Les chan­tiers de Cé­dric O pour ré­gu­ler le nu­mé­rique

DI­GI­TAL La no­mi­na­tion de Cé­dric O – un « vrai » po­li­tique proche d’Emmanuel Macron – au poste de se­cré­taire d’État, a été sa­luée par tout l’éco­sys­tème fran­çais du nu­mé­rique.

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - SYL­VAIN ROL­LAND

L’ar­ri­vée de ce proche de Macron au se­cré­ta­riat d’État au Nu­mé­rique est sa­luée par l’éco­sys­tème fran­çais. ÀŒ36Œans, il s’est im­po­sé comme un in­ter­lo­cu­teur pri­vi­lé­gié des Ga­fa.

Alors que les spé­cu­la­tions al­laient bon train sur le nom du suc­ces­seur de Mounir Mahjoubi, qui a dé­mis­sion­né en fin de se­maine der­nière pour se lan­cer dans la ba­taille des mu­ni­ci­pales à Paris, l’heu­reux élu, Cé­dric O, 36 ans, n’était dans au­cune short list. Et pour cause: le conseiller d’Emmanuel Macron et d’Édouard Philippe, spécialist­e des dos­siers éco­no­miques, fai­sait par­tie de l’équipe char­gée du cas­ting! Après avoir « joué des coudes », se­lon nos in­for­ma­tions, pour ob­te­nir le poste, le voi­là pro­mu se­cré­taire d’État au Nu­mé­rique. Le por­te­feuille reste à Ber­cy, sous la tu­telle du mi­nistre de l’Économie, Bru­no Le Maire, et du mi­nistre de l’Ac­tion et des Comptes pu­blics, Gé­rald Dar­ma­nin. Il fait par­tie des trois no­mi­na­tions du re­ma­nie­ment de di­manche soir, avec Si­beth N’Diaye (porte-pa­role) et Amélie de Mont­cha­lin (se­cré­taire d’État aux Af­faires eu­ro­péennes). Comme Si be­thN’ Dia ye, la no­mi­na­tion de Cé­dric O est celle d’un très proche d’Emmanuel Macron, qui passe de l’ombre des ca­bi­nets à la lu­mière du gou­ver­ne­ment. Conseiller du Pré­sident et du Pre­mier mi­nistre de­puis mai 2017 sur les su­jets éco­no­miques –š no­tam­ment nu­mé­riquesš–, l’an­cien cer­veau de Do­mi­nique Strauss-Kahn

(pour la pri­maire duPS de 2006), puis de Pierre Mos­co­vi­ci (pour celle de 2011) a re­joint Emmanuel Macron dès le lan­ce­ment de son équipe de cam­pagne, en 2016, en tant que tré­so­rier du mou­ve­ment En Marche dont il avait dé­po­sé le nom. Il y re­trouve alors cer­tains de ses an­ciens com­pa­gnons de « la rue de la Planche » (le siège de cam­pagne de DS Ken 2006), Is­maël Eme­lien et Ben­ja­min Gri­veaux entre autres. Alors que Mounir Mahjoubi était un entreprene­ur is­su de la so­cié­té ci­vile, Cé­dric O pré­sente un pro­fil dia­mé­tra­le­ment op­po­sé. « C’est un vrai po­li­tique, qua­si­ment un ap­pa­rat­chik, tou­jours à cher­cher les rap­ports de force », re­lève une source. « Ce­la n’en­lève rien à ses com­pé­tences sur les su­jets nu­mé­riques, mais ce­la montre que l’en­jeu prin­ci­pal pour Emmanuel Macron était de res­ser­rer sa main­mise sur le gou­ver­ne­ment en s’appuyant sur des proches, plu­tôt que de pro­mou­voir une per­son­na­li­té de l’éco­sys­tème, comme ce­la avait été le cas pour Mahjoubi », pour­suit ceže même source. Même si les pro­fils sont très dif­fé­rents, nom­mer Cé­dric O re­pré­sente en réa­li­té un chan­ge­ment dans la conti­nui­té. « Cé­dric était l’in­ter­lo­cu­teur pri­vi­lé­gié de Mounir à l’Élysée, il l’avait au té­lé­phone tous les jours et il lui en­voyait pas mal de consignes. Il était l’homme qui mur­mu­rait en per­ma­nence à

l’oreille de Mounir »,in­di­queune autre source. Au­tre­ment dit, le bi­lan de Mounir Mahjoubi est aus­si, de ma­nière in­di­recte, ce­lui de Cé­dric O, qui im­pul­sait, de­puis l’Élysée et avec d’autres conseiller­s, l’ac­tion du se­cré­ta­riat d’État au Nu­mé­rique. La proxi­mi­té entre les deux hommes se manifeste aus­si sur un plan plus per­son­nel : pen­dant qu’il était au gou­ver­ne­ment, Mounir Mahjoubi était rem­pla­cé à l’As­sem­blée par sa sup­pléante, une cer­taine DelphinešO... la soeur de Cé­dric. Du fait de son ex­pé­rience po­li­tique de­puis plus d’une dé­cen­nie et de son bi­lan en tant que conseiller de l’Élysée et de Ma­ti­gnon de­puis 2017, Cé­dric O dis­pose d’un ex­cellent carnet d’adresses et connaît à la fois de nom­breux parlementa­ires spé­cia­li­sés dans les su­jets éco­no­miques et nu­mé­riques et les re­pré­sen­tants de l’éco­sys­tème tech. « J’ai in­ter­agi avec lui sur­tout au dé­but du man­dat, il a une très bonne connais­sance tech­nique des dos­siers », confirme à La Tri­bune la dé­pu­tée Laure de La Rau­dière (Agir), l’une des meilleures spé­cia­listes tech à l’As­sem­blée na­tio­nale. « Cé­dric O est l’un de ceux qui m’a le plus im­pres­sion­né par­mi les ac­teurs du nu­mé­rique avec qui j’ai pu tra­vailler. De réunion en

réunion, j’ai dé­cou­vert quelqu’un qui avait une connais­sance impeccable des dos­siers, dou­blée d’une com­pé­tence tech­nique sur

pre­nante », a in­di­qué Gilles Babinet, le re­pré­sen­tant fran­çais du nu­mé­rique à Bruxelles, dans une sé­rie de tweets. Ain­si, même s’il est très peu connec­té aux en­tre­pre­neurs de la French Tech, Cé­dric O fai­sait dé­jà par­tie des in­ter­lo­cu­teurs des fé­dé­ra­tions pro­fes­sion­nel les du nu­mé­rique, par­mi les­quelles France Di­gi­tale, Syn­tec Nu­mé­rique et Tech In France.

EX­PER­TISE RAS­SU­RANTE

« On a eu l’oc­ca­sion de le ren­con­trer et de dis­cu­ter avec lui plu­sieurs fois de­puis 2017 », in­dique à La Tri­bune Oli­vier Ma­thiot, co­fon­da­teur de Pri­ceMi­nis­ter/ Ra­ku­ten et vice-pré­sident de France Di­gi­tale. « Ce n’est pas un entreprene­ur mais il connaît très bien tout ce qui touche aux don­nées per­son­nelles, à la fis­ca­li­té et à l’économie des pla­te­formes. On a eu des désac­cords, par exemple sur les in­ves­tis­se­ments étran­gers en France, mais aus­si des dia­logues construc­tifs sur l’économie

des pla­te­formes », ajoute-t-il. Ce­la tombe bien, cer­tains des prin­ci­paux chan­tiers de la deuxième par­tie du man­dat d’Emmanuel Macron concernent ces dos­siers. Cé­dric O de­vra, entre autres, trans­po­ser dans le droit na­tio­nal le rè­gle­ment européen e-Pri­va­cy sur les don­nées per­son­nelles, ain­si que la di­rec­tive « Plat­form to bu­si­ness » (P2B), an­non­cée en fé­vrier der­nier par Bruxelles pour en­ca­drer les pra­tiques des grandes pla­te­formes d’e-com­merce. D’autres su­jets de ré­gu­la­tion, is­sus en par­tie de la consul­ta­tion sur les nou­velles ré­gu­la­tions nu­mé­riques lan­cée par Mahjoubi, sont aus­si ažen­dus dans les mois à ve­nir, no­tam­ment sur la haine en ligne et la li­mi­ta­tion de l’ac­cès des mi­neurs à la por­no­gra­phie.

La conti­nui­té avec Mounir Mahjoubi et l’ex­per­tise de Cé­dric O ras­surent aus­si la fé­dé­ra­tion Tech in France: « La­com­pé­tence tech­nique de Cé­dric O et son im­pli­ca­tion dans les dos­siers nu­mé­riques ne sont plus à prou­verŽ », dé­clare Loïc Ri­vière, le CEO de l’or­ga­ni­sa­tion. «ŽJ’es­père tou­te­fois que sa no­mi­na­tion va se tra­duire par une en­vie plus forte de tra­vailler avec les fé­dé­ra­tions pro­fes­sion­nelles du

nu­mé­rique », glisse-t-il. La der­nière clé de lec­ture de la no­mi­na­tion de Cé­dric O est son ex­per­tise des géants du Net. In­ter­lo­cu­teur pri­vi­lé­gié des Ga­fa, Cé­dric O avait or­ga­ni­sé en mai 2018 le pre­mier som­met Tech for Good, qui avait réuni à l’Élysée une cin­quan­taine des grands noms mon­diaux de la tech, dont Mark Zu­cker­berg (Fa­ce­book), Sa­tya Na­del­la (Mi­cro­so®) et Da­ra Khos­row­sha­hi (Uber), avec, au bout du compte, des pro­messes d’in­ves­tis­se­ments en France et des ini­tia­tives éthiques. Une opé­ra­tion que l’Élysée a re­nou­ve­lée en no­vembre der­nier, lors du som­met de l’IGF (Fo­rum sur la gou­ver­nance de l’In­ter­net), en pous­sant Fa­ce­book à ou­vrir ses al­go­rithmes à l’État fran­çais. Sa fi­dé­li­té à Emmanuel Macron, son ex­pé­rience po­li­tique, son sens du rap­port de force et sa connais­sance des géants du Net, ont donc per­mis à Cé­dric O de succéder à Mounir Mahjoubi. L’en­jeu est im­por­tant: dans le contexte des «šgi­lets jaunesš», le chef de l’État a be­soin de pré­sen­ter un bi­lan si­gni­fi­ca­tif dans le nu­mé­rique pour sa fu­ture ré­élec­tion, et sou­haite se construire une image de dé­fen­seur des en­tre­prises et des ci­toyens face aux géants du Net. Les com­pé­tences de Cé­dric O se­ront mises à l’épreuve dès la deuxième édi­tion du som­met Tech for Good, en mai pro­chain, et lors du G20 nu­mé­rique pré­vu cet été.š

« J’ai dé­cou­vert quelqu’un qui avait une connais­sance impeccable des dos­siers, dou­blée d’une com­pé­tence tech­nique sur­pre­nante »

GILLES BABINET, AM­BAS­SA­DEUR FRAN­ÇAIS DU NU­MÉ­RIQUE À BRUXELLES

¢SIPA£

Le suc­ces­seur de Mounir Mahjoubi s’est im­po­sé à l’Élysée comme un in­ter­lo­cu­teur pri­vi­lé­gié des Ga­fa, un atout avant le G20 nu­mé­rique et la pers­pec­tive de grands chan­tiers de ré­gu­la­tion. ‰JACQUES WITT/SIPA‘

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