Plus de 500 star­tups fintech en France

L’éco­sys­tème fran­çais des jeunes pousses de la fi­nance est dy­na­mique mais ca­rac­té­ri­sé par une mul­ti­tude d’ac­teurs fra­giles, gé­né­rant très peu de re­ve­nus, se­lon une étude du ca­bi­net Ex­ton Con­sul­ting. Tou­te­fois, il se struc­ture et le mon­tant des fonds le­vés

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - DEL­PHINE CUNY @Del­phi­neCu­ny

L’éco­sys­tème des star­tups fran­çaises de la fintech est « une fo­rêt de bon­saïs », s’était dé­so­lé le fon­da­teur de l’une d’elles, Fa­mo­co, il y a quelques mois ( La Tri­bune du 2 fé­vrier 2018). Une étude du ca­bi­net Ex­ton Con­sul­ting, pré­sen­tée le 17 oc­tobre, le confirme : le sec­teur est dy­na­mique, s’agran­dis­sant d’une cin­quan­taine de nou­velles re­crues chaque an­née, et compte près de 500 jeunes pousses, dont la plu­part sont très pe­tites, ré­centes, et réa­lisent très peu de chiffre d’af­faires. Plus de la moi­tié de ces star­tups de la fi­nance en­re­gistrent ain­si moins de 300 000 eu­ros de re­ve­nus an­nuels. La vague fintech a en ef­fet com­men­cé plus tar­di­ve­ment en France, en 2014, plu­sieurs an­nées après le Royaume-Uni, l’Al­le­magne ou l’Eu­rope du Nord. « Beau­coup de fintech “vi­votent”, pei­nant à at­teindre des re­ve­nus si­gni­fi­ca­tifs : près de 60 % des fintech créées il y a plus de cinq ans n’at­teignent pas en­core le mil­lion d’eu­ros de re­ve­nus » , re­lève l’étude d’Ex­ton, qui s’est ap­puyé sur un ques­tion­naire, des té­moi­gnages et l’ana­lyse de don­nées. En cu­mu­lé, les en­tre­prises du sec­teur au­raient réa­li­sé près de 800 mil­lions d’eu­ros de re­ve­nus en 2017, se­lon une es­ti­ma­tion d’Ex­ton « d’après le croi­se­ment des ré­sul­tats de l’en­quête de ter­rain au­près de fintech et d’ana­lyses de so­cié­tés », soit en­vi­ron 1% du mon­tant gé­né­ré par l’in­dus­trie fi­nan­cière, ce qui est « en­core faible au re­gard du nombre de struc­tures et des mon­tants le­vés par la fi­lière ». À titre de com­pa­rai­son, au Royaume-Uni, les nou­veaux en­trants de la banque et du paie­ment re­pré­sen­te­raient 13,7% du mar- ché et quelque 28 mil­liards d’eu­ros se­lon une étude pu­bliée éga­le­ment le 17 oc­tobre par Ac­cen­ture !

PI­VOT DU GRAND PU­BLIC VERS LES GRANDS COMPTES

La moyenne de 1 mil­lion d’eu­ros de re­ve­nus des fintech fran­çaises est tirée à la hausse par la « per­for­mance ful­gu­rante » de cer­taines star­tups, comme Led­ger, qui a écou­lé l’an der­nier plus de 1 mil­lion d’exem­plaires de son coffre pour sé­cu­ri­ser les clés des comptes en cryp­to­mon­naies, ou Shift Tech­no­lo­gy (dé­tec­tion de fraude à l’as­su­rance). Dans ce contexte, « au moins 80 % » des star­tups de la fintech-in­sur­tech n’ont pas at­teint le seuil de ren­ta­bi­li­té. Une étude de l’Au­to­ri­té de contrôle pru­den­tiel et de ré­so­lu­tion (ACPR), pu­bliée le 10 oc­tobre sur les mo­dèles d’af­faires des banques en ligne et néo­banques, a mon­tré que ces der­nières étaient en­core en quête d’un mo­dèle d’af­faires viable. Bon nombre d’entre elles sont contrainte­s de « pi­vo­ter », de se tour­ner vers les en­tre­prises et de­ve­nir four­nis­seur de so­lu­tions, plu­tôt que de s’adres­ser seule­ment au grand pu­blic. « En rai­son du coût d’ac­qui­si­tion client éle­vé, beau­coup de fintech opé­rant ini­tia­le­ment en “B to C”, ont fait évo­luer leur mo­dèle en se di­ver­si­fiant en “B to B” pour com­plé­ter leurs re­ve­nus », sou­ligne Ex­ton, ci­tant les exemples de Ly­dia et Pump­kin, qui ont « lan­cé une offre pour les pro­fes­sion­nels ». Les agré­ga­teurs de comptes, comme Lin­xo et Ban­kin’, ont aus­si dé­ve­lop­pé une stra­té­gie de di­ver­si­fi­ca­tion en ven­dant leur tech­no­lo­gie sous marque blanche. Autre op­tion : ces star­tups choi­sissent de se concen­trer « ex­clu­si­ve­ment sur une clien­tèle “B to B to C” », à l’image des ro­bo-ad­vi­sors (conseil au­to­ma­ti­sé en in­ves­tis­se­ment) qui ciblent les conseiller­s en ges­tion de pa­tri­moine, les as­su­reurs et les ban­quiers. L’ul­time voie est le ra­chat. Ce qui ne ré­sout pas pour au­tant leur pro­blème : le groupe BPCE (Banque Po­pu­laire-Caisse d’Épargne) n’a pas su quoi faire de la néo­banque al­le­mande Fi­dor, ac­quise il y a deux ans et en­vi­sage dé­sor­mais de la re­vendre, a ré­vé­lé l’Age­fi. Les dif­fi­cul­tés à gran­dir se re­trouvent aus­si dans le fi­nan­ce­ment. Si les mon­tants le­vés sont en forte pro­gres­sion (+ 86 % l’an der­nier à 290 mil­lions d’eu­ros), les « ti­ckets » res­tent pe­tits, en par­ti­cu­lier en com­pa­rai­son avec d’autres pays, y com­pris eu­ro­péens, « trop faibles pour faire émer­ger des li­cornes » – ces en­tre­prises en forte crois­sance va­lo­ri­sées plus de 1 mil­liard de dol­lars avant même leur en­trée en Bourse – ana­lysent les ex­perts d’Ex­ton. Le ti­cket moyen est de 7,5 mil­lions d’eu­ros au pre­mier se­mestre, au cours du­quel 30 opé­ra­tions ont per­mis de le­ver 190 mil­lions d’eu­ros, ce qui de­vrait faire de 2018 une nou­velle an­née re­cord. Il est en très forte hausse par rap­port à 2017 (4,7 mil­lions), confir­mant l’ef­fet de rat­tra­page du mar­ché fran­çais. Le mon­tant mé­dian est tou­te­fois bien en de­çà, à 2,6 mil­lions d’eu­ros. Même en cu­mu­lé de­puis leur créa­tion, la ma­jo­ri­té des jeunes pousses fran­çaises ne lèvent guère plus de 2,3 mil­lions (ni­veau mé­dian). Dans l’en­semble, le mon­tant moyen des tours de table des fintech fran­çaises est deux fois in­fé­rieur à la moyenne eu­ro­péenne (le Royaume-Uni ti­rant les chiffres vers le haut) et 3,5 fois in­fé­rieur à la moyenne aux États-Unis, où les mé­ga­tours de table ne sont pas rares. Ce­pen­dant, la néo­banque al­le­mande N26 a réa­li­sé elle aus­si une très grosse le­vée de fonds (160 mil­lions de dol­lars), en mars der­nier.

PAS DE LICORNE « FRENCHY »

D’où l’ab­sence de « licorne » fran­çaise, alors que la fintech en compte une tren­taine dans le monde se­lon CB In­sights, dont une poi­gnée en Eu­rope. Mais le pro­blème n’est pas propre à la fi­nance, il concerne toute la French Tech. Il y au­rait tou­te­fois des « de­mi-li­cornes » fran­çaises dans la fintech, se­lon des sources concor­dantes, celles qui ont réus­si un dé­but d’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion et qui sont sur le che­min de la ren­ta­bi­li­té, telles que Len­dix (prêts aux PME) ou en­core You­ni­ted Cre­dit (cré­dit conso). Un pe­lo­ton de tête se donne les moyens de pas­ser à l’échelle su­pé­rieure. Ain­si, 18 % des fintech fran­çaises ont le­vé plus de 10 mil­lions d’eu­ros et neuf d’entre elles plus de 30 mil­lions en cu­mu­lé, la palme re­ve­nant à You­ni­ted Cre­dit pré­ci­sé­ment. Si celle-ci a des ca­pi­taux fran­çais, de plus en plus de tours de table sont me­nés par de grands in­ves­tis­seurs étran­gers (Al­lianz pour Len­dix, In­dex pour le néo-as­su­reur Alan, Ac­cel Ven­tures pour Shift Tech­no­lo­gy, etc.). « Cette in­ter­na­tio­na­li­sa­tion des fi­nan­ce­ments montre l’at­trac­ti­vi­té de la France et l’ou­ver­ture des fintech vers l’in­ter­na­tio­nal », es­time Ex­ton Con­sul­ting. Elle té­moigne éga­le­ment des dif­fi­cul­tés à le­ver des mon­tants de plus d’une di­zaine de mil­lions au­près d’in­ves­tis­seurs fran­çais. Des fonds spé­cia­li­sés en fintech émergent, comme NewAl­pha AM et Bla­ckFin. Sur­tout, les ac­teurs éta­blis, ban­quiers et as­su­reurs, jouent un rôle de plus en plus im­por­tant « pour com­bler le gap de fi­nan­ce­ment ». Mais par­fois au risque de perdre leur li­ber­té stra­té­gique…

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