Ama­zon, créa­teur d’em­plois... et de ten­sions dans les ter­ri­toires

LO­GIS­TIQUE La firme de Seat­tle veut ou­vrir un centre de 185!000 mètres car­rés, près de Metz, pour ir­ri­guer l’Eu­rope de l’Est, avec, à la clé, plu­sieurs cen­taines de postes. Mais les riverains sont très in­quiets des nui­sances du fu­tur site.

La Tribune Hebdomadaire - - TECHNOLOGI­ES - ANAIS CHERIF

Ama­zon pour­suit l’ex­ten­sion de son em­pire en France, créé des em­plois, et pour­tant il n’est pas ac­cueilli à bras ou­verts. Im­plan­té dans l’Hexa­gone de­puis 2007, le géant amé­ri­cain, ha­bi­tué aux contro­verses, a dé­ci­dé de mettre le cap sur le Grand Est. Il est en cours de né­go­cia­tions avec Metz Mé­tro­pole pour créer une pla­te­forme lo­gis­tique d’en­ver­gure eu­ro­péenne. L’en­droit est stra­té­gique : proche du Luxem­bourg et de l’Al­le­magne, il pour­ra ir­ri­guer l’Eu­rope de l’Est. L’an­nonce a été of­fi­cia­li­sée, il y a deux se­maines, par Jean-Luc Bohl, pré­sident (UDI) de Metz Mé­tro­pole. Si la date d’ou­ver­ture n’est pas en­core connue, ce der­nier se fé­li­cite dé­jà de l’ar­ri­vée d’un « fleu­ron » sur le pla­teau de Frescaty, une an­cienne base aé­rienne au sud de Metz en cours de ré­ha­bi­li­ta­tion.

Pour les élus, l’ar­ri­vée d’Ama­zon est une bonne nou­velle. Les chiffres donnent le tour­nis. L’ogre du e-com­merce pren­dra ses quar­tiers sur 19 hec­tares. L’im­po­sant centre lo­gis­tique s’im­po­se­ra sur 185$000 mètres car­rés avec une hau­teur de près de 23 mètres, se­lon le rap­port de l’en­quête pu­blique, me­née entre le 21 sep­tembre et le 22 oc­tobre 2018. Soit dix fois plus que la sur­face moyenne des en­tre­pôts et pla­te­formes lo­gis­tiques en France, qui est de 18 600 mètres car­rés, se­lon une étude du com­mis­sa­riat gé­né­ral du dé­ve­lop­pe­ment du­rable pu­blié en mars.

Contac­té, Ama­zon n’a ni confir­mé ni dé­men­ti son pro­jet d’im­plan­ta­tion. L’en­tre­prise nous a fait connaître sa po­si­tion of­fi­cielle par mail : « Le dé­ve­lop­pe­ment d’un site lo­gis­tique est un pro­jet com­plexe, qui se fait sur le long terme, avec un en­ga­ge­ment fort au­près des ac­teurs lo­caux. Il y a un temps pour tout, mais Ama­zon a confir­mé sa vo­lon­té de dé­ve­lop­per ses ca­pa­ci­tés en France pour ré­pondre à la crois­sance de la de­mande client. Le Grand Est est une ré­gion stra­té­gique où nous opé­rons ac­tuel­le­ment une agence de li­vrai­son et où nous pro­po­sons des op­por­tu­ni­tés d’em­plois. » Ama­zon a réa­li­sé sa pre­mière im­plan­ta­tion en juillet der­nier avec l’ou­ver­ture d’une agence à Woip­py, au nord de Metz. Source de ru­meurs de­puis plus d’un an, le pro­jet a beau être sy­no­nyme de créa­tions d’em­plois, il ir­rite dé­jà cer­tains riverains. Car Ama­zon a pour ha­bi­tu­de­de­jouer­les­dis­crets.Dès­no­vembre 2016, la firme de Seat­tle a fait si­gner une clause de confi­den­tia­li­té à un élu lo­cal, Hen­ri Has­ser, vice-pré­sident dé­dié à l’amé­na­ge­ment éco­no­mique et à la pla­ni­fi­ca­tion ter­ri­to­riale de la mé­tro­pole, pour exi­ger l’ano­ny­mat, ré­vé­lait le site Re­por­terre au mois de juillet.

« Chez Ama­zon, il y a une cer­taine cul­ture du se­cret. Mais nous ne sommes pas dans un James Bond : cette pra­tique est aus­si cou­rante dans d’autres en­tre­prises. Nous vou­lions avant tout pré­ser­ver le tra­vail ef­fec­tué en amont pour per­mettre l’im­plan­ta­tion de l’en­tre­prise », jus­ti­fie Jean-Luc Bohl. Une cul­ture du se­cret ju­gée sus­pecte par l’as­so­cia­tion des riverains du Pla­teau de Frescaty, op­po­sée à la ve­nue de la firme de Seat­tle. « Il n’y a eu au­cune trans­pa­rence sur le pro­jet, dé­plore Xaviéra Frisch, pré­si­dente de l’as­so­cia­tion. Les dis­cus­sions entre élus ont dé­bu­té en 2016, mais nous avons été in­for­més de la po­ten­tielle ar­ri­vée d’Ama­zon pour la pre­mière fois en oc­tobre 2018 seule­ment, et par voie de presse. »

SEPT RE­COURS ONT ÉTÉ RE­JE­TÉS

Se­lon Fran­çois Hen­rion, maire d’Au­gny où Ama­zon doit s’im­plan­ter, une réunion pu­blique d’in­for­ma­tion or­ga­ni­sée au prin­temps 2018 n’avait pas at­ti­ré les foules. « À par­tir du mo­ment où le nom d’Ama­zon a filtré, ce­la a ré­veillé tous les griefs connus contre les Ga­fa. Si ce­la avait été n’im­porte quel autre nom, per­sonne n’au­rait le­vé le pe­tit doigt », es­time le maire. Au to­tal, sept re­cours gra­cieux ont été dé­po­sés par des riverains, se­lon la mai­rie d’Au­gny. Tous ont été re­je­tés. Un re­cours ju­di­ciaire, dé­po­sé par des riverains ha­bi­tant à proxi­mi­té du site, est en­core à l’étude. Dans le dé­tail, le ter­rain où s’im­plan­te­ra Ama­zon a été cé­dé par Metz Mé­tro­pole à Ar­gan, so­cié­té fon­cière spé­cia­li­sée dans le dé­ve­lop­pe­ment et la lo­ca­tion de pla­te­formes lo­gis­tiques, pour le compte d’Ama­zon. Le site a été ven­du pour « 25 eu­ros le mètre car­ré, soit un peu de plus de 4 mil­lions d’eu­ros », chiffre Fran­çois Hen­rion. Il abri­tait au­pa­ra­vant une par­tie de l’an­cien aé­ro­port mi­li­taire de Metz-Frescaty, qui s’éten­dait sur 380 hec­tares. Sa fer­me­ture en 2012 a été un trau­ma­tisme pour la ville, car le site gé­né­rait 3$500 em­plois au plus fort de son ac­ti­vi­té.

« Au-de­là des em­plois mi­li­taires, nous avons per­du des élèves dans les écoles et les com­mer­çants étaient très in­quiets pour l’ave­nir. Nous nous de­vions de créer une nou­velle dy­na­mique sur la com­mune, et je crois qu’elle ras­sure une par­tie des ha­bi­tants », plaide le maire d’Au­gny. Alors que le bâ­ti­ment n’est pas en­core sor­ti de terre, les élus ont an­ti­ci­pé ini­tia­le­ment la créa­tion de « 2#000 à 3#000 em­plois ». Pour­tant, l’étude d’im­pact pu­bliée en juillet 2018, réa­li­sée par Even ca­bi­net à la de­mande de Metz Mé­tro­pole, table sur « seule­ment » 800 em­plois.

« Nous en sommes au point de pen­ser qu’ils ne connaissen­t même pas le chiffre réel#! Sans comp­ter qu’Ama­zon ro­bo­tise énor­mé­ment d’em­plois. On se dit qu’à court terme, cer­tains em­plois pro­mis pour­raient se re­trou­ver fi­na­le­ment sup­pri­més », s’in­quiète Xaviéra Frisch. La re­pré­sen­tante des riverains évoque aus­si le cas de l’en­tre­pôt ou­vert par le géant amé­ri­cain à Bré­ti­gny-sur-Orge (Es­sonne), en sep­tembre 2018. Le chiffre de 2$000 em­plois, qui cor­res­pon­dait au nombre d’em­plois per­dus là aus­si suite à la fer­me­ture d’une base aé­rienne en 2012, cir­cu­lait jus­qu’à son inau­gu­ra­tion. Le géant amé­ri­cain, ré­gu­liè­re­ment cri­ti­qué pour les condi­tions de tra­vail dans ses en­tre­pôts, a fi­na­le­ment an­non­cé la créa­tion de 1$000 postes sur trois ans. « Nous ne sommes pas en ca­pa­ci­té de don­ner un chiffre exact, ad­met Jean-Luc Bohl. Mais compte te­nu de la di­men­sion du site, les em­plois se­ront au ren­dez-vous quoi qu’il en soit. Même s’il ne s’agis­sait que de 50 ou 200 em­plois, il était de notre de­voir de fa­vo­ri­ser l’im­plan­ta­tion de l’en­tre­prise. » Au­tre­ment dit : même si Ama­zon reste tou­jours éva­sif, chaque em­ploi créé est bon à prendre pour les élus lo­caux. La firme de Seat­tle est en po­si­tion de force, car elle cible en France des ter­ri­toires dé­lais­sés par l’in­dus­trie. D’ici la fin de l’an­née, le géant amé­ri­cain de­vrait at­teindre des ef­fec­tifs de 9$300 sa­la­riés dans l’Hexa­gone. Au-de­là de l’in­cer­ti­tude sur les em­plois pro­mis, l’as­so­cia­tion des riverains re­doute des « nui­sances sup­plé­men­taires, liées à l’aug­men­ta­tion du tra­fic rou­tier pou­vant cau­ser da­van­tage d’en­com­bre­ments, de nui­sances so­nores et de pol­lu­tion », liste Xaviéra Frisch. Sur la com­mune de 2$100 ha­bi­tants, « les flux rou­tiers gé­né­rés sur une jour­née en­tière se­ront d’en­vi­ron 3#600 dé­pla­ce­ments sup­plé­men­taires, dont 700 dé­pla­ce­ments de poids lourds », se­lon l’étude d’im­pact. Le centre lo­gis­tique ayant vo­ca­tion à fonc­tion­ner 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, ce­la fait une moyenne d’un ca­mion toutes les cinq mi­nutes. « L’au­to­route A31 passe à cô­té de notre vil­lage, et elle est dé­jà sur­char­gée. Les voi­ries ne sont pas adap­tées à un tel vo­lume de pas­sage sup­plé­men­taire », ajoute l’as­so­cia­tion des riverains. L’étude évoque un « lé­ger im­pact », tem­pé­ré par les ho­raires dé­ca­lés des fu­turs em­ployés. Les en­tre­pôts fonc­tionnent sur trois cycles : « Une équipe le ma­tin (5#h#40/12#h#50), une équipe l ’ a p r è s - mi d i (13#h#20/20#h#30) et une équipe de nuit lors des pé­riodes de pointes d’ac­ti­vi­té », jus­ti­fie l’étude. Pour ten­ter de ré­duire les nui­sances, des tra­vaux d’amé­na­ge­ments sont en­ga­gés. Pour l’en­semble du Pla­teau de Frescaty, qui ac­cueille­ra d’autres en­tre­prises, « un pro­gramme plu­ri­an­nuel d’in­ves­tis­se­ments a été vo­té [...] pour un mon­tant de 35 mil­lions d’eu­ros », fait sa­voir Metz Mé­tro­pole. Un bud­get qui com­prend les amé­na­ge­ments rou­tiers et pay­sa­gers, la créa­tion de nou­velles mo­bi­li­tés (dont 12 ki­lo­mètres de pistes cy­clables) la sé­cu­ri­sa­tion du site ou en­core la dé­mo­li­tion. Le prix à payer pour ac­cueillir les em­plois du géant amé­ri­cain.

« L’au­to­route A31 passe à cô­té de notre vil­lage, et elle est dé­jà sur­char­gée. Les voi­ries ne sont pas adap­tées à un tel vo­lume de pas­sage sup­plé­men­taire »

XAVIÉRA FRISCH,

AS­SO­CIA­TION DES RIVERAINS DU PLA­TEAU DE FRESCATY

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[GUILLAUME SOUVANT/AFP]

UN EN­TRE­PÔT GÉANT DANS UNE RÉ­GION EN MANQUE D’AC­TI­VI­TÉ Sur l’an­cien aé­ro­port mi­li­taire de MetzF­res­ca­ty, le fu­tur bâ­ti­ment se­ra dix fois plus grand que la sur­face moyenne des pla­te­formes lo­gis­tiques en France.

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