Mont­pel­lier face au co­losse tou­lou­sain.

La Tribune Languedoc-Roussillon - - Sommaire -

L’édi­fi­ca­tion po­li­tique et éco­no­mique de l’oc­ci­ta­nie se pour­suit, et pour­tant les craintes sur la fra­gi­li­sa­tion de Mont­pel­lier vis à vis de Tou­louse ne fai­blissent pas. Même si la Ré­gion donne des gages, même si la Mé­tro­pole veut prendre de la hau­teur, les ac­teurs de grandes fi­lières dé­plorent des orien­ta­tions dé­na­tu­rant la dy­na­mique lo­cale.

Avec les beaux jours sont re­ve­nues les ques­tions qui fâchent. Le dé­but de l’été, sai­son pro­pice aux as­sem­blées gé­né­rales, a vu de nom­breuses or­ga­ni­sa­tions consta­ter et ac­ter leurs dif­fi­cul­tés à faire naître une en­ti­té Oc­ci­ta­nie uni­fiée. Gê­nés par leur lo­gique dé­par­te­men­tale an­té­rieure, avec un ma­la­jus­te­ment entre Mi­di-py­ré­nées (huit dé­par­te­ments) et le Lan­gue­doc-rous­sillon (cinq), les or­ga­nismes pa­ri­taires ont du mal créer une gou­ver­nance ré­gio­nale équi­li­brée : ils y par­viennent dans la dou­leur (Fon­ge­cif, Co­pa­ref) ou sont en­core loin du compte (Urs­saf, Carsat). Du cô­té des fé­dé­ra­tions ou des ordres pro­fes­sion­nels, même contraste : cer­tains ont réus­si le ma­riage (mé­tal­lur­gie, bâ­ti­ment, TP, etc.), et d’autres l’ont re­pous­sé aux ca­lendes grecques (cli­niques, banques, ex­perts-comp­tables, etc.). Ce qui pose une nou­velle fois, pour de nom­breux ac­teurs, la ques­tion de la co­hé­rence éco­no­mique de l’oc­ci­ta­nie. Et comme elle semble par­fois si aléa­toire, les mêmes s’in­ter­rogent sur le choix d’une cen­tra­li­sa­tion éco­no­mique dans la nou­velle ca­pi­tale ré­gio­nale, qui fra­gi­li­se­rait l’an­cienne.

LA PLACE DU COEUR

« L’oc­ci­ta­nie est le seul exemple d’une fu­sion entre ré­gions iden­tiques, es­time Pierre Ba­toche, ex-dg de la CCI LR. Au­vergne-rhône-alpes, Bour­gogne-franche- Com­té ou les Hauts de France étaient toutes dés­équi­li­brées dès le dé­part. Chez nous, le rap­port entre l’ex-lr et l’ex-mp n’est que de 1 à 1,5, la dif­fé­rence de 0,5 ou 0,6 te­nant à l’aé­ro­nau­tique et sa sous-trai­tance. Avec cette spé­ci­fi­ci­té en plus : l’exis­tence de deux Mé­tro­poles. Au­tre­ment dit, Mont­pel­lier avait vo­ca­tion à conser­ver 45 % du pou­voir de dé­ci­sion. » Ce n’est pas le choix fait, en 2015, par le lé­gis­la­teur. Tou­louse est bien le che­flieu de l’oc­ci­ta­nie, et le siège du Con­seil ré­gio­nal. Conscients de ces ob­jec­tions, l’état et la Ré­gion ont don­né des gages. Cette der­nière a main­te­nu ses as­sem­blées dé­li­bé­rantes à Mont­pel­lier. L’état rap­pelle qu’il y a conser­vé les sièges de L’ARS, du Rec­to­rat, de la DRAC, de la Di­rec­tion à la Jeu­nesse, et qu’il y a trans­fé­ré la Cour ré­gio­nale des Comptes en to­ta­li­té. « Oui, mais la Di­reccte (di­rec­tion des en­tre­prises, NDLR), la DREAL (amé­na­ge­ment) et la DRFIP (fi­nances) sont par­ties : le coeur éco­no­mique de la Ré­gion est donc bien à Tou­louse », juge un consul­tant ba­sé à Mont­pel­lier. Les ar­gu­ments de ce genre, qui ne fai­blissent pas vingt mois après la nais­sance de l’oc­ci­ta­nie, agacent Carole Del­ga. « Il faut en fi­nir avec ce com­plexe mont­pel­lié­rain, dé­clare la pré­si­dente de Ré­gion. Les Ni­çois ne se lèvent pas tous les ma­tins en se de­man­dant com­ment se po­si­tion­ner vis- à-vis de Mar­seille. La Ré­gion sou­tien­dra toutes les per­sonnes qui ont de bons pro­jets à Mont­pel­lier. Ces ques­tions de ri­va­li­té entre Mé­tro­poles sont dé­pas­sées. Il faut être plus of­fen­sif. »

RES­SEN­TI OU RÉA­LI­TÉ ?

Il n’em­pêche, c’est la pour­suite même de l’édi­fi­ca­tion de l’oc­ci­ta­nie qui in­quiète cer­tains dé­ci­deurs mont­pel­lié­rains. En rap­pe­lant la forte po­la­ri­sa­tion de Tou­louse sur une in­dus­trie do­mi­nante, l’aé­ro­nau­tique, qu’ils op­posent à l’éco­no­mie plus dif­fuse de l’ex-lr, le long de son lit­to­ral (op­po­si­tion consta­tée par l’in­see), ils craignent que les ha­bi­tudes par­te­na­riales for­gées dans ce der­nier mo­dèle ne se perdent. Et l’an­nonce par Carole Del­ga de la créa­tion, au 1er jan­vier 2018, d’une agence éco­no­mique ré­gio­nale unique fu­sion­nant sept agences exis­tantes, dont plu­sieurs nées dans l’ex-lr (Trans­ferts, In­vest Sud de France, Sud de France Dé­ve­lop­pe­ment, etc.), ne les calme guère. « En créant des struc­tures de ce type, comme Ma­dee­li, les Tou­lou­sains ne se posent pas la ques­tion : c’est un élu qui vient na­tu­rel­le­ment les pré­si­der, pour­suit le même consul­tant. À Mont­pel­lier, la pra­tique est moins po­li­tique. Ce sont des en­tre­pre­neurs qui di­rigent Trans­ferts (Chris­tophe Car­niel de Vo­go, NDLR), In­vest Sud de France (Sté­pha­nie An­drieu d’ur­baso­lar) ou Créa­lia (Sté­phane Mar­cel de SMAG). Au- de­là, c’est à Mont­pel­lier que sont nés le pre­mier pôle na­tio­nal dé­dié à L’ESS (Réa­lis, NDLR), un in­cu­ba­teur re­con­nu mon­dia­le­ment comme le BIC, le seul La­bex de France spé­cia­li­sé dans l’en­tre­pre­neu­riat, ou en­core un ré­seau de pé­pi­nières, Sy­ner­sud, fai­sant ré­fé­rence. C’est cette dy­na­mique mont­pel­lié­raine qu’on risque de cas­ser. » Preuve que la Ré­gion s’in­quiète de ces dis­cours per­sis­tants, elle vient de « mis­sion­ner » la conseillère ré­gio­nale Ma­rie-thé­rèse Mer­cier pour les contrer, sur le ter­rain. « Carole Del­ga est bien consciente de la qua­li­té des ini­tia­tives nées à Mont­pel­lier, et pour cette rai­son, elle les étend à l’oc­ci­ta­nie, sou­ligne-t-elle. C’est

Vingt mois après la nais­sance of­fi­cielle de l’oc­ci­ta­nie, la crainte face à l’hé­gé­mo­nie tou­lou­saine ne fai­blit pas à Mont­pel­lier. Les sy­ner­gies in­dus­trielles pro­mises lors des élec­tions ré­gio­nales de 2015 tardent à ap­pa­raître, alors que les nou­veaux ins­tru­ments de gou­ver­nance se mettent en place, les uns après les autres, loin de l’ex-ca­pi­tale lan­gue­do­cienne. L’état se veut ras­su­rant, le Con­seil ré­gio­nal donne des gages, la Mé­tro­pole de Mont­pel­lier veut prendre de la hau­teur, et pour­tant au­cun d’entre eux ne par­vient à cal­mer les in­ter­ro­ga­tions de nom­breux ac­teurs de ter­rain. Et si la créa­tion de la grande ré­gion, à les écou­ter, était un non-sens éco­no­mique ?

le cas, ré­cem­ment, de Créa­lia ou LR SET. D’autres rap­pro­che­ments se passent bien, comme ceux des deux CRT ou des clus­ters nu­mé­riques (French­south. di­gi­tal et Di­gi­tal Place, NDLR). La crainte ex­pri­mée par cer­tains re­lève du res­sen­ti, ce n’est pas la réa­li­té. » À no­ter que les dis­cours pessimistes en­ten­dus à Mont­pel­lier ne sont pas, en ef­fet, par­ta­gés par tous. « Ce dé­bat a au moins la ver­tu de nous pous­ser à être plus per­for­mants, à mieux pré­pa­rer nos dos­siers et mieux les dé­fendre, ré­agit Sa­muel Her­vé, pré­sident du Me­def Mont­pel­lier. Oui, les cartes sont re­bat­tues. Mont­pel­lier a trop long­temps vé­cu sous l’in­fluence de quelques per­son­na­li­tés ou ac­ti­vi­tés. Or les en­tre­prises pri­vées n’ont pas à vivre de l’au­mône pu­blique ou de la connais­sance de tel ou tel élu… »

QUES­TION DE MEN­TA­LI­TÉ

Pour­tant, un autre chef d’en­tre­prise adhé­rent du Me­def ob­jecte : « Le dis­cours sur la gou­ver­nance équi­table, sur l’or­ga­ni­sa­tion bi-site, ne peut fonc­tion­ner que si Tou­louse joue le jeu ». Ici re­vient un autre re­frain, sou­vent en­ten­du lors de cette en­quête : la men­ta­li­té des Tou­lou­sains, que ce même en­tre­pre­neur dé­crit comme « sans état d’âme ». En ré­su­mé, ceux-ci por­te­raient la seule in­dus­trie lourde res­tant en France, l’aé­ro­nau­tique, et le reste se­rait quan­ti­té né­gli­geable. « Le com­merce ou le tou­risme, vus de Tou­louse, sont des plai­san­te­ries », dit la même source. Le hub nu­mé­rique tou­lou­sain, La Mê­lée, a vé­ri­fié à ses dé­pends l’in­ten­si­té de cette per­cep­tion. En ins­tal­lant ses pre­miers groupes de tra­vail à Mont­pel­lier, en 2016, l’as­so­cia­tion a été d’em­blée ac­cu­sée de vi­sées hé­gé­mo­niques. « Nous sommes ar­ri­vés au mau­vais mo­ment, alors que la grande ré­gion se créait et sus­ci­tait les craintes du mi­cro­cosme mont­pel­lié­rain, se rap­pelle le pré­sident de La Mê­lée, Jean-fran­çois Salles. Au­jourd’hui, nous tra­vaillons à étendre le maillage entre les deux éco­sys­tèmes, en le com­plé­tant avec des briques qui n’exis­taient pas en lo­cal. Nous nous ba­sons sur les col­lèges créés spé­ci­fi­que­ment pour Mont­pel­lier : san­té, tou­risme, foodtech, etc. »

TEM­PÊTE À VE­NIR

D’autres ar­gu­ments, plus ob­jec­tifs, viennent pi­men­ter ce dé­bat, comme la ques­tion des in­fra­struc­tures. L’éloi­gne­ment des deux Mé­tro­poles et l’ab­sence de na­vettes SNCF pour les joindre fa­ci­le­ment, com­pli­que­raient tout. « C’est dé­li­cat quand tous les co­mi­tés d’in­ves­tis­se­ment sont à Tou­louse, et or­ga­ni­sés à des ho­raires dé­fa­vo­rables à Mont­pel­lier. Le glis­se­ment vers la pre­mière ne peut que s’ac­cen­tuer », pour­suit l’adhé­rent au Me­def. « Ce qui pose une vraie ques­tion : la ca­pa­ci­té des Mont­pel­lié­rains à prendre les pré­si­dences qui comptent », ré­pond Sa­muel Her­vé. Ma­rie-thé­rèse Mer­cier ren­ché­rit : « Mont­pel­lier n’a pas ob­te­nu les sièges de l’agence eu­ro­péenne du mé­di­ca­ment et de l’agence de la bio­di­ver­si­té parce qu’elle n’a pas fait de dos­sier com­mun avec Tou­louse. Elle a aus­si un point faible : son aé­ro­port. Il faut une fré­quence de lignes sur l’eu­rope pour pe­ser. Quand on a une fai­blesse tech­nique, on va cher­cher des sou­tiens forts, comme Tou­louse ». Reste la vé­ri­table bombe à frag­men­ta­tion po­li­tique, que tout le monde avoue re­dou­ter : la dé­ci­sion d’un ténor mont­pel­lié­rain qui, ac­tant ce « glis­se­ment », se dé­lo­ca­li­se­rait à Tou­louse. Au moins deux poids lourds hé­raul­tais y son­ge­raient ac­tuel­le­ment, à la fa­veur d’une ac­qui­si­tion ou d’un chan­ge­ment d’ac­tion­naires. En at­ten­dant cette nou­velle tem­pête, Carole Del­ga conti­nue à don­ner des gages. Le 20 juillet, elle a an­non­cé que le Co­mi­té ré­gio­nal de tou­risme uni­fié, et re­di­men­sion­né en agence éco­no­mique, se­ra bien ba­sé à Mont­pel­lier. An­tho­ny Rey

CAROLE DEL­GA, PRÉ­SI­DENTE DE LA RÉ­GION OC­CI­TA­NIE « Il faut en fi­nir avec ce com­plexe mont­pel­lié­rain... Ces ques­tions de ri­va­li­té entre Mé­tro­poles sont dé­pas­sées. »

SA­MUEL HER­VÉ, PRÉ­SIDENT DU ME­DEF MONT­PEL­LIER « Ce dé­bat pose une vraie ques­tion : la ca­pa­ci­té des Mont­pel­lié­rains à prendre les pré­si­dences qui comptent. »

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