Les re­traites, entre le spectre de 1995 et le cou­pe­ret de 2022

La Tribune Hebdomadaire - - L’ESSENTIEL - PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION

Édouard Phi­lippe monte au front. Ce jeu­di, le Pre­mier mi­nistre de­vait sur TF1

pré­ci­ser le calendrier et la mé­thode de la concer­ta­tion re­te­nue par le gou­ver­ne­ment pour me­ner à bien la ré­forme des re­traites. Dans un cli­mat de mon­tée des ten­sions so­ciales sur plu­sieurs fronts – les re­traites avec une manifestat­ion à l’ap­pel de FO et de la CGT les 21 et 24 sep­tembre, mais aus­si les urgences hos­pi­ta­lières, l’édu­ca­tion, les transports pu­blics – et de re­tour des « gi­lets jaunes », le spectre de la conver­gence des luttes plane sur l’au­tomne so­cial. Fin août, lors du G7, le chef de l’État a don­né des si­gnaux d’apai­se­ment, sem­blant re­fer­mer la piste d’un re­lè­ve­ment de l’âge de dé­part à 64 ans comme pro­po­sé par Jean-Paul De­le­voye pour re­lan­cer celle d’une hausse de la du­rée de co­ti­sa­tion, don­nant ain­si un gage à Laurent Ber­ger.

Le pa­tron de la CFDT, qui avait me­na­cé de re­joindre l’op­po­si­tion

à la ré­forme, s’était ré­joui de cette « re­traite » pru­dente, et avait dé­fen­du la né­ces­si­té d’une ré­forme plus « qua­li­ta­tive » que quan­ti­ta­tive. De fait, la pro­messe d’Em­ma­nuel Ma­cron de trans­for­mer ra­di­ca­le­ment notre ré­gime de re­traite par ré­par­ti­tion pour uni­fier les quelque 42 ré­gimes exis­tants dans un sys­tème uni­ver­sel à points est dé­fen­due de­puis de longues an­nées par la CFDT. Mais, en ma­tière de re­traite, comme en ma­tière fis­cale, cha­cun sait bien qu’il n’existe pas de ba­guette ma­gique per­met­tant de faire en sorte que le sys­tème de­vienne plus juste et plus re­dis­tri­bu­tif d’un cô­té sans faire de per­dants de l’autre.

Au dé­part, l’in­ten­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron can­di­dat était de se li­mi­ter à une ré­forme struc­tu­relle,

éta­lée sur une di­zaine d’an­nées pour une mise en oeuvre à l’ho­ri­zon 2025, de sorte que ses éven­tuels im­pacts né­ga­tifs soient éta­lés et at­té­nués par le temps. L’ob­jec­tif était de ré­ta­blir l’éga­li­té entre les ac­tifs et entre les gé­né­ra­tions et de pé­ren­ni­ser un sys­tème au coeur du consen­sus so­cial entre les Fran­çais. Mais de­puis, la crise des « gi­lets jaunes » est pas­sée par là et a consi­dé­ra­ble­ment ébran­lé la confiance à l’égard de cette ré­forme. D’une part, parce que le gou­ver­ne­ment a créé la confu­sion en im­po­sant mal­adroi­te­ment une dés­in­dexa­tion gé­né­ra­li­sée des pen­sions, pé­na­li­sant les re­trai­tés les plus mo­destes. D’autre part, la lance à in­cen­die bud­gé­taire uti­li­sée pour re­don­ner du pou­voir d’achat sous la pres­sion des « gi­lets jaunes » a conduit Ber­cy et Ma­ti­gnon à re­cher­cher de nou­velles me­sures d’éco­no­mie. Du coup, la ré­forme des re­traites, de struc­tu­relle, est de­ve­nue « pa­ra­mé­trique ». À dé­faut de pou­voir tou­cher à l’in­dexa­tion ou au ni­veau de co­ti­sa­tion, le dé­bat s’est fo­ca­li­sé sur l’âge de dé­part avec ce tour de passe-passe de l’âge pi­vot à 64 ans. En l’ab­sence de trans­pa­rence sur les nou­veaux pa­ra­mètres de cal­cul de sa pen­sion à taux plein, tout le monde s’est mis à craindre d’y perdre, soit du temps, soit de l’ar­gent. Avec la mul­ti­pli­ca­tion de ques­tions concrètes. Quelle se­ra la pente de la dé­cote, et de la sur­cote, pour bé­né­fi­cier d’une re­traite à taux plein#? Comment se­ra cal­cu­lée la va­leur du point d’in­dice#? L’État va-t-il faire main basse sur les ré­serves ex­cé­den­taires de tel ou tel ré­gime four­mi pour équi­li­brer les ré­gimes ci­gales#? Si tout le monde a peur, la ré­forme rate son ob­jec­tif pre­mier qui était de ré­ta­blir l’équi­té entre tous les fu­turs re­trai­tés. À ce­la s’ajoute un autre obs­tacle, ce­lui de la ré­sis­tance des cor­po­ra­tismes#: ceux des bé­né­fi­ciaires de ré­gimes spé­ciaux (RATP, SNCF, EDF) qui, en 1995, avaient fait plier Alain Jup­pé#; mais aus­si les pro­fes­sions li­bé­rales, les per­son­nels de l’édu­ca­tion na­tio­nale ou les cadres dont le mode de cal­cul des re­traites se­rait trans­for­mé. Le risque est grand que la ré­forme ne fasse que des mé­con­tents. Le chef de l’État n’a plus le choix#: il faut que la pé­riode de concer­ta­tion soit l’oc­ca­sion de ré­pondre à tous les mal­en­ten­dus, d’ap­por­ter de la trans­pa­rence sur le cal­cul des pen­sions et des ou­tils de ca­pi­ta­li­sa­tion nou­veaux et in­ci­ta­tifs pour com­pen­ser le ni­veau des re­traites des ac­tifs qui se­raient pé­na­li­sés. Une chose est sûre, Em­ma­nuel Ma­cron joue sur cette ré­forme à quitte ou double, la pos­si­bi­li­té de se re­pré­sen­ter en 2022.

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