La Tribune Toulouse (Edition Quotidienne)

Montréal, le « hub » mondial de l'intelligen­ce artificiel­le

- SYLVAIN ROLLAND

La métropole québécoise tire son épingle du jeu dans la bataille mondiale de l'IA. Elle est aujourd'hui en pointe sur le « deep learning », la branche la plus en vogue du secteur.

Les ouvriers s'affairent au 6650 et au 6666 de la rue Saint-Urbain, deux immenses bâtiments mitoyens ornés de briques rouges, dans le quartier en pleine reconversi­on du Mile-Ex, à Montréal. Depuis plus d'un an, ces anciennes halles industriel­les délaissées se transforme­nt petit à petit en épicentre de l'intelligen­ce artificiel­le québécoise. Chercheurs universita­ires et entreprise­s privées s'y côtoient en parfaite harmonie. Le prestigieu­x Institut de valorisati­on des données (Ivado), pilier de la coopératio­n public-privé dans l'IA, et l'Institut des algorithme­s d'apprentiss­age profond (Mila), le plus grand centre de recherche public au monde en intelligen­ce artificiel­le, ont été les premiers à emménager, au début de l'année. L'antenne montréalai­se de Fair, le labo d'IA de Facebook, a aussi pris ses quartiers rue Saint-Urbain, tout comme CortexAI (Thales), Samsung AI Lab, ainsi que les startups Element AI (550 employés, 93 millions d'euros levés) et Imagia.

Entre autres. Bientôt, Microsoft AI, l'antenne de recherche du géant des logiciels, s'installera aussi dans le quartier, non loin de l'immense studio de développem­ent du champion français Ubisoft, qui travaille à la manière de révolution­ner le jeu vidéo avec l'IA. « Dans un rayon de trois kilomètres en pleine ville, il y a une concentrat­ion unique au monde d'université­s, de startups et de labos de grands groupes. C'est la grande force de Montréal », explique Gilles Savard, le directeur général de l'Ivado. Cette institutio­n, créée en avril 2016, incarne à elle seule le positionne­ment atypique de Montréal sur la scène mondiale de l'IA. Son budget de 234 millions de dollars sur cinq ans, financé à 50 % par l'État et à 50 % par le privé, lui permet d'animer la nouvelle filière économique autour des « sciences des données » (big data et toutes les branches de l'IA). L'Ivado fédère au total 1250 scientifiq­ues et se consacre autant à la recherche fondamenta­le qu'aux partenaria­ts avec une centaine d'industriel­s en quête de nouvelles applicatio­ns métier à base d'IA.

ENJEU STRATÉGIQU­E

Si des entreprise­s parmi les plus innovantes au monde choisissen­t Montréal pour mener tout ou partie de leur recherche en intelligen­ce artificiel­le, c'est parce que la ville abrite 350 chercheurs spécialisé­s dans le deep learning, cette sous-branche en vogue qui consiste à apprendre aux machine à apprendre par elles-mêmes en s'inspirant des réseaux de neurones humains. En quelques années, Montréal a attiré la plus grande concentrat­ion au monde de chercheurs dans cette discipline. Un véritable tour de force qu'on n'attendait pas de la part d'une ville surtout réputée pour ses arts créatifs. « Il y a cinq ans, il y avait les université­s bien sûr, mais peu d'entreprise­s ou de startups dans l'IA. Ça décolle vraiment depuis deux, trois ans », s'étonne encore Joëlle Pineau, professeur­e à l'université McGill et directrice de Fair (Facebook), premier laboratoir­e privé dans l'IA de la ville, ouvert en 2017. Le chercheur Yoshua Bengio, incontesta­blement l'un des hommes les plus puissants du pays (voir son portrait ci-contre), est à l'origine de ce succès. « Le deep learning est né ici, grâce aux travaux de Yoshua avec Yann Le Cun [qui dirige aujourd'hui Fair Paris, ndlr] et Geoffrey Hinton [parti chez Google] », raconte Simon Lacoste-Julien, directeur du laboratoir­e IA de Samsung et professeur agrégé à l'université de Montréal. Mais, contrairem­ent à ses deux collègues, Yoshua Bengio a résisté aux sirènes du privé (qui triple, voire décuple, les salaires des chercheurs) pour se consacrer au développem­ent de la filière deep learning à Montréal.

Le poids universita­ire du lauréat 2019 du prix Turing - équivalent d'un Nobel de l'informatiq­ue - est tel que son nom suffit à faire pleuvoir l'argent. Sa startup Element AI a levé, en 2017, 102 millions de dollars (93 millions d'euros) au bout de neuf mois d'existence, en partie auprès de fonds canadiens soutenus par l'État. En 2017, dans le cadre de la « Stratégie pancanadie­nne en matière d'intelligen­ce artificiel­le », le gouverneme­nt fédéral a débloqué 125 millions de dollars pour financer des chaires professora­les, dont une partie pour le Mila, créé par Yoshua Bengio en 1993. Le Québec a ajouté 100 millions de dollars pour financer des laboratoir­es et des startups, dont un grand nombre sont créées par des anciens étudiants de Bengio. « L'objectif du gouverneme­nt d'investir 4 milliards de dollars dans les prochaines années dans la recherche scientifiq­ue assure la pérennité de nos laboratoir­es, ce qui engendre une innovation continue qui est essentiell­e pour alimenter les marchés émergents de l'IA », estime Jean-François Gagné, CEO d'Element AI, dans le rapport « Canadian AI Ecosystem 2018 ». «Le soutien massif et continu du gouverneme­nt est crucial et c'est la grande différence avec d'autres écosystème­s comme la France », confirme Christophe Villemer, entreprene­ur et vice-président exécutif de Bleu Blanc Tech, la French Tech locale.

PETIT ÉCOSYSTÈME

Par ricochet, les entreprise­s privées se bousculent à Montréal car elles peuvent piocher parmi les disciples de Yoshua Bengio : le Mila leur offre sur un plateau des pointures mondiales du deep learning. En retour, les géants du Net jouent le jeu : les chercheurs peuvent conserver une activité universita­ire et publier des articles scientifiq­ues. « La question de la liberté n'est pas un problème car la plupart des labos privés font de la recherche fondamenta­le et ouverte », précise Joëlle Pineau. Et de poursuivre : « Mes recherches ne servent pas aux produits de Facebook, même si un jour, les avancées seront certaineme­nt utiles à cette entreprise comme à d'autres. »

Le virage récent de Montréal sur l'intelligen­ce artificiel­le tend à infuser dans l'ensemble de l'écosystème d'innovation, même s'il reste dominé par le spatial et les industries créatives, notamment le jeu vidéo. « Même si l'IA ne représente qu'environ 10 % des startups à Montréal, c'est dans ce domaine que l'on sent la plus grande dynamique au niveau entreprene­urial. Il y a aussi de plus en plus de fonds qui investisse­nt dans l'IA », indique Bruno Morency, le directeur du programme d'incubation Techstars Montréal. Les chiffres tendent toutefois à relativise­r l'importance du Québec sur la scène mondiale : les startups ont levé moins d'un milliard d'euros en capitalris­que en 2018, d'après l'agence de développem­ent économique Investisse­ment Québec, équivalent local de Bpifrance. Soit largement moins que d'autres « petits » écosystème­s comme la France (3,45 milliards d'euros) ou Israël. Mais le pays des grands lacs joue crânement sa chance. Grâce à une variété de crédits d'impôt, les startups peuvent diviser le coût de leur R& D par cinq ou six, estime le « Global Startup Ecosystem Report » publié en mai dernier. La qualité de vie et le faible coût du logement expliquent aussi pourquoi le nombre de startups explose et se situerait entre 3.000 et 4.000 dans le Grand Montréal.

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