Quand la mort de Chi­rac ef­face Ma­cron et son « nou­veau monde »

La Tribune Hebdomadaire - - TEMPS FORT - PAR MARC ENDEWELD

HOM­MAGE

Comme un grand vent de nos­tal­gie : les ob­sèques de Jacques Chi­rac ont ame­né le monde po­li­ti­co-mé­dia­tique à une étrange in­tros­pec­tion col­lec­tive. Qua­si­ment tous les JT et les chaînes « tout in­fo » ont cé­lé­bré à cette oc­ca­sion la France des an­nées Chi­rac, sur le thème du « c’était mieux avant », le re­gard cen­tré sur le ré­tro­vi­seur. Une France à la re­cherche du temps per­du. L’heure était bien sûr aux hom­mages. Exer­cice obli­gé qui gomme for­cé­ment les in­suf­fi­sances, voire les tur­pi­tudes de ce qu’a pu être le règne de Jacques Chi­rac. Ici ou là, pour­tant, cer­tains ont osé les cri­tiques, les uns raillant l’im­mo­bi­lisme de ces an­nées-là, les autres cé­lé­brant le grand mou­ve­ment so­cial de 1995. Alain Jup­pé, Pre­mier mi­nistre, af­fir­mait vou­loir res­ter « droit dans ses bottes ». Avec le temps, comme une douce iro­nie his­to­rique, la nos­tal­gie a gom­mé ces an­ta­go­nismes. Chi­rac, l’homme de la dis­so­lu­tion et du ré­fé­ren­dum, est au­jourd’hui cé­lé­bré comme « un homme qui ai­mait les gens ». Un constat ré­pé­té par ses fi­dèles comme par ses an­ciens ad­ver­saires.

C’est là que les images s’en­tre­choquent pour le nou­veau pou­voir. Avec une pre­mière in­tru­sion du monde réel : une fi­gure des « gi­lets jaunes » pro­fite ain­si des re­gistres de do­léances ins­tal­lés pour l’oc­ca­sion à l’Ély­sée pour oser s’adres­ser di­rec­te­ment à Em­ma­nuel Ma­cron. Alors, der­rière la nos­tal­gie re­ven­di­quée, on sent poindre une cri­tique de la gou­ver­nance du « nou­veau monde » . Et la com­pa­rai­son est cruelle pour un pou­voir té­ta­ni­sé il y a en­core peu par de mul­tiples ac­cès de co­lère et de mo­bi­li­sa­tions à tra­vers tout le pays.

À l’Ély­sée, le jeune pré­sident en est bien conscient : « La po­li­tique, c’est un geste » , avait-il confié au do­cu­men­ta­riste Ber­trand De­lais au cours de sa cam­pagne ful­gu­rante. Ma­cron sait qu’en po­li­tique seules les images res­tent. Tou­jours à la re­cherche de lé­gi­ti­mi­té « ver­ti­cale » , cet adepte de la mo­nar­chie ré­pu­bli­caine au­rait ai­mé ré­ac­ti­ver la cé­lèbre for­mule « Le roi est mort, vive le roi!! » Las, c’était comp­ter sans la fa­mille de l’an­cien pré­sident…

Car dans les cou­lisses, Claude Chi­rac est à la ma­noeuvre. Avec ha­bi­le­té, la fille de l’an­cien pré­sident, met très vite à dis­tance l’Ély­sée, mal­gré l’en­vie d’Em­ma­nuel Ma­cron de s’em­pa­rer de « l’évé­ne­ment ». « Les ten­sions ont été réelles » , nous confie un ini­tié. Rom­pu aux choses de la com­mu­ni­ca­tion, cette gar­dienne du temple im­pose une cé­ré­mo­nie in­time, mais d’autres élé­ments illus­trent sa vo­lon­té d’op­po­ser une fron­tière sym­bo­lique au pou­voir ac­tuel. Dans la cour des In­va­lides, Ma­cron res­te­ra seul face au cer­cueil d’un pré­sident qu’il n’a fi­na­le­ment pas connu. Ce jour-là, le chef de l’État ne pro­non­ce­ra au­cun dis­cours. D’ailleurs, son nom n’est même pas évo­qué dans le com­mu­ni­qué de l’ar­che­vê­ché pour an­non­cer la cé­ré­mo­nie so­len­nelle à Saint-Sul­pice.

Et sur­tout, crime de lèse-ma­jes­té, il n’au­ra droit à au­cune image avec la fa­mille. À l’Ély­sée, les conseiller­s pré­fèrent mi­ni­mi­ser, et ex­pliquent aux jour­na­listes que tout ce­la est d’abord un choix du nou­veau sei­gneur des lieux. Les images sont pour­tant là : du­rant quelques heures, le vi­re­vol­tant Ma­cron est ap­pa­ru comme un pré­sident ef­fa­cé.

Au sein de la Ma­cro­nie, un trans­fuge de la chi­ra­quie com­mente : « Les Ma­cron étaient en lien avec les Chi­rac prin­ci­pa­le­ment grâce à Line Re­naud, et qua­si ex­clu­si­ve­ment via Bri­gitte Ma­cron .» Ajou­tant :« Pour la Chi­ra­quie his­to­rique, Ni­co­las Sar­ko­zy est beau­coup trop pré­sent dans l’en­vi­ron­ne­ment des Ma­cron. » D’ailleurs, Ber­na­dette Chi­rac, long­temps sou­tien de Ni­co­las Sar­ko­zy, a ré­cem­ment cé­dé sa place à Bri­gitte Ma­cron à la tête de la Fon­da­tion des hô­pi­taux de Pa­ris. Mais par­mi les dé­çus de Ma­cron, on trouve le mil­liar­daire Fran­çois Pi­nault, ami de tou­jours de Jacques Chi­rac, et fé­roce ad­ver­saire de la Sar­ko­zie : « De­puis quelque temps, il est en­tré en ré­sis­tance!! » iro­nise l’un de ses amis. Ain­si, à l’heure de ces ob­sèques, les vieilles frac­tures de la droite sont res­sor­ties. Et le fu­nam­bule Ma­cron, adepte du « en même temps », s’est donc re­trou­vé, d’une ma­nière in­édite, face aux per­ma­nences his­to­riques. On ap­pelle ça aus­si le prin­cipe de réa­li­té.

Claude Chi­rac a mis à dis­tance l’Ély­sée. Dans la cour des In­va­lides, Ma­cron res­te­ra seul face au cer­cueil d’un pré­sident qu’il n’a fi­na­le­ment pas connu.

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