Em­ma­nuel Ma­cron : LE TOUR­NANT GI­RON­DIN ?

En met­tant l’ac­cent sur la ré­con­ci­lia­tion avec les élus avec un grand mi­nis­tère des ter­ri­toires, Em­ma­nuel Ma­cron veut trou­ver un se­cond souffle et re­lan­cer les ré­formes à l’ap­proche du ren­dez-vous dé­ci­sif des élec­tions eu­ro­péennes du prin­temps 2019. Un to

La Tribune Hebdomadaire - - À LA UNE - PHI­LIPPE MA­BILLE @phma­bille

Ni tour­nant, ni chan­ge­ment de cap et de po­li­tique ». Em­ma­nuel Ma­cron a mar­te­lé ce mes­sage mar­di soir en as­su­rant le ser­vice après­vente du pre­mier vrai re­ma­nie­ment de son quin­quen­nat. Bien sûr, le chef de l’État, en confir­mant son Pre­mier mi­nistre, Édouard Phi­lippe, de­mande au gou­ver­ne­ment de pour­suivre les ré­formes en­ga­gées, qui ne sont que la mise en oeuvre du pro­gramme du can­di­dat à la pré­si­den­tielle. Mais, à bien re­gar­der la com­po­si­tion de la nou­velle équipe gou­ver­ne­men­tale, on entre pour­tant bel et bien dans une nou­velle étape du ma­cro­nisme avec en ligne de mire les deux élec­tions de mi-man­dat, les eu­ro­péennes de mai 2019 et les mu­ni­ci­pales de 2020.

MEA CULPA

Après la crise dé­clen­chée en juillet avec l’af­faire Be­nal­la, Em­ma­nuel Ma­cron se de­vait de don­ner un nou­vel élan et un se­cond souffle à son ac­tion, in­com­prise d’une ma­jo­ri­té de Fran­çais. « Par­fois, par ma dé­ter­mi­na­tion et mon par­ler vrai, j’ai pu dé­ran­ger ou cho­quer cer­tains. J’en­tends les cri­tiques », a re­con­nu le pré­sident dans une forme de mea culpa ren­for­cé par la mise en scène de son in­ter­ven­tion: un dé­cor mal éclai­ré, un pré­sident la mine grave, presque contrite. L’Ély­sée a été jus­qu’à af­fi­cher, avec quelques feuilles ra­tu­rées bien en évi­dence de­vant lui, qu’il sa­vait se « cor­ri­ger », au sens propre comme au fi­gu­ré, à dé­faut d’être « cor­ri­gé ». S’il n’y a pas de chan­ge­ment de ligne po­li­tique sur le fond, il y a donc un vrai tour­nant sur la forme. Ce re­ma­nie­ment ré­sonne comme un « Je vous ai com­pris ! » gaul­lien dont il reste à vé­ri­fier qu’il se­ra sin­cère, ce­lui-là… À part la no­mi­na­tion, im­po­sée à Édouard Phi­lippe, d’un proche, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner, au Mi­nis­tère de l’in­té­rieur as­sor­ti d’un su­per-flic à ses cô­tés, au­cun « poids lourd » ne fait son ap­pa­ri­tion dans la nou­velle équipe. Mais, en nom­mant huit nou­veaux mi­nistres, et en pro­cé­dant à quelques chan­ge­ments ma­jeurs, le pré­sident de la Ré­pu­blique es­père ré­pondre aux re­proches qui lui ont été faits de gou­ver­ner sans se pré­oc­cu­per des « corps in­ter­mé­diaires » que sont les élus et les par­te­naires so­ciaux. C’est bien le tour­nant de la ré­pu­blique des ter­ri­toires et de la ré­pu­blique contrac­tuelle que prend Em­ma­nuel Ma­cron pour re­lan­cer son quin­quen­nat.

RAS­SEM­BLER LES FORCES

Le signe le plus fort de ce chan­ge­ment est la no­mi­na­tion de Jac­que­line Gourault à la tête d’un grand Mi­nis­tère de la co­hé­sion des ter­ri­toires et des re­la­tions avec les col­lec­ti­vi­tés lo­cales, avec à ses cô­tés deux mi­nistres « pleins », l’un char­gé spé­ci­fi­que­ment des élus lo­caux, le Nor­mand Sé­bas­tien Le­cor­nu (ex-LR, ex-se­cré­taire d’État à l’Éco­lo­gie), l’autre de la ville et du lo­ge­ment, avec le « mar­cheur » Ju­lien De­nor­man­die. Si ce n’est pas un tour­nant, au moins dans l’af­fi­chage, ce­la y res­semble. Ma­cron qui avait pro­mis un « pacte gi­ron­din », veut ré­pondre à la co­lère et à la fronde des élus qui l’ont ex­pri­mée for­te­ment en­semble dans leur « ap­pel de Mar­seille » fin sep­tembre. Reste à don­ner corps à ce chan­ge­ment par des actes forts, ce qui ne se­ra pas simple, vu l’état des fi­nances pu­bliques. Entre la sup­pres­sion non fi­nan­cée de la taxe d’ha­bi­ta­tion et la ba­taille me­née par Ber­cy pour frei­ner la dé­pense lo­cale par une contrac­tua­li­sa­tion me­née de fa­çon as­sez « ja­co­bine », le dé­fi­cit de confiance est béant. Sur le plan des équilibres po­li­tiques, les grands prin­cipes du ma­cro­nisme sont res­pec­tés. 34 mi­nistres avec une stricte pa­ri­té hommes-femmes main­te­nue, un gou­ver­ne­ment et-de-droite-et-de-gauche ou­vert à la so­cié­té ci­vile et avec une place plus forte aux proches de Fran­çois Bay­rou (le Mo­Dem Marc Fes­neau prend les re­la­tions avec le par­le­ment, un poste clé), l’en­trée de jeunes dé­pu­tés LRM, dont Ga­briel At­tal (Hauts-de-Seine, 29 ans) au­près de JeanMi­chel Blan­quer, ou Ch­ris­telle Du­bos (Gi­ronde) au­près d’Agnès Bu­zyn pour mettre en oeuvre le plan pau­vre­té, il y a une réelle vo­lon­té de mettre la ma­jo­ri­té pré­si­den­tielle en ordre de marche et de ras­sem­bler les forces pour pré­pa­rer les pro­chaines ba­tailles électorales. Conscient des frac­tures qui di­visent les Fran­çais, Em­ma­nuel Ma­cron, qui dit « en­tendre et par­ta­ger les im­pa­tiences », sait que les ré­sul­tats de ses ré­formes vont mettre du temps à être per­çues. « Pro­gres­si­ve­ment, votre quo­ti­dien va s’amé­lio­rer », a-t-il af­fir­mé pru­dem­ment. Certes, Em­ma­nuel Ma­cron n’a ja­mais dit qu’il se­rait le pré­sident du pou­voir d’achat, mais la réa­li­té vé­cue par les Fran­çais tranche avec un bud­get 2019 qui com­mu­nique sur 6 mil­liards de baisses d’im­pôts alors que la ba­lance des me­sures pour les mé­nages est beau­coup plus contras­tée, comme l’a ré­vé­lée l’en­quête de l’Ins­ti­tut des po­li­tiques pu­bliques.

AT­TEN­DU AU TOUR­NANT

Tour­nant gi­ron­din, po­li­tique plus contrac­tuelle... Em­ma­nuel Ma­cron ver­sion 2.0 se­rat-il moins ver­ti­cal et ju­pi­té­rien? Rat­tra­pé par son im­po­pu­la­ri­té, le chef de l’État tient un dis­cours plus mo­deste, pro­met d’avoir plus ré­gu­liè­re­ment un « contact di­rect » avec les Fran­çais, et de tra­vailler en concer­ta­tion avec les corps in­ter­mé­diaires. Mais « en même temps », il pré­vient que les mois à ve­nir sont dé­ci­sifs. Sur la tran­si­tion éco­lo­gique, il pro­met des me­sures « struc­tu­rantes et his­to­riques » alors que 14 per­sonnes viennent de mou­rir à cause des inon­da­tions dans l’Aude. Pro­blème, c’est un su­jet où les dé­ci­sions sont ra­re­ment po­pu­laires, comme on le voit avec les taxes sur l’es­sence, qui s’ap­pa­rentent à une taxe car­bone et pé­na­lisent les ha­bi­tants des zones ru­rales en pleine flam­bée des cours du pé­trole. Sur le front so­cial, le pré­sident est at­ten­du au tour­nant par les syn­di­cats et, même si les par­te­naires so­ciaux ont plu­tôt sa­lué la concer­ta­tion me­née sur les re­traites, sa­chant que l’âge de dé­part à 62 ans n’est pas me­na­cé, ils res­tent l’arme au pied sur la ré­forme de l’as­su­rance-chô­mage et craignent une na­tio­na­li­sa­tion par l’État ou des me­sures de dé­gres­si­vi­té im­po­sées d’en haut. Ce re­ma­nie­ment qui in­ter­vient six mois avant les élec­tions eu­ro­péennes est aus­si l’oc­ca­sion pour Em­ma­nuel Ma­cron de pré­pa­rer un ras­sem­ble­ment des « pro­gres­sistes » face à la mon­tée des po­pu­lismes. « Ne nous trom­pons pas d’en­ne­mis », a-t-il lan­cé mar­di face à ce qu’il a ap­pe­lé le re­tour des « moeurs an­ciennes » et le « poi­son des di­vi­sions »: « Le monde se frac­ture, de nou­veaux désordres ap­pa­raissent et l’Eu­rope bas­cule presque par­tout dans les ex­trêmes et cède à nou­veau aux na­tio­na­lismes. » Em­ma­nuel Ma­cron est bien pla­cé pour sa­voir qu’il a ga­gné en 2017 contre cette mon­tée des po­pu­lismes une ba­taille, mais pas la guerre. Avec ce re­ma­nie­ment, le pré­sident tente de « ra­ni­mer la flamme de la ré­sis­tance » et de se pla­cer à la tête du com­bat à ve­nir contre le « Frexit », alors que par­tout, au Royaume-Uni, en Ita­lie, le pro­jet eu­ro­péen semble se fis­su­rer. Frac­ture des ter­ri­toires, frac­tures eu­ro­péennes, le dé­fi des mois qui viennent né­ces­si­te­ra beau­coup de pé­da­go­gie et de fi­nesse, et beau­coup moins de pe­tites phrases in­uti­le­ment po­lé­miques. Comme si Em­ma­nuel Ma­cron avait com­pris qu’il de­vait d’abord se re­ma­nier lui-même… n

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