« L’ag­tech va ba­layer les idées re­çues sur l’agri­cul­ture »

IN­TER­VIEW Sté­phane Mar­cel, di­rec­teur du di­gi­tal chez In­Vi­vo, qui fé­dère 65 % des co­opé­ra­tives agri­coles fran­çaises, lance Ala­din.farm, une offre com­plète : di­gi­tal, ser­vices, se­mences, in­trants et bio­con­trôle.

La Tribune Hebdomadaire - - OCCITANIE - PRO­POS RE­CUEILLI PAR AN­THO­NY REY

« Sur notre pla­te­forme, la moindre re­cherche dé­bou­che­ra sys­té­ma­ti­que­ment sur une liste de pra­tiques al­ter­na­tives et per­met­tra de dia­lo­guer avec ceux qui ont dé­jà fran­chi le pas »

Com­ment pro­gresse l’usage du di­gi­tal dans l’agri­cul­ture fran­çaise"?

Il de­vient ré­gu­lier. C’est lié à une évo­lu­tion sen­sible des dé­bits de l’In­ter­net dans les zones ru­rales. On es­time que 47 % du dé­bit des ex­ploi­ta­tions agri­coles passe par la 3G, ce qui per­met de dé­cloi­son­ner le sec­teur et de dé­mo­cra­ti­ser de nou­velles tech­no­lo­gies. Par exemple, 71 % des agri­cul­teurs sont équi­pés d’un mo­bile (contre 63 % pour le grand pu­blic), qui de­vient donc le sup­port pri­vi­lé­gié dans le cadre de leur pro­duc­tion. De même, 70 % d’entre eux font de l’achat en ligne. L’agri­cul­teur fran­çais, con­trai­re­ment à d’autres, adopte ces in­no­va­tions plus par obli­ga­tion que par né­ces­si­té, no­tam­ment pour être en phase avec la ré­gle­men­ta­tion. Mais elles pro­gressent.

Quelles in­no­va­tions vous semblent les moins et les plus por­teuses"?

L’agri­cul­ture de pré­ci­sion, qui uti­lise des ma­chines pour dé­ter­mi­ner où faire les trai­te­ments dans les ex­ploi­ta­tions, est un sec­teur en­core peu ma­ture, bien que les coûts baissent : le re­tour sur in­ves­tis­se­ment est de dix ans"! Par ailleurs, l’en­goue­ment pour les drones d’ob­ser­va­tion re­tombe un peu. Ils n’ont pas trou­vé leur place dans l’agri­cul­ture car ils ap­portent peu de va­leur ajou­tée. Les sa­tel­lites font ça aus­si bien, en étant deux fois moins chers et avec une pro­duc­ti­vi­té plus im­por­tante. C’est un su­jet sur le­quel Smag [en­tre­prise co­fon­dée par Sté­phane Mar­cel à Mont­pel­lier en 2001, de­ve­nue fi­liale d’In­Vi­vo en 2014, ndlr] in­ves­tit beau­coup car nous uti­li­sons ces don­nées sa­tel­li­taires dans nos pro­duits. De même, la ro­bo­tique ne cesse de s’amé­lio­rer. Le cou­plage de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et de l’in­for­ma­tique quan­tique, qui dé­livre une puis­sance de cal­cul phé­no­mé­nale, per­met de boos­ter la ca­pa­ci­té des ro­bots à trai­ter les mau­vaises herbes, par exemple, grâce à la re­con­nais­sance d’images. Je crois aus­si à la blo­ck­chain : à une époque où les consom­ma­teurs ont per­du confiance dans les agri­cul­teurs, cette tech­no­lo­gie ap­porte un tiers de confiance dans la tra­ça­bi­li­té.

Com­ment se po­si­tionne le groupe In­Vi­vo au sein de cette évo­lu­tion tous azi­muts"?

Nous la re­gar­dons avec en­thou­siasme. Nous in­ves­tis­sons plu­sieurs mil­lions d’eu­ros dans une nou­velle pla­te­forme, bap­ti­sée Ala­din.farm, qui va pro­po­ser aux agri­cul­teurs une offre à 360 de­grés en termes de di­gi­tal, de ser­vices, de se­mences, d’in­trants, de bio­con­trôle, etc. Elle se pose comme une al­ter­na­tive au com­merce di­gi­tal pour des agri­cul­teurs qui ne veulent pas voir un Ama­zon ou un Ali­ba­ba « dis­rup­ter » le mar­ché et s’en em­pa­rer. Cet ou­til va in­car­ner une troi­sième voie dans l’agri­cul­ture. C’est sans pré­cé­dent car l’union In­Vi­vo fé­dère 65 % des agri­cul­teurs fran­çais.

Le dé­bat se ré­sume sou­vent à une op­po­si­tion entre agri­cul­ture conven­tion­nelle et agri­cul­ture bio, qui pour­tant ne re­pré­sente à ce jour que 5 % du mar­ché. Or nous ne vou­lons pas for­cer les agri­cul­teurs à choi­sir entre les deux : nous vou­lons juste leur pro­po­ser d’autres so­lu­tions. Sur notre pla­te­forme, la moindre re­cherche dé­bou­che­ra sys­té­ma­ti­que­ment sur une liste de pra­tiques al­ter­na­tives et per­met­tra de dia­lo­guer avec ceux qui ont dé­jà fran­chi le pas. Pre­nons un exemple. Si vous ache­tez du qui­noa bio équi­table, sa­chez qu’il est très pro­ba­ble­ment pro­duit au Pé­rou, se­lon le ré­fé­ren­tiel bio du Pé­rou. Or il existe une mul­ti­tude de ré­fé­ren­tiels se­lon les pays. Il est donc im­pos­sible de maî­tri­ser la chaîne du qui­noa bio car elle passe en réa­li­té par plu­sieurs pays dans la zone de pro­duc­tion du Pé­rou. Notre ap­proche consiste à pro­po­ser le meilleur du di­gi­tal et du bio­con­trôle au ser­vice d’une agri­cul­ture plus trans­pa­rente. Ce n’est pas la grande dis­tri­bu­tion qui, en in­ves­tis­sant d’abord dans le mar­ke­ting, pour­ra in­car­ner ce de­gré d’ex­cel­lence.

L’ag­tech est-elle aus­si un moyen de ré­pondre à la crise de confiance qui, d’un scan­dale à l’autre (grippe aviaire, gly­pho­sate, etc.), frappe le sec­teur"?

On ob­serve, de­puis plu­sieurs an­nées, se dé­ve­lop­per une ten­dance à l’« agri­ba­shing », or tra­di­tion­nel­le­ment l’agri­cul­ture est très res­pec­tueuse de l’en­vi­ron­ne­ment, sou­vent bien plus que d’autres sec­teurs. Et les nou­velles tech­no­lo­gies nous per­mettent en ef­fet d’en­voyer de nou­veaux mes­sages et de ba­layer les idées re­çues. Par exemple, les lé­gumes ve­nus d’Es­pagne ont mau­vaise ré­pu­ta­tion et pour­tant, dans les serres d’une grande zone de pro­duc­tion comme Al­me­ria, on n’uti­lise pas une seule goutte de pes­ti­cide. Cette ca­pa­ci­té qu’offre la tech­no­lo­gie de dif­fu­ser de nou­velles in­for­ma­tions se­ra d’au­tant plus utile dans l’agri­cul­ture, une pro­fes­sion qui au­rait be­soin d’or­ga­ni­ser et de struc­tu­rer da­van­tage sa com­mu­ni­ca­tion"!

De nom­breuses ex­per­tises (aca­dé­miques, in­dus­trielles, opé­ra­tion­nelles) convergent à Mont­pel­lier en ma­tière d’ag­tech. La mé­tro­pole peut-elle im­po­ser un lea­der­ship sur le su­jet"?

Elle dis­pose d’un ter­reau ex­trê­me­ment fa­vo­rable car elle jouit d’une ex­per­tise agri­cole his­to­rique et s’ap­puie sur un éco­sys­tème bai­gnant dans l’in­no­va­tion. En ma­riant les deux, l’ag­tech peut être un fac­teur de dé­ve­lop­pe­ment et im­po­ser Mont­pel­lier en pôle d’ex­cel­lence ma­jeur. Mais il reste en­core à la mé­tro­pole une étape à fran­chir en dé­mon­trant sa ca­pa­ci­té à at­ti­rer d’autres ac­teurs in­dus­triels de la taille d’In­Vi­vo. Ce­la a été pos­sible par le pas­sé quand on a convain­cu des groupes comme Schlum­ber­ger, Zen­desk ou Zim­mer Bio­met de s’im­plan­ter. Il faut aus­si per­mettre à d’autres en­tre­prises na­tives de croître for­te­ment, mais on se heurte ici, comme dans d’autres sec­teurs, à un re­cru­te­ment de com­pé­tences di­gi­tales de plus en plus pro­blé­ma­tique.

Com­ment voyez-vous l’agri­cul­ture dans dix ou quinze ans"?

La ten­dance de fond, qui est à la baisse du nombre d’agri­cul­teurs, va hé­las se pour­suivre: ils sont 400"000 au­jourd’hui, et se­ront moi­tié moins dans dix ans. En pa­ral­lèle, les sur­faces res­te­ront stables mais la taille des fermes gran­di­ra. Le mé­tier va donc évo­luer vers ce­lui d’agri-ma­na­ger sur de grandes cultures. Il de­vra se po­ser des ques­tions d’en­tre­pre­neur : com­ment gé­rer sa pro­duc­ti­vi­té"? Com­ment ma­na­ger son risque"? Com­ment pi­lo­ter son en­tre­prise dans un en­vi­ron­ne­ment vo­la­til, entre la crise cli­ma­tique et le re­gard de la so­cié­té"? Il se­ra plus équi­pé sur le plan de l’ag­tech, avec des pro­cess plus in­dus­tria­li­sés, tout en gar­dant l’hu­main au centre du mé­tier. Je ne crois pas un ins­tant à ces films pu­bli­ci­taires dé­cri­vant des fermes au­to­nomes… On ver­ra éga­le­ment ap­pa­raître des agri­cul­teurs plu­ri­ac­tifs, gé­rant d’autres ac­ti­vi­tés, ce qui sup­po­se­ra aus­si de s’équi­per pour pou­voir tout me­ner de front. La crois­sance du sec­teur se concentre au­jourd’hui en Asie, en Amé­rique du Nord et du Sud, et en Afrique, alors que l’agri­cul­ture est une force his­to­rique de la France. On doit tout faire pour per­mettre aux agri­cul­teurs de vivre en­fin de leur mé­tier.

[DR]

Qu’en­ten­dez-vous par « troi­sième voie »"? Sté­phane Mar­cel pi­lote la trans­for­ma­tion nu­mé­rique du géant co­opé­ra­tif agri­cole, avec 5"500 col­la­bo­ra­teurs et 201 co­opé­ra­tives so­cié­taires.

[ISTOCK]

Le groupe In­Vi­vo veut pro­po­ser une troi­sième voie aux agri­cul­teurs pour sor­tir de l’op­po­si­tion entre agri­cul­ture conven­tion­nelle et agri­cul­ture bio.

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