Tra­vailler « da­van­tage » pour ga­gner « da­van­tage »!?

La Tribune Hebdomadaire - - L’ESSENTIEL - PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉDACTION

Pro­po­ser, au sor­tir d’une crise so­ciale comme la France n’en avait pas connu de­puis 1968, de « tra­vailler da­van

tage » , il fal­lait oser. Le su­jet a certes été abor­dé dans le cadre du Grand dé­bat na­tio­nal. Em­ma­nuel Ma­cron fait aus­si preuve de constance!: il a tou­jours dé­fen­du l’idée qu’il fal­lait tra­vailler plus. De­vant l’uni­ver­si­té d’été du Me­def, fin août 2015, il avait bro­car­dé ceux qui à gauche ont « pu croire à un mo­ment que la France pour­rait al­ler mieux en tra­vaillant moins. C’était une fausse idée », avait-il as­sé­né, ajou­tant que le tra­vail est « le plus beau com­bat de la gauche, car le tra­vail,

c’est le mo­teur de l’éman­ci­pa­tion in­di­vi­duelle » . Certes, la France n’est pas le pays dé­ve­lop­pé où l’on tra­vaille le moins, in­di­vi­duel­le­ment. La moyenne des heures tra­vaillées est net­te­ment in­fé­rieure en Al­le­magne et dans les pays scan­di­naves. Mais la France a une par­ti­cu­la­ri­té!: rap­por­té au nombre d’ha­bi­tants, le to­tal des heures tra­vaillées y est le plus bas dans l’OCDE. En d’autres termes, la France souffre avant tout d’un dé­fi­cit glo­bal de tra­vail. Les causes sont bien connues!: chô­mage struc­tu­rel d’en­vi­ron 9 %, en­trée des jeunes plus tard dans la vie ac­tive, dé­part an­ti­ci­pé des se­niors, re­cord eu­ro­péen du nombre de jours fé­riés… Pas as­sez de tra­vail donc pour fi­nan­cer un mo­dèle so­cial de plus en plus coû­teux.

Reste qu’il se­ra dif­fi­cile de convaincre les Fran­çais de

tra­vailler da­van­tage sans ga­gner da­van­tage. Le cas des 35 heures est em­blé­ma­tique!: en ré­ta­blis­sant la me­sure de Ni­co­las Sar­ko­zy de dé­fis­ca­li­sa­tion des heures sup­plé­men­taires, Em­ma­nuel Ma­cron s’est de fac­to cou­pé toute pos­si­bi­li­té de re­le­ver la du­rée lé­gale. Sur l’âge du dé­part à la re­traite, il avait été beau­coup plus pru­dent pen­dant sa cam­pagne. Il s’était en­ga­gé, en échange de l’uni­fi­ca­tion des 42 ré­gimes pour créer un sys­tème unique par point, à ne pas tou­cher pen­dant son quin­quen­nat à l’âge lé­gal de 62 ans. Mais la crise des « gi­lets jaunes » a chan­gé la donne. Pour fi­nan­cer « en même temps » la baisse de l’im­pôt sur le re­ve­nu, la pé­ren­ni­sa­tion des me­sures en fa­veur du pou­voir d’achat du 10 dé­cembre, la ré­in­dexa­tion des pe­tites re­traites et le mo­ra­toire sur la sup­pres­sion de ser­vices pu­blics lo­caux, le chef de l’État va de­voir sup­pri­mer cer­taines niches fis­cales, réa­li­ser plus d’éco­no­mies dans les dé­penses pu­bliques et de­man­der aux ac­tifs de « tra­vailler da­van­tage » . Les Fran­çais y sont très op­po­sés!: mais pour ga­ran­tir le ni­veau des pen­sions, cha­cun voit bien que l’âge lé­gal n’est plus la bonne ré­fé­rence alors que les mé­ca­nismes de dé­cote et de sur­cote sur les re­traites com­plé­men­taires ont dé­jà dé­ca­lé à 62,8 ans l’âge ef­fec­tif réel. En pro­po­sant de re­le­ver pro­gres­si­ve­ment de 62 à 64 ans l’âge lé­gal de la re­traite, le Me­def ne fait que dire tout haut ce qui se­ra mé­ca­ni­que­ment la réa­li­té au cours de la pro­chaine dé­cen­nie pour bé­né­fi­cier d’une re­traite à taux plein sans perte de pou­voir d’achat.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.