Ils pêchent à l’ai­mant !

Le phé­no­mène de la pêche à l’ai­mant prend de l’am­pleur, entre conscience éco­lo­gique et convi­via­li­té.

Le Bessin Libre - - LA UNE - Pierre-Maxime Le­pro­vost

Les pê­cheurs à l’ai­mant sont de plus en plus nombreux en Nor­man­die. Une pas­sion utile pour dé­pol­luer nos cours d’eau en re­mon­tant la fer­raille qui re­pose au fond.

“Je com­prends le qui­pro­quo au­tour du mot ‘pêche’, mais ce­la n’a vrai­ment rien à voir avec nous !” A la Fé­dé­ra­tion dé­par­te­men­tale de pêche de la Manche, notre ap­pel fait sou­rire. Mais il fal­lait bien s’as­su­rer que les deux pra­tiques n’ont au­cun rap­port. Rem­bal­lez vos mouches et vos vers, la pêche à l’ai­mant c’est un autre uni­vers ! Elle consiste à je­ter dans l’eau, at­ta­ché à une corde, un ai­mant d’une puis­sance plus ou moins forte pour en sor­tir des ob­jets mé­tal­liques.

Ven­dre­di 1er no­vembre, c’est en com­pa­gnie de deux pra­ti­quants caen­nais, William et Matt, que nous es­sayons cette pra­tique au bord de l’Orne, à Lou­vi­gny. Avec leurs ai­mants ca­pables de sor­tir de l’eau jus­qu’à 800 kg, la puis­sance est là. “Ce­la fait un peu plus d’un an que je pra­tique, ra­conte Matt. J’ai dé­cou­vert des vi­déos sur YouTube et j’ai eu en­vie d’es­sayer.”

Une fois équi­pés de gants pour ne pas se cou­per, ils com­mencent à lan­cer leur ai­mant au loin dans l’eau. Après l’avoir lais­sé re­po­ser quelques se­condes pour qu’il s’en­fonce dans la vase, ils le re­montent dou­ce­ment sur la berge en ti­rant leur corde. “Il ne faut pas ti­rer trop fort ni trop vite si­non on risque de perdre ce qui est ac­cro­ché, pré­cise William. Et si l’on tombe sur quelque chose de très lourd, on laisse tom­ber. Il faut savoir res­ter humble.” Et ne pas perdre son ai­mant.

Pas fa­cile en ef­fet lors­qu’on s’y es­saie ! Après quelques lan­cers où je sens l’op­po­si­tion des pierres ou des ra­cines de plantes aqua­tiques, j’ar­rive à re­mon­ter un vieux por­te­ba­gage de vé­lo. Du cô­té de William et Matt, c’est un in­ven­taire à la Pré­vert. Cer­clage de ton­neau, bar­be­lé à vache, axe de roue de scoo­ter, barres de fer, étrier, broches à che­veux... N’en je­tez plus ! Au propre comme au fi­gu­ré. “Notre mo­ti­va­tion pre­mière, c’est vrai­ment la dé­pol­lu­tion des eaux, ex­plique Jé­ré­my Tru­chot, troi­sième lar­ron du groupe d’amis. L’éco­lo­gie, c’est im­por­tant pour nous.” Près d’une di­zaine de ba­dauds s’ar­rêtent pour leur par­ler du­rant leur vi­rée. Une pe­tite fille passe d’ailleurs un long mo­ment à les re­gar­der, comme hyp­no­ti­sée par cette pêche sur­prise. Pas ques­tion pour au­tant de pra­ti­quer. Si la plu­part du temps les ob­jets sor­tis de l’eau sont sans risques, il ar­rive de tom­ber sur des mu­ni­tions. Cer­tains en­droits de la Manche et du Cal­va­dos sont en­core truf­fés d’armes et ex­plo­sifs de la Se­conde Guerre mon­diale. Bon nombre sont en­core ac­tifs. “Cer­tains fans de mi­li­ta­ria courent après ça, mais nous on pré­fère évi­ter de tom­ber là-des­sus”, pré­cise Matt. Il a dé­jà dû quelques fois ap­pe­ler des dé­mi­neurs pour ve­nir s’oc­cu­per d’ex­plo­sifs. C’est là que le bât blesse. Le dan­ger de cette pra­tique en­gendre des ré­ponses va­riées des au­to­ri­tés. Dans la Somme, un ar­rê­té pré­fec­to­ral in­ter­dit com­plè­te­ment la pêche ma­gné­tique. Dans la Manche et le Cal­va­dos, la dé­ci­sion re­vient aux mai­ries. “Avant chaque sor­tie nous ap­pe­lons les mai­ries, ex­plique Matt. Si l’on nous dit non, on res­pecte. Et si l’on a au­cune ré­ponse à notre de­mande, on y va.” C’est le cas de cette vi­rée à Lou­vi­gny, après plu­sieurs ap­pels sans suc­cès à la mai­rie.

Contac­tée par nos soins, la Pré­fec­ture de la Manche s’est conten­tée de rap­pe­ler les règles de sé­cu­ri­té à suivre en cas de dé­cou­verte de mu­ni­tions. Au­cun ar­rê­té d’in­ter­dic­tion ne semble en vue. La Pré­fec­ture du Cal­va­dos n’a pas don­né suite à nos sol­li­ci­ta­tions.

Des pra­ti­quants comptent mettre fin à ce flou. Dans le Cal­va­dos, Jé­ré­my Tru­chot et ses ca­ma­rades ont en­ga­gé les dé­marches pour créer une as­so­cia­tion. Leur vo­lon­té est de mieux en­ca­drer la pêche et d’avoir un in­ter­lo­cu­teur iden­ti­fié avec les au­to­ri­tés. “Nous vou­lons vrai­ment mon­trer que nous sommes res­pon­sables, in­siste Jé­ré­my Tru­chot. Il faut faire de la pé­da­go­gie sur cette pra­tique pour qu’elle reste au­to­ri­sée.” Tous ont dé­ci­dé que l’ar­gent gé­né­ré par la re­vente des mé­taux à des fer­railleurs se­ra re­ver­sé à des as­so­cia­tions d’aide à l’en­fance. Ils at­tendent dé­sor­mais des nou­velles des au­to­ri­tés.

Mo­ti­va­tion pre­mière : dé­pol­luer les ri­vières

On trouve de tout, comme ce fer à che­val. Plus ris­qué, il ar­rive de trou­ver des mu­ni­tions de la se­conde guerre mon­diale.

Pour la pêche à l’ai­mant il faut se mu­nir : d’un ai­mant, une so­lide corde et une paire de gants.

Clous, pièces, cap­sules... L’ai­mant a eu du suc­cès.

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