Faux pa­piers sous le clo­cher

Le Bocage Libre - - La Une - Alain Fergent

Cette se­maine, la Pro­me­nade in­so­lite d’Alain Fergent nous em­mène sous le clo­cher de l’église No­treDame d’Alen­çon, qui abri­tait une fa­brique de faux pa­piers pen­dant la Deuxième Guerre mon­diale. C’est là que l’ab­bé Mar­tin, puis l’ab­bé Fer­ré, fa­bri­quèrent, pen­dant les an­nées noires, des do­cu­ments qui ont pro­ba­ble­ment sau­vé la vie à des di­zaines de ré­frac­taires au STO, fa­milles juives, avia­teurs… Ai­dés d’un en­fant de choeur et d’un pe­tit groupe de ré­sis­tants d’Alen­çon, ils ont or­ga­ni­sé, avec l’aide d’une li­brai­rie et d’un im­pri­meur, un vé­ri­table ré­seau qui coû­ta la vie à l’un d’eux.

Il y a en plein centre-ville d’Alen­çon dans la belle église No­treDame de­ve­nue ba­si­lique, une cha­pelle qui leur est dé­diée. Quelques pho­tos ac­cro­chées au mur et une plaque de marbre où sont ins­crits leurs noms en lettres ca­pi­tales.

Pas très ca­tho­lique

Les pho­tos datent du temps de l’Oc­cu­pa­tion al­le­mande. On dis­tingue l’ab­bé Mar­tin, l’an­cien vi­caire de Notre Dame, son suc­ces­seur, l’Ab­bé Fer­ré, un en­fant de choeur Jean Do­mi­nique Bou­cher et plu­sieurs autres per­son­nages. Tous membres d’un ate­lier clan­des­tin de faux pa­piers ins­tal­lé… dans le clo­cher de l’église. Long­temps cette éton­nante his­toire de faus­saires “pas très ca­tho­liques” fut mé­con­nue et presque igno­rée, elle l’est en­core un peu pour cer­tains qui fran­chissent les portes de l’édi­fice go­thique dont la construc­tion re­monte à la guerre de Cent ans.

C’est donc l’his­toire de ce cu­ré nor­mand, l’ab­bé Mar­tin, fils de pay­sans, or­don­né prêtre en 1936, de son en­fant de choeur de qua­torze ans et d’un pe­tit groupe de ré­sis­tants d’Alen­çon qui, pen­dant l’Oc­cu­pa­tion, ani­mèrent sur place, à l’in­té­rieur du clo­cher de Notre Dame, cet ate­lier clan­des­tin de faux pa­piers.

A la de­mande des ré­seaux de Ré­sis­tance, le cu­ré an­cien pri­son­nier de guerre éva­dé s’était alors trans­for­mé en faus­saire, son en­fant de

L’his­toire est ac­cro­chée au clo­cher Notre Dame d’Alen­çon : pen­dant la guerre, le vrai cu­ré et ses faux pa­piers

choeur imi­tait à la per­fec­tion la si­gna­ture d’un fonc­tion­naire de la Pré­fec­ture de l’Orne et le pa­tron d’une im­pri­me­rie lo­cale, membre de l’Or­ga­ni­sa­tion Ci­vile et Mi­li­taire, un mou­ve­ment de la Ré­sis­tance, four­nis­sait de quoi rem­plir les do­cu­ments of­fi­ciels des­ti­nés à ai­der les ré­frac­taires au STO, les avia­teurs al­liés abat­tus, les fa­milles juives, entre autres.

On ra­conte que des mil­liers de per­sonnes bé­né­fi­cièrent de ce “tra­fic” qui fonc­tion­na à plein ré­gime pen­dant les an­nées noires. Chaque jour ou presque, l’ab­bé Mar­tin se fai­sait re­mettre par l’im­pri­meur com­plice, Ber­nard Gri­sard, des for­mu­laires de cartes d’iden­ti­té im­pri­més. Le ma­té­riel était en­tre­po­sé à l’in­té­rieur du clo­cher. Entre deux messes, le cu­ré et son en­fant de choeur se met­taient au tra­vail. C’est dans une li­brai­rie toute proche, rue du ber­cail, que les faus­saires fai­saient li­vrer leurs co­lis à leurs des­ti­na­taires !

En 1943, l’ab­bé Pou­lain fut dé­pla­cé par pré­cau­tion dans une autre paroisse. Son suc­ces­seur, vi­caire de Notre Dame, l’ab­bé Fer­ré se mit à son tour à la tâche jus­qu’à ce qu’on dé­mé­nage l’ate­lier de faux pa­piers dans les bu­reaux d’un avoué de la ville, un cer­tain Paul Gost lui aus­si ré­sis­tant. En jan­vier 1944, quelques mois avant le dé­bar­que­ment al­lié, le tra­fic est dé­cou­vert par ha­sard : un homme mu­ni de faux pa­piers est ar­rê­té dans les rues d’Alen­çon, la Ges­ta­po re­monte la fi­lière, sur­veille dis­crè­te­ment l’ab­bé Fer­ré et dé­barque au pres­by­tère. Le prêtre, l’avoué et l’im­pri­meur sont dé­por­tés.

Paul Gost est mort le jour du DDay, le 6 juin 1944. Il s’est éteint dans les bras de son ami cu­ré pen­dant son trans­fert au camp de Neun­gamme. L’ab­bé Fer­ré fut li­bé­ré en avril 1945, tout comme l’im­pri­meur. Le pre­mier à Da­chau, le se­cond à Ber­gen Bel­sen.

Quand les cloches sonnent à toute vo­lée à Notre Dame, c’est aus­si pour ne pas les ou­blier.

Pra­tique. Paroisse Notre Dame d’Alen­çon, rue du Ber­cail. Tel. 02 33 26 20 89.

L’église Notre Dame d’Alen­çon consa­crée ba­si­lique en 2009 est aus­si connue pour avoir cé­lé­bré le ma­riage de Louis et Zé­lie Mar­tin, les pa­rents de Sainte Thé­rèse de Li­sieux. En plein centre de la vieille ville, son en­vi­ron­ne­ment im­mé­diat fait au­jourd’hui l’ob­jet de mul­tiples tra­vaux de ré­no­va­tion. La cha­pelle dé­diée aux fa­meux faus­saires de 1944 a été inau­gu­rée il y a quatre ans.

L’ab­bé Fer­ré, l’an­cien vi­caire de­ve­nu faus­saire !

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