Vert pas­tèque ou vert mangue

La Tribune Hebdomadaire - - L’ESSENTIEL - PHI­LIPPE MABILLE

Lors des eu­ro­péennes de mai der­nier, Yan­nick Jadot a réus­si à faire d’Eu­rope Éco­lo­gie Les Verts

la troi­sième force po­li­tique du pays, avec plus de 3 mil­lions de voix. De­puis, les Verts, qui ont rem­por­té la ba­taille des es­prits en in­fu­sant les pro­grammes de tous les autres par­tis po­li­tiques, se sentent pous­ser des ailes. Et si cette per­cée élec­to­rale se ré­pé­tait dans les grandes villes du pays lors des élec­tions mu­ni­ci­pales de mars 2020"? Le son­dage BVA que pu­blie cette se­maine La Tri­bune avec Pu­blic Sé­nat sur l’état des in­ten­tions de vote à Mont­pel­lier pour­rait lais­ser à pen­ser qu’un vé­ri­table séisme po­li­tique est en germe. Avec plus d’un cin­quième des suf­frages, le maire sor­tant, Phi­lippe Sau­rel, y fait en ef­fet jeu égal avec une liste EELV. Un score conforme avec les 19,5"% que le par­ti éco­lo­giste avait ob­te­nu fin mai. Ce son­dage est le pre­mier d’une sé­rie que La Tri­bune en­tend pu­blier d’ici aux élec­tions mu­ni­ci­pales dans les prin­ci­pales mé­tro­poles fran­çaises. Si cette pous­sée verte se confir­mait dans d’autres grandes villes, à l’ins­tar de Pa­ris où ils sont de­ve­nus fai­seurs de roi ou de reine, ce se­rait le signe d’un chan­ge­ment ma­jeur du centre de gra­vi­té de la po­li­tique fran­çaise. Ce pa­ri, c’est ce­lui que fait Yan­nick Jadot comme nous l’ex­plique l’eu­ro­dé­pu­té qui est de­ve­nu de fac­to le lea­der d’EELV, dans l’en­tre­tien qu’il nous a ac­cor­dé. Il n’hé­site pas à ex­tra­po­ler : oui, les éco­lo­gistes ont bien pour stra­té­gie de de­ve­nir une al­ter­na­tive au duel au som­met ac­tuel entre le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal et La Ré­pu­blique en marche. En at­ten­dant les pro­chains ren­dez-vous na­tio­naux de 2022, Jadot fixe le cap : « Nous de­vons nous don­ner les moyens de ga­gner à l’échelle lo­cale, celle de la vie quo­ti­dienne de nos conci­toyens. » Son cre­do : « C’est au­tour de la ques­tion éco­lo­gique que doit se re­com­po­ser le pay­sage po­li­tique. » Il n’est pas le seul à le pen­ser. En dra­guant sans ver­gogne les Verts de­puis le dé­but de son man­dat, Em­ma­nuel Ma­cron ne fait pas autre chose que de la « tri­an­gu­la­tion » : en es­sayant de sé­duire cet élec­to­rat, le pré­sident de la Ré­pu­blique ca­resse l’élec­to­rat des classes moyennes et su­pé­rieures des grandes villes ef­frayées par la pos­sible vic­toire de Ma­rine Le Pen à la pro­chaine pré­si­den­tielle. Ce fai­sant, il étouffe les par­tis tra­di­tion­nels, PS et LR, mar­gi­na­li­sés. Mais il offre aus­si une pers­pec­tive nou­velle à EELV qui, avec Yan­nick Jadot, peut en­fin es­pé­rer sor­tir de l’im­passe d’une éco­lo­gie po­li­tique can­ton­née à la gauche ra­di­cale : la pas­tèque vert et rouge est rem­pla­cée par la mangue et sa teinte de cen­trisme vert orange.

De fait, tous les dé­bats des pro­chaines mu­ni­ci­pales vont être do­mi­nés par les ques­tions en­vi­ron­ne­men­tales :

trans­ports pu­blics, place de la voi­ture, mo­bi­li­tés douces, qua­li­té de l’air et pol­lu­tion, lo­ge­ment pour tous, vé­gé­ta­li­sa­tion de la ville. Tou­te­fois, il ne suf­fit pas de his­ser le dra­peau vert pour convaincre les élec­teurs. Tout le monde est éco­lo jus­qu’à un cer­tain point, ce­lui à par­tir du­quel cha­cun prend conscience des consé­quences que ce­la peut avoir sur sa vie quo­ti­dienne. Chan­ger les com­por­te­ments pour les rendre plus ver­tueux pour la pla­nète ne se fe­ra pas en un jour ni sans te­nir compte des réa­li­tés éco­no­miques. De ce point de vue, l’ex­pé­rience d’Éric Piolle à Gre­noble, le seul maire éco­lo d’une grande ville, est plu­tôt en­cou­ra­geante quant à la ca­pa­ci­té des éco­lo­gistes d’exer­cer des res­pon­sa­bi­li­tés avec une large ma­jo­ri­té al­lant au-de­là du jeu par­ti­san clas­sique. Yan­nick Jadot ne s’en cache pas, les Verts sont plus près que ja­mais de pou­voir re­ven­di­quer des am­bi­tions na­tio­nales. « Le temps des éco­lo­gistes est ve­nu, nous de­vons exer­cer les res­pon­sa­bi­li­tés », af­firme-t-il. Il leur reste néan­moins une étape, es­sen­tielle, à fran­chir, celle de dé­pas­ser leurs désac­cords idéo­lo­giques pour bas­cu­ler dans une éco­lo­gie en prise avec le réel. Pour l’ins­tant, ils semblent en­core trop di­vi­sés pour être ca­pables de ga­gner seuls.

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