DE JAUNE

La Tribune Hebdomadaire - - À LA UNE - PAR PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

Des jac­que­ries du Moyen Âge aux « che­mises vertes » de l’entre-deux-guerres, ces co­mi­tés de dé­fense pay­sanne ha­billés de che­mises de cette cou­leur pour dé­fendre la cause des cam­pagnes face aux villes en plein dé­ve­lop­pe­ment, en pas­sant par les États gé­né­raux de 1789 jus­qu’au mou­ve­ment pou­ja­diste, il y a en France une très longue tra­di­tion de mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire contre l’im­pôt. À chaque crise, sa cou­leur, et cette fois ce sont les « gi­lets jaunes » qui té­ta­nisent le gou­ver­ne­ment en pro­met­tant de « blo­quer la France » ce 17 no­vembre. De fa­çon as­sez iro­nique, ce pré­sident dis­rup­tif qui a rem­por­té l’élec­tion pré­si­den­tielle par ef­frac­tion, en cas­sant la gauche et la droite et en fai­sant fi des corps in­ter­mé­diaires, est confron­té à un mou­ve­ment spon­ta­né tout aus­si dis­rup­tif et dif­fus, qui échappe à tout en­ca­dre­ment, même si tous les par­tis d’op­po­si­tion tentent de le ré­cu­pé­rer. Sou­te­nu par Ma­rine Le Pen, mais aus­si par Jean-Luc Mé­len­chon, le mou­ve­ment des gi­lets jaunes prend, no­tam­ment sur les ré­seaux so­ciaux, des nuances de rouge-brun, et sus­cite la gêne et la mé­fiance des syn­di­cats, eux aus­si dé­bor­dés. À la dif­fé­rence du mou­ve­ment des « bon­nets rouges » contre l’éco­taxe, lo­ca­li­sé en Bre­tagne au nom de la dé­fense de son « ex­cep­tion » au­to­rou­tière, ce­lui des gi­lets jaunes s’est dif­fu­sé dans toute la France. Sa ca­pa­ci­té à blo­quer réel­le­ment le pays est im­pos­sible à es­ti­mer à l’avance mais le mou­ve­ment a pris une di­men­sion émo­tion­nelle où la rai­son n’a plus de prise. On peut rap­pe­ler que le prix des car­bu­rants n’est pas plus éle­vé que lors du der­nier pic du pé­trole (qui a culmi­né à 140 dol­lars le ba­ril en 2008), ou que le pou­voir d’achat d’une heure de Smic à la pompe a dou­blé de­puis le pre­mier choc pé­tro­lier, rien n’y fait: le ras-le-bol fis­cal et le sen­ti­ment d’aban­don éprou­vé par le monde ru­ral et les classes moyennes et po­pu­laires em­portent tout, signe que le gou­ver­ne­ment a com­plè­te­ment ra­té sa pé­da­go­gie sur la taxa­tion du car­bone. Ce qui est très in­quié­tant, c’est que le Ma­cron qui a réus­si à faire pas­ser sans blo­cage des ré­formes dures, comme les or­don­nances as­sou­plis­sant le Code du tra­vail ou la ré­forme du sta­tut des che­mi­nots, n’ait pas eu les cap­teurs pour prendre à temps la me­sure du ma­laise. L’Ély­sée l’a re­con­nu cette se­maine: « Il est pos­sible que nous ayons por­té une at­ten­tion trop vive aux ré­formes struc­tu­relles et pas as­sez au quo­ti­dien des Fran­çais. » Tout en no­tant que la mo­bi­li­sa­tion ne porte pas sur « les ré­formes el­les­mêmes » , l’en­tou­rage du chef de l’État as­sure que, dé­sor­mais, ce se­ra le cas. Si­tôt dit, si­tôt fait, mer­cre­di, le Pre­mier mi­nistre, Édouard Phi­lippe, a ten­té de cor­ri­ger le tir en an­non- çant une sé­rie de me­sures d’ac­com­pa­gne­ment de la tran­si­tion éner­gé­tique, comme l’élar­gis­se­ment du chèque éner­gie et le dou­ble­ment des aides à la conver­sion au­to­mo­bile. En met­tant 500 mil­lions d’eu­ros sur la table, à com­pa­rer aux 7 mil­liards de la hausse des re­cettes an­nuelles at­ten­dues de la nou­velle taxa­tion des car­bu­rants, il tente de désa­mor­cer la co­lère pour pas trop cher au mo­ment où, fort op­por­tu­né­ment, les prix à la pompe se dé­tendent avec le re­cul des prix du pé­trole. En­fin, l’exé­cu­tif com­prend que la tran­si­tion éco­lo­gique doit aus­si être so­ciale, parce qu’elle touche in­dif­fé­rem­ment toutes les ca­té­go­ries, y com­pris les plus fra­giles et ceux qui, n’ayant pas d’autre choix que la voi­ture in­di­vi­duelle, ont l’im­pres­sion de de­ve­nir des vaches à lait sur roues… En main­te­nant la hausse des taxes sur les car­bu­rants, le gou­ver­ne­ment compte do­ré­na­vant sur les construc­teurs au­to­mo­biles pour que se mul­ti­plient des offres de conver­sion de vieux vé­hi­cules pol­luants vers des voi­tures plus ré­centes et des mo­to­ri­sa­tions plus propres et plus éco­nomes. La for­mule connaît de fait un grand suc­cès puisque 250000 de­mandes de primes ont dé­jà été ac­cor­dées et, avec le dou­ble­ment an­non­cé, l’exé­cu­tif table dé­sor­mais sur 1 mil­lion de vé­hi­cules chan­gés d’ici à 2022. Le chef de l’État a re­fu­sé de cé­der sur l’es­sen­tiel, c’est-à-dire la pour­suite de la hausse pro­gram­mée des taxes sur les car­bu­rants, qui va conti­nuer de s’ap­pli­quer le 1er jan­vier pro­chain. Le gou­ver­ne­ment fait le choix de la co­hé­rence face au manque de cou­rage, pour ne pas dire la dé­ma­go­gie, de ceux qui, à droite, l’ap­pellent à y re­non­cer, tel Laurent Wau­quiez, le pa­tron des Ré­pu­bli­cains, qui par­ti­ci­pe­ra ce samedi au mou­ve­ment des gi­lets jaunes (!), ou qui, à gauche, de­mandent à Em­ma­nuel Ma­cron de ré­ta­blir l’ISF au nom de la « jus­tice fis­cale », comme s’il y avait un lien entre ces deux formes d’im­po­si­tion. Il n’en reste pas moins que les me­su­rettes an­non­cées cette se­maine ne sont pas à la hau­teur des en­jeux. En ma­tière de conver­sion du parc au­to­mo­bile, la France se­rait bien ins­pi­rée de re­gar­der ce qui se passe en Chine, où le gou­ver­ne­ment ac­corde des aides fis­cales mas­sives pour ac­cé­lé­rer l’élec­tri­fi­ca­tion du parc au­to­mo­bile. C’est sans au­cun doute ce manque d’am­bi­tion qui ex­plique l’in­com­pré­hen­sion à l’égard de la hausse du prix du car­bu­rant. Si Em­ma­nuel Ma­cron doit ti­rer une seule le­çon de la crise des gi­lets jaunes, c’est qu’en ma­tière de tran­si­tion éco­lo­gique et so­ciale l’heure n’est plus à jouer « pe­tit bras ». Et que si un bras est à tordre, c’est bien plu­tôt ce­lui de Ber­cy, qui a une ten­dance fâ­cheuse à em­pê­cher que l’argent de l’éco­lo­gie soit flé­ché vers l’éco­lo­gie…

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