipent au désen­det­te­ment du pays et je note que leurs dé­penses de fonc­tion­ne­ment aug­mentent même deux fois moins vite que celles de l’État. Cette contrac­tua­li­sa­tion consti­tue un des exemples de re­cen­tra­li­sa­tion car elle sup­pose que les col­lec­ti­vi­tés aillent en quelque sorte sou­mettre leur bud­get au re­pré­sen­tant de l’État. Ce même État qui, pour sa part, conti­nue inexo­ra­ble­ment à ac­croître ses dé­penses. La ques­tion se pose éga­le­ment pour cer­taines po­li­tiques comme celles de l’ap­pren­tis­sage, où l’on tend vers une sé­rie de dé­marches vi­sant à faire de nous des opé- ra­teurs de l’État. Or, en ver­tu de la Consti­tu­tion, nous nous ad­mi­nis­trons li­bre­ment, ti­rant notre lé­gi­ti­mi­té politique de notre élec­tion. Idem pour les ports: les grands ports ne sont pas pi­lo­tés par les col­lec­ti­vi­tés de proxi­mi­té mais par des fonc­tion­naires de Ber­cy. Ce se­rait bien que nous puis­sions ex­pé­ri­men­ter ! Idem sur les po­li­tiques de l’em­ploi. Au­jourd’hui, nous pre­nons le mau­vais che­min alors que les ré­gions sont ca­pables d’agir vite, de dif­fé­ren­cier et d’ex­pé­ri­men­ter, ce que l’État est in­ca­pable de faire. La France au­rait ain­si in­té­rêt à cla­ri­fier tout un champ de com­pé­tences et à en amé­lio­rer la gou­ver­nance.

De quelles marges de ma­noeuvre dis­po­sez-vous en­core en ma­tière d’in­ves­tis­se­ment dans les in­fra­struc­tures et/ou pour sou­te­nir les en­tre­prises lo­cales ?

Nous avons co-créé une société de coin­ves­tis­se­ment de 100 mil­lions d’eu­ros en Nor­man­die de même que nous avons lan­cé un fonds par­ti­ci­pa­tif avec la Banque eu­ro­péenne d’in­ves­tis­se­ment pour amé­lio­rer les fonds propres des en­tre­prises. Nous avons éga­le­ment des fonds pour l’ex­port des PME et des ETI, comme des fonds pour l’in­no­va­tion, le pa­tri­moine vi­vant, l’in­dus­trie du fu­tur… En­fin, avec le dis­po­si­tif ARME [An­ti­ci­pa­tion, Re­dres­se­ment, Mu­ta­tions éco­no­miques, ndlr], nous ai­dons les en­tre­prises au bord du dé­pôt de bi­lan, ce qui nous a per­mis de sau­ver 600 d’entre elles, ain­si que 11000 em­plois. Bref, nous dé­te­nons une pa­no­plie d’ou­tils qui fait que le bon in­ter­lo­cu­teur est la ré­gion. Au­cune en­tre­prise n’ima­gine quel­qu’un d’autre que nous.

Mais entre les mé­tro­poles, les in­ter­com­mu­na­li­tés et les com­munes qui suivent, cha­cune, leur lo­gique propre, com­ment exer­cez-vous au quo­ti­dien votre com­pé­tence de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique ?

Il existe un par­tage clair avec les éta­blis­se­ments pu­blics de coo­pé­ra­tion in­ter­com­mu­nale [in­ter­com­mu­na­li­tés et mé­tro­poles] sur l’im­mo­bi­lier d’en­tre­prise. En Nor­man­die, nous pos­sé­dons une société d’amé­na­ge­ment qui porte les pro­jets in­dus­triels. Pour le reste, nous avons bonne com­plé­men­ta­ri­té qui ne fait pas dé­bat.

Se­lon la ver­sion du pro­jet de loi Borne trans­mis au Con­seil d’État dé­but sep­tembre, les ré­gions, dé­jà au­to­ri­tés or­ga­ni­sa­trices pour les trans­ports fer­ro­viaires et in­ter­ur­bains, de­vien­draient des au­to­ri­tés or­ga­ni­sa­trices de mo­bi­li­té afin de cou­vrir 100 % des ter­ri­toires. Est-ce une bonne nou­velle pour vous ?

Nous avons beau­coup dia­lo­gué avec la mi­nistre des Trans­ports, Éli­sa­beth Borne. Confier aux ré­gions cette res­pon­sa­bi­li­té re­lève du bon sens. Nous sommes en ef­fet ca­pables de faire jouer les com­plé­men­ta­ri­tés entre tous les modes de trans­ports et de mo­der­ni­ser l’offre, par exemple en in­té­grant du nu­mé­rique comme de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle dans de nou­veaux mo­dèles. Cette évo­lu­tion est par consé­quent la bien­ve­nue. S’il est évident que nous de­vons être en ca­pa­ci­té de por­ter à la place les in­ter­com­mu­na­li­tés qui ne sont pas en me­sure de le faire, il n’est pas ques­tion en re­vanche de prendre la main sur les plans de trans­port des mé­tro­poles et des ag­glo­mé­ra­tions.

HER­VÉ MO­RIN, PRÉ­SIDENT DE RÉ­GIONS DE FRANCE

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