Et si l’ave­nir de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle se jouait au Ja­pon!?

La Tribune Hebdomadaire - - IDÉES - BE­NOÎT RA­PHAËL

TECHIl y a un vent de fo­lie qui souffle au­tour de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Un vent de fo­lie d’au­tant plus in­quié­tant qu’on aborde sys­té­ma­ti­que­ment le su­jet de la mau­vaise ma­nière. Di­sons-nous les choses fran­che­ment : per­sonne n’y com­prend rien, tout le monde en a un peu peur, mais per­sonne ne veut ra­ter le coche. Une par­tie d’entre nous se dit « il faut en être », tan­dis qu’une autre l’en­vi­sage comme une nou­velle course à l’ar­me­ment. Ce­lui qui do­mi­ne­ra l’IA do­mi­ne­ra le monde, pré­dit Vla­di­mir Pou­tine. C’est à la fois vrai et ex­trê­me­ment dé­pri­mant. Et pas seule­ment parce que c’est Pou­tine qui l’a dit. En­fin, un peu quand même. Si l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle fas­cine au­tant les ré­gimes au­to­ri­taires que les mul­ti­na­tio­nales ca­li­for­niennes, c’est parce qu’elle an­nule le po­li­tique. Dans les dé­mo­cra­ties, en théo­rie tout au moins, le peuple est cen­sé l’em­por­ter sur la tech­no­cra­tie, et l’ef­fi­ca­ci­té s’ac­cor­der avec les va­leurs et le sens. Pour­quoi#? Parce que l’ave­nir est un che­min col­lec­tif, pas un al­go­rithme. Parce que s’il est fa­cile de pré­voir tech­ni­que­ment ce qui se­rait mieux pour tous, il est beau­coup plus dif­fi­cile de don­ner du sens. Dans son livre

L’Ar­chi­pel fran­çais, Jé­rôme Four­quet ex­plique que les so­cié­tés se struc­turent sur des an­ta­go­nismes. Tan­dis que l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle les ef­fa­ce­rait tout en ab­sor­bant la com­plexi­té. Il n’est pas éton­nant que les cham­pions de l’IA soient des dic­ta­tures ou ces nou­veaux « États bar­bares » que forment les mul­ti­na­tio­nales du nu­mé­rique por­tées par des idéaux trans­hu­ma­nistes. Le po­li­tique est de­ve­nu aus­si aga­çant que dé­ce­vant. Au­jourd’hui, il ne sait même plus se dé­fendre, tant il s’est éloi­gné de son peuple. Pour­tant, tout de­vrait par­tir de la libre dé­ter­mi­na­tion des peuples. Dans cette crise glo­bale de confiance, on a bi­zar­re­ment ou­blié le Ja­pon. Troi­sième puis­sance éco­no­mique mon­diale, ce­pen­dant pa­ra­ly­sée par la crise des an­nées 1990. Le Ja­pon qui nous a illu­mi­nés un temps, mais qui perd 10#% de sa po­pu­la­tion tous les vingt ans. Le Ja­pon qui a ra­té la fo­lie d’In­ter­net, mais qui n’a pour­tant ja­mais ces­sé d’être un pays mo­derne, stable, et va­leu­reux. Quoique quelque peu mor­bide.

À l’heure de l’al­go­rithme trum­pien et de la dic­ta­ture chi­noise, à l’heure du chaos or­ches­tré par la Rus­sie, à l’heure où les ado­les­cents mâles du Web ont pris le pou­voir sur un monde té­ta­ni­sé, à l’heure de la fo­lie po­pu­liste qui hys­té­rise l’Eu­rope, à l’heure où la pla­nète se meurt, dans ce village glo­bal in­sen­sé où l’océan ne par­vient plus à ca­cher ses conti­nents de plas­tique, où les fo­rêts brûlent aus­si vite qu’une sto­ry Ins­ta­gram, on a ou­blié le Ja­pon. Pour­tant le Ja­pon a quelque chose à nous ap­prendre sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Parce qu’il a quelque chose à nous dire sur le fu­tur. De­puis le krach éco­no­mique de 1990, le Ja­pon a per­du dix mil­lions d’ha­bi­tants. Sur les 138 mil­lions res­tants, il de­vrait en perdre 20 mil­lions dans les vingt pro­chaines an­nées. Le Ja­pon est une île. Quand le 11 mars 2011, un tsu­na­mi a em­por­té Fu­ku­shi­ma, le Ja­pon a ins­crit cette date dans sa mé­moire col­lec­tive comme un trau­ma­tisme fon­da­teur, un aver­tis­se­ment ul­time et iden­ti­taire. Notre Terre est à peine plus vaste que le Ja­pon. Elle est pré­cieuse, et nous ne sommes rien sans elle. Vue de là-haut, la Terre est une île mi­nus­cule dans l’uni­vers. Le 11 mars 2011, nous au­rions dû être tous Ja­po­nais. Pre­mier État vic­time de la fo­lie de la bombe. Pre­mier État vic­time de la fo­lie in­dus­trielle.

L’AUTOMATISA­TION EST UNE NÉ­CES­SI­TÉ

Au­jourd’hui le Ja­pon af­fronte tous les dé­fis qui at­tendent le monde mo­derne. Les ca­ta­clysmes, la pol­lu­tion, la com­plexi­té des villes, la po­pu­la­tion vieillis­sante, son iden­ti­té. Dans ce cli­mat d’ef­fon­dre­ment glo­ba­li­sé, son ap­proche de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle n’a rien à voir avec la course in­sen­sée qui en­flamme l’Oc­ci­dent et la Chine. Les ro­bots vont-ils nous rem­pla­cer ou nous dé­pas­ser#? Va-t-on créer un jour une su­per in­tel­li­gence#? Au Ja­pon, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle n’est ni une ten­dance ni une me­nace. En­core moins un dé­lire trans­hu­ma­niste. L’automatisa­tion est une né­ces­si­té. C’est un pro­jet de so­cié­té. Où l’hu­main est au coeur. L’IA est un ou­til au ser­vice d’une na­tion en dan­ger, dans un monde ins­table.

Por­té par le gou­ver­ne­ment nip­pon de­puis 2017, le pro­jet « So­cie­ty 5.0 » pro­pose une vi­sion in­clu­sive du fu­tur. Une so­cié­té prête pour l’IA est une so­cié­té édu­quée, où l’IA est trans­pa­rente, où cha­cun à la maî­trise de ses don­nées pour co­cons­truire une tech­no­lo­gie qui fasse gran­dir tout le monde. Pour­quoi#? Parce que de­puis le 11 mars 2011, les Ja­po­nais ont com­pris qu’ils étaient fra­giles. Qu’ils pou­vaient dis­pa­raître. Mais qu’ils avaient en­core pour eux ce lien in­sub­mer­sible qui les fait si dif­fé­rents. Si pe­tits, si fra­giles, et si ins­pi­rants à la fois.

Au Ja­pon, per­sonne n’a peur des ro­bots. Per­sonne n’écrit de thèse pour ex­pli­quer que les ro­bots vont vo­ler nos em­plois. Au Ja­pon, il y a 1,5 poste va­cant pour chaque de­man­deur d’em­ploi. La po­pu­la­tion est vieillis­sante. Les vieux sont plus su­jets au dia­bète, et le dia­bète pro­voque des am­pu­ta­tions. Donc on a be­soin de pro­thèses. On a be­soin de trans­for­mer les per­sonnes âgées et les han­di­ca­pés en cy­borgs. On a be­soin de voi­tures au­to­nomes parce que les plus de 75 ans, qui sont très nom­breux, ont deux fois plus d’ac­ci­dents que les autres.

Et puis il y a la dé­ser­ti­fi­ca­tion de cer­tains ter­ri­toires, qui pose tout un tas de dé­fis. Qui fait de la tech­no­lo­gie une ex­ten­sion de l’hu­main plu­tôt qu’un rem­pla­ce­ment. Quand Ama­zon s’amuse à en­voyer des drones à la place des fac­teurs, Ra­ku­ten uti­lise des drones parce qu’ils ré­pondent à un vrai manque. Re­lier par les airs des zones iso­lées. Et quand le pays est la­mi­né par les ca­ta­clysmes, comme le nôtre le se­ra de­main, les drones de­viennent des anges qui sauvent des vies, qui rendent le pays plus uni­fié. Au Ja­pon, les ro­bots par­ti­cipent à la co­hé­sion du pays.

Quand les trans­hu­ma­nistes rêvent de dé­fier la mort en in­ves­tis­sant des mil­liards dans une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle sur­pas­sant l’hu­main, le Ja­pon tra­vaille une autre voie. Plus prag­ma­tique. Plus hu­ma­niste. Elle es­saie d’abord de voir comment l’IA peut l’ai­der à ré­gler des pro­blèmes com­plexes comme la pol­lu­tion, la mo­bi­li­té en ville ou la pré­ven­tion des risques. Comment elle peut per­mettre aux plus âgés à se sen­tir moins seuls. Comment elle peut ai­der les ou­vriers et agri­cul­teurs âgés à tra­vailler avec moins de souf­frances phy­siques.

LA TECH­NO­LO­GIE AU SER­VICE DE L’IN­CLU­SION

Lors d’une vi­site à To­kyo, un en­tre­pre­neur chi­nois émi­gré au Ja­pon m’a dit que les han­di­ca­pés se­raient les pro­chains cy­borgs. Au­tre­ment dit que la clé du fu­tur se­rait la ré­si­lience. Que la tech­no­lo­gie était là pour nous rendre plus forts, moins iso­lés. Que la so­cié­té de de­main ne se construi­rait pas qu’avec des jeunes sur-di­plo­més et en bonne san­té, mais avec tout le monde : les per­sonnes âgées, les es­tro­piés, les vic­times des ca­ta­clysmes à ve­nir. Que la tech­no­lo­gie était un ou­til au ser­vice de l’har­mo­nie et de l’in­clu­sion.

Au Ja­pon, l’har­mo­nie est un vrai concept fon­da­teur. Il est certes un peu op­pres­sant, parce qu’il a ten­dance à gom­mer l’in­di­vi­dua­li­té. Mais il est aus­si un mo­teur pro­fond de sta­bi­li­té. En Oc­ci­dent, notre rap­port aux ro­bots est as­sez si­mi­laire à notre rap­port aux mi­grants. On craint le grand rem­pla­ce­ment. Au lieu de voir comment ces ta­lents étran­gers peuvent nous rendre plus forts. Sans doute par manque de foi dans ce que nous sommes et dans ce qui nous fonde. Il existe des tas d’his­toires po­si­tives sur les mi­grants, no­tam­ment dans des vil­lages com­plè­te­ment dé­ser­tés où ils ra­mènent de la vie et du lien. De l’em­pa­thie. De l’his­toire.

CHIEF RO­BOT OFFICER, FLINT « L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle est un ou­til au ser­vice d’une na­tion en dan­ger, dans un monde ins­table »

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