Michel Agliet­ta : « Une mon­naie mon­diale et pri­vée, c’est ab­surde et dan­ge­reux »

ÉCHANGES Pas de mon­naie sans confiance, et pas d’économie sans mon­naie. L’éco­no­miste dé­crypte les res­sorts de ce lien es­sen­tiel et livre ses ré­flexions sur le bit­coin, le li­bra de Fa­ce­book et les mon­naies di­gi­tales de banques cen­trales.

La Tribune Hebdomadaire - - FINANCE - DEL­PHINE CUNY

La confiance est la ma­tière pre­mière dans la­quelle toutes les catégories de mon­naie

sont frap­pées », re­lève l’uni­ver­si­taire Yu­val Noah Ha­ra­ri dans son best-sel­ler Sa­piens. Qu’il s’agisse du grain d’orge, la pre­mière mon­naie connue de l’his­toire, ap­pa­rue à Su­mer au­tour de 3!000 ans avant Jé­sus-Ch­rist, des cau­ris, les co­quillages des so­cié­tés pri­mi­tives, des dol­lars ou eu­ros d’au­jourd’hui cir­cu­lant es­sen­tiel­le­ment sous la forme d’écri­tures élec­tro­niques, ces ins­tru­ments ser­vant de mon­naie « n’ont de va­leur que dans notre ima­gi­na­tion com­mune » et re­posent sur une convention collective, « une ré­vo­lu­tion pu­re­ment men­tale ». L’ap­pa­ri­tion de la mon­naie a li­bé­ré les échanges de la condi­tion dite de « double coïn­ci­dence des désirs » im­po­sée par le troc, et ain­si mar­qué le pas­sage à l’économie de mar­ché. « La mon­naie est le sys­tème de confiance mu­tuelle le plus uni­ver­sel et le plus ef­fi­cace qui ait ja­mais été ima­gi­né », es­time même l’his­to­rien is­raé­lien. La pa­rant de mille ver­tus, il lui at­tri­bue un rôle pa­ci­fi­ca­teur : « La mon­naie est l’apo­gée de la to­lé­rance », af­firme-t-il.

« Grâce à l’argent, même des gens qui ne se connaissen­t pas et ne se font pas confiance peuvent tout de même co­opé­rer ef­fi­ca­ce­ment. »

Dès l’An­ti­qui­té, Aris­tote avait dé­fi­ni ses trois fonc­tions, qui res­tent d’ac­tua­li­té : unité de compte (per­met­tant d’éta­blir les prix), ré­serve de va­leur et in­ter­mé­diaire des échanges (moyen de paie­ment ayant une va­leur fiable aux yeux de tous). « La mon­naie [ no­mis­ma en grec,

de no­mos la norme, ndlr] est pour nous une sorte de gage don­nant l’as­su­rance que l’échange se­ra pos­sible si ja­mais le be­soin s’en fait sen­tir », écrit le phi­lo­sophe dans L’Éthique à Ni­co­ma

que. Une sorte de contrat, de ga­ran­tie. La fin de la conver­ti­bi­li­té en or de la mon­naie (en 1936 pour le franc, en 1971 pour le dollar), a mon­tré ce lien es­sen­tiel entre mon­naie et confiance de fa­çon plus évi­dente. Nos éco­no­mies mo­dernes sont fondées sur la mon­naie fi­du­ciaire (du la­tin

fides, la confiance), c’est-à-dire émise par une banque cen­trale, sans va­leur intrinsèqu­e ni pos­si­bi­li­té de la conver­tir en un poids fixe en or, et à 90!% sous forme scrip­tu­rale (le reste en pièces et billets). Cette mon­naie fi­du­ciaire est « ac­cep­tée en échange de biens et de ser­vices, car la po­pu­la­tion fait confiance à la banque cen­trale en ce qui concerne le maintien de la stabilité de la mon­naie sur la du­rée », ex­plique la Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) sur son site. L’éco­no­miste Michel Agliet­ta a tra­vaillé plu­sieurs dé­cen­nies sur ce lien entre mon­naie et confiance, re­le­vant qu’il n’y a« pas de mon­naie sans confiance », même l’or étant à ses yeux une mon­naie fi­du­ciaire. « La mon­naie n’a pas d’uti­li­té intrinsèqu­e mais elle a une uti­li­té so­ciale formidable, parce qu’on pos­tule qu’elle est ac­cep­tée par tous. Elle fait lien so­cial », nous

confie l’au­teur de La Mon­naie entre vio­lence et confiance.

« Le paie­ment n’est pas un acte in­di­vi­duel mais un sys­tème. Pour qu’il y ait fi­na­li­té des rè­gle­ments, il faut une en­ti­té su­pé­rieure, ul­time, qui ne peut être pri­vée, qui est re­con­nue lé­gi­time par la loi. Ce qui ne veut pas dire que cette ins­ti­tu­tion doit être dé­pen­dante de l’État. Elle peut même avoir du ca­pi­tal pri­vé et a in­té­rêt à être au­to­nome. La mon­naie est un bien pu­blic par na­ture, mais elle n’est pas une créa­ture de l’État : elle est un pro­ces­sus d’uni­fi­ca­tion de la so­cié­té, lé­gi­ti­mée par la puis­sance

pu­blique », ana­lyse l’uni­ver­si­taire, conseiller scien­ti­fique au CEPII et à France Stra­té­gie. LA CRISE FI­NAN­CIÈRE A ENGENDRÉ LE BIT­COIN La grave crise fi­nan­cière mon­diale de 2007-2008 a ébran­lé cette confiance dans l’en­semble du sys­tème, dans les banques cen­trales et com­mer­ciales, et dans les mon­naies. C’est dans ce contexte qu’un cer­tain Sa­to­shi Na­ka­mo­to (le pseu­do­nyme d’un col­lec­tif, pro­ba­ble­ment) a créé le bit­coin. Son livre blanc du 31 oc­tobre 2008 n’est pas un brû­lot li­ber­ta­rien mais un texte tech­nique pro­po­sant la créa­tion d’un « sys­tème de pair à pair de cash élec­tro­nique », pour pou­voir échan­ger de la va­leur sur Internet « sans le be­soin d’un tiers de confiance » : le nou­veau sys­tème se fonde sur « une preuve cryp­to­gra­phique au lieu de la confiance ». La foi dans le code in­for­ma­tique plu­tôt que dans l’État et son bras ar­mé, la banque cen­trale.

« La croyance qu’un code in­for­ma­tique à lui seul puisse rem­pla­cer la né­ces­si­té d’une ins­tance d’au­to­ri­té lé­gi­ti­mée par la loi et qui re­pré­sente le lien col­lec­tif, et ce pour le monde en­tier, soit plus de 7 mil­liards d’ha­bi­tants, ce­la n’a au­cun sens#! C’est une croyance d’in­for­ma­ti­ciens. Elle re­pose sur une idée po­li­tique, l’anar­chisme, se­lon le­quel la so­cié­té peut faire ordre so­cial de manière or­ga­nique », ar­gu­mente Michel Agliet­ta. Il se montre cri­tique sur le bit­coin, son ab­sence d’ins­tance lé­gi­time cen­trale, ses dé­lais de trai­te­ment de tran­sac­tions, ses coûts de pol­lu­tion, sa li­mi­ta­tion en quan­ti­té, mais il re­con­naît que « la tech­no­lo­gie blo­ck­chain a le po­ten­tiel de

« La mon­naie n’a pas d’uti­li­té intrinsèqu­e mais elle a une uti­li­té so­ciale formidable » MICHEL AGLIET­TA, ÉCO­NO­MISTE

ré­duire consi­dé­ra­ble­ment les coûts des paie­ments ». Très au fait du pro­jet de cryp­to­mon­naie de Fa­ce­book, le li­bra, il ne cache pas ses

ré­serves. « Le pro­jet li­bra est ex­trê­me­ment dan­ge­reux. Si le bien pu­blic est approprié pri­va­ti­ve­ment, il n’y au­ra plus de dé­mo­cra­tie. La mon­naie doit res­ter pu­blique. C’est une plai­san­te­rie quand Fa­ce­book parle d’une as­so­cia­tion à but non lu­cra­tif. Une cons­ti­tu­tion ne va pas dé­lé­guer à un en­semble d’ac­teurs pri­vés, qu’ils soient cent ou un seul, ce qui est la co­hé­sion de l’ordre so­cial. En outre, Fa­ce­book a la pré­ten­tion d’en faire une mon­naie mon­diale. C’est ab­surde!! Il n’y a pas d’ordre so­cial mon­dial, or la mon­naie est la re­pré­sen­ta­tion d’un ordre so­cial. Il n’est pas pos­sible que des ac­teurs pri­vés non ban­caires par­ti­cipent à un sys­tème de paie­ment sans être ré­gu­lés comme des en­ti­tés spé­ciales. Ce n’est pas par ha­sard si les banques ont des li­cences et sont ré­gu­lées. Les gou­ver­ne­ments vont s’aper­ce­voir du dan­ger. Une des solutions est la mon­naie di­gi­tale de banque cen­trale », fait-il va­loir. En Suède, la Riks­bank a un pro­jet très avancé, l’e-kro­na, ou cou­ronne di­gi­tale.

« Il n’y a pas de rai­son que Fa­ce­book soit le seul à pro­cla­mer “Je suis la mon­naie ul­time”!! Pour l’ins­tant, Google et Ama­zon conti­nuent de co­opé­rer avec des ac­teurs ban­caires pour le paie­ment, mais Google ne peut ac­cep­ter que Fa­ce­book soit le seul à créer sa mon­naie di­gi­tale. On se di­rige donc vers une pa­gaille formidable!! Le dan­ger

est que le pou­voir mo­né­taire glisse de l’au­to­ri­té lé­gi­time à des mo­no­poles pri­vés », met en garde l’éco­no­miste. « Le sys­tème mo­né­taire internatio­nal ne se change pas en fonc­tion des

lu­bies d’un­tel », in­siste-t-il. Si le géant des ré­seaux so­ciaux a as­su­ré qu’il met­trait en place un rem­bour­se­ment en cas de perte des li­bras (smart­phone vo­la­ti­li­sé ou mot de passe ou­blié), il ne de­vrait pas bé­né­fi­cier de la ga­ran­tie ré­gle­men­taire exis­tant dans de nom­breux pays sur les dé­pôts ban­caires à hau­teur de 100#000 eu­ros par per­sonne en France par le biais du Fonds de ga­ran­tie des dé­pôts et ré­so­lu­tion (FGDR), tan­dis que les sommes dé­po­sées sur les li­vrets d’épargne (li­vret A, LDDS, LEP) sont garanties en to­ta­li­té par l’État. Sauf à être of­fi­ciel­le­ment ré­gu­lé comme une banque.

14!% DES SONDÉS PRÊTS À UTI­LI­SER LE LI­BRA

Gou­ver­ne­ments et banques cen­trales ont ex­pri­mé leurs ré­serves, voire leur dé­fiance, à l’égard du li­bra, et le G7 va mettre en place une task­force sur les sta­ble­coins (cryp­to­mon­naies in­dexées sur une de­vise ou un panier d’ac­tifs pour sta­bi­li­ser leur va­leur). Mais Fa­ce­book ins­pire-t-il as­sez confiance à ses membres pour que ces der­niers aient en­vie d’uti­li­ser sa mon­naie pri­vée#? En France, se­lon un son­dage de YouGov pour 20 Mi­nutes, seuls 14#% des sondés ont dé­cla­ré qu’ils en­vi­sa­geaient d’uti­li­ser le li­bra, et 12#% ont dé­cla­ré lui faire confiance, la pro­por­tion étant plus élevée chez les 18-24 ans (20#%). Le li­bra dé­pas­se­ra-t-il le stade de pro­jet et pour­ra-t-il vrai­ment concur­ren­cer les mon­naies lé­gales#? D’autres mon­naies privées pour­raient-elles émer­ger dans les an­nées à ve­nir#? Jus­qu’ici, la forte vo­la­ti­li­té des « mon­naies vir­tuelles » (les banques cen­trales pré­fèrent dire « cryp­toac­tifs » car elles leur re­fusent le sta­tut de mon­naie) comme le bit­coin les a em­pê­chées de rem­plir le rôle de va­leur de ré­serve.

« Le pro­jet li­bra est ex­trê­me­ment dan­ge­reux. Si le bien pu­blic est approprié pri­va­ti­ve­ment, il n’y au­ra plus de dé­mo­cra­tie »

MICHEL AGLIET­TA,

ÉCO­NO­MISTE.

[DR]

Michel Agliet­ta a tra­vaillé plu­sieurs dé­cen­nies sur le lien entre mon­naie et confiance.

[CH­RIS­TIAN OHDE/AC­TION PRE/SIPA]

Fa­ce­book pré­voit de lan­cer sa propre cryp­to­mon­naie, le li­bra, en 2020.

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