In­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ou su­per­fi­cielle!?

La Tribune Hebdomadaire - - IDÉES - RO­BERT JULES DI­REC­TEUR AD­JOINT DE LA RÉ­DAC­TION

Le ca­tas­tro­phisme est en vogue. Il a même sa théo­rie, le col­lap­sisme, ali­men­té no­tam­ment par le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et l’in­tel­li­gence

ar­ti­fi­cielle (IA). L’IA, en ef­fet, « n’est pas une tech­no­lo­gie comme les autres ni un simple pro­grès tech­nique » comme le furent le mo­teur à com­bus­tion, l’élec­tri­ci­té, l’in­for­ma­tique…, in­diquent Cé­dric Sau­viat et Ma­rie Da­vid, deux po­ly­tech­ni­ciens en­tre­pre­neurs, spé­cia­listes de l’IA et du big da­ta, dans In­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. La nou­velle bar­ba­rie (éd. du Ro­cher). Se­lon eux, l’IA pro­meut « une équi­va­lence entre l’hu­main et la ma­chine » qui pour­rait abou­tir à « une pen­sée sans su­jet qui nie la sub­jec­ti­vi­té » re­met­tant en cause des do­maines es­sen­tiels de la vie en so­cié­té comme la jus­tice, la mé­de­cine ou l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail… et à terme sa­per les rap­ports hu­mains ou cette ins­ti­tu­tion so­ciale qu’est la dé­mo­cra­tie. En at­ten­dant que cette vi­sion pes­si­miste se réa­lise, on li­ra comme an­ti­dote l’ou­vrage de Gas­pard Koe­nig, La Fin de l’in­di­vi­du. Voyage d’un phi­lo­sophe au pays de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (éd. de L’Ob­ser­va­toire). Vou­lant « com­prendre son époque sans la mau­dire », le fon­da­teur du think tank Gé­né­ra­tion libre, te­nant d’un gai li­bé­ra­lisme – au sens où Nietzsche par­lait d’un « gai sa­voir » –, a sillon­né la pla­nète, de Cam­bridge à San Fran­cis­co, en pas­sant par Shan­gaï, Tel-Aviv, Co­pen­hague sans ou­blier Pa­ris, pour ques­tion­ner 125 spé­cia­listes de l’IA.

Écrit d’une plume alerte et ju­bi­la­toire mê­lant ré­flexions phi­lo­so­phiques, ob­ser­va­tions pra­tiques

et es­quisses de cher­cheurs hauts en cou­leurs, le re­por­tage de Koe­nig montre que l’IA fait dé­bat chez les cher­cheurs. Dé­bat qui montre que « l’IA, avant de de­ve­nir une tech­nique in­dus­trielle, est un pro­jet phi­lo­so­phique de com­pré­hen­sion du monde ». Ain­si, la re­cherche en lo­gique et ma­thé­ma­tiques qui a pré­si­dé à l’émer­gence de l’IA s’ins­crit dans le sillage de la nou­velle vi­sion du monde que Des­cartes, Spi­no­za et Leib­niz ont im­pul­sé au xviie siècle. En se fon­dant (dé­jà) sur les ma­thé­ma­tiques, ils ont re­vi­si­té la mé­ta­phy­sique sco­las­tique pour, dans le cas de Des­cartes, éta­blir que le su­jet est au­to­nome grâce à son libre-ar­bitre. Ce mo­ment car­té­sien qui a chan­gé notre vi­sion du monde est-il me­na­cé!? Le cé­lèbre his­to­rien Yu­val Noah Ha­ra­ri le pense. « Les droits in­di­vi­duels, le mé­ca­nisme du mar­ché, le droit de vote et la jus­tice pé­nale » qui sont au fon­de­ment de nos so­cié­tés dé­mo­cra­tiques, pour­raient bien dis­pa­raître au nom de l’ef­fi­ca­ci­té pré­dic­tive de l’IA. Une lo­gique qui dé­coule de sa ca­pa­ci­té à choi­sir mieux que nous les op­tions qui op­ti­misent notre « bien-être ».

Cette dé­pos­ses­sion re­pose la vieille ques­tion du dé­ter­mi­nisme qu’adres­sait dé­jà Spi­no­za à Des­cartes sur l’illu­sion de la li­ber­té. « Au­jourd’hui, l’IA doit nous conduire à in­ter­ro­ger le pri­mat de la ra­tio­na­li­té in­di­vi­duelle : tout choix vo­lon­taire (non contraint) n’est peut-être pas “libre” », pointe Koe­nig. On en voit une illus­tra­tion en Chine où l’IA connaît un dé­ve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire sous l’im­pul­sion du Par­ti com­mu­niste. Pour le phi­lo­sophe et an­cien tra­der Nassim Ni­cho­las Ta­leb, plus scep­tique, l’IA gé­nère une illu­sion de maî­trise, car elle oublie le ha­sard. Pour l’au­teur du Cygne noir (éd. Les Belles Lettres), « l’op­ti­mi­sa­tion crée de la fra­gi­li­té ; la fra­gi­li­té pousse à l’im­mo­bi­li­té ». À l’exemple de ces ports au­to­nomes chi­nois où un che­wing-gum je­té sur une bande de si­gna­li­sa­tion peut avoir des consé­quences graves, obli­geant à mettre le port sous cloche, en l’em­pê­chant d’évo­luer et de se per­fec­tion­ner. « N’est-ce pas le comble du paradoxe : l’op­ti­mi­sa­tion s’op­pose au per­fec­tion­ne­ment », re­marque Gas­pard Koe­nig. Les pro­messes to­ta­li­santes de l’IA sont peut-être da­van­tage un mi­rage qu’une cer­ti­tude. Comme le confie un spé­cia­liste à l’au­teur, « l’IA s’ac­com­pagne d’une forte dose d’in­tel­li­gence su­per­fi­cielle » .

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