J.-B. Bayard veut une loi d’ave­nir pour l’agri­cul­ture plus am­bi­tieuse

Après l’adop­tion en pre­mière lec­ture de la loi d’ave­nir pour l’agri­cul­ture, Jean- Ber­nard Bayard, pré­sident de la Chambre ré­gio­nale d’agri­cul­ture du Nord- Pas de Ca­lais livre ses im­pres­sions.

Le Courrier de Fourmies - - AGRICULTUR­E - Pro­pos recueillis par Au­ré­lie Fran­cart

La loi d’ave­nir pour l’agri­cul­ture, l’ali­men­ta­tion et la fo­rêt a été adop­tée en pre­mière lec­ture à l’As­sem­blée na­tio­nale en jan­vier. En avril, la loi doit être étu­diée au Sé­nat. En at­ten­dant cette pro­chaine étape, Jean-Ber­nard Bayard, pré­sident de la Chambre ré­gio­nale d’agri­cul­ture du Nord-Pas de Ca­lais était au­di­tion­né par les sé­na­teurs ces mer­cre­di et jeu­di afin d’ex­pri­mer sa po­si­tion. Son pre­mier sen­ti­ment ? « La loi manque d’am­bi­tion. » L’Ob­ser­va­teur : Quel est votre sen­ti­ment gé­né­ral sur cette loi ? Jean-Ber­nard Bayard : « Au vu du titre même de la loi, sin­cè­re­ment, le conte­nu manque to­ta­le­ment d’am­bi­tion. Il y a un cer­tain nombre de points à l’in­té­rieur qui poussent vers une dé­pro­fes­sion­na­li­sa­tion de l’agri­cul­ture. Pour au­tant, on ne re­jette pas tout dans cette loi. On veut sim­ple­ment pous­ser nos idées et confor­ter un cer­tain nombre de points qui ne sont pas in­in­té­res­sants. » Qu’est-ce que la loi d’ave­nir peut vrai­ment ap­por­ter au monde agri­cole ? J.- B. Bayard : « Dans la si­tua­tion pré­sente, elle va ap­por­ter une cla­ri­fi­ca­tion au ni­veau de la So­cié­té d'amé­na­ge­ment fon­cier et d'éta­blis­se­ment ru­ral (Sa­fer), en par­ti­cu­lier sur le rôle de la com­mis­sion des struc­tures. L’en­jeu : une meilleure ges­tion du fon­cier ru­ral et de son ex­ploi­ta­tion. Mais glo­ba­le­ment, on vou­drait al­ler au-de­là : sur le sta­tut de l’ex­ploi­tant, sur ce­lui du monde agri­cole au re­gard de l’éco­no­mie et de la biodiversi­té. Ce sont des points qui de­vraient être mieux tra­vaillés dans le cadre de cette loi. Ré­sul­tat : on voit un ave­nir plu­tôt li­mi­té pour notre agri­cul­ture. » Pour­tant cette loi s’in­té­resse au ren­for­ce­ment de la com­pé­ti­ti­vi­té et l’in­no­va­tion des dif­fé­rentes fi­lières de pro­duc­tion, de trans­for­ma­tion et de com­mer­cia­li­sa­tion… J.- B. Bayard : « C’est dans les in­ti­tu­lés certes, mais quand on tra­duit, on n’ob­serve pas de le­vées spec­ta­cu­laires sur les pres­sions ré­gle­men­taires qui existent à l’égard de l’agri­cul­ture. Il y a des su­jets qui tiennent de l’idéo­lo­gie et non du prag­ma­tisme. C’est pour ça que dans cette loi, nous étions por­teurs d’idées pour don­ner une bouf­fée d’oxy­gène et per­mettre à l’agri­cul­ture de re­par­tir. Et on n’a pas ce qu’on pou­vait es­pé­rer. J’ai le sen­ti­ment que cette loi conduit da­van­tage à un re­pli sur notre si­tua­tion na­tio­nale alors qu’on est dans un contexte to­ta­le­ment eu­ro­péen, l’Eu­rope se trou­vant elle-même dans un contexte mon­dia­li­sé. »

« Les écoles d’agri­cul­ture sont pleines, elles tournent bien et ont une ex­cel­lente ré­pu­ta­tion. »

Par­ler de forte com­pé­ti­ti­vi­té et d’in­no­va­tion et dans le même temps de pré­ser­va­tion du ca­rac­tère fa­mi­lial des ex­ploi­ta­tions, est-ce réa­li­sable ? J.- B. Bayard : « Oui. Ce n’est pas contra­dic­toire. On est fier de la den­si­té de po­pu­la­tion qu’on a sur notre ter­ri­toire. Quand vous n’êtes pas com­pé­ti­tif, vous ne ven­dez pas sur votre ter­ri­toire et ce sont les autres qui viennent vendre sur votre ter­rain. Notre sou­hait est bien de main­te­nir cette agri­cul­ture fa­mi­liale. Dans le Nord-Pas de Ca­lais, la moyenne est d’une soixan­taine d’hec­tares en po­ly­cul­ture ou éle­vage. Il faut ab­so­lu­ment don­ner de la com­pé­ti­ti­vi­té car le sec­teur de l’éle­vage est en ré­gres­sion et ça va conti­nuer de s’am­pli­fier. Ça concerne le sec­teur agri­cole mais ça concerne aus­si les autres sec­teurs éco­no­miques. Je ne suis pas pour un sché­ma de dé­crois­sance. Je suis à la porte d’Hé­nin-Beaumont et je sais ce que sont les si­tua­tions dra­ma­tiques. Je pré­fère que l’agri­cul­ture contri­bue à créer de l’em­ploi ; et pour créer de l’em­ploi, il faut qu’elle soit com­pé­ti­tive. » Dans cette loi, on parle de l’éle­vage comme étant un sec­teur pou­vant contri­buer à l’amé­na­ge­ment et au dé­ve­lop­pe­ment des ter­ri­toires… Ce­la peut-il être un point fort pour les éle­veurs du Nord-Pas de Ca­lais ? J.- B. Bayard : « Oui, à condi­tion qu’on ait des points concrets. Le fait d’avoir une ré­gres­sion du sec­teur de l’éle­vage (50-50 vé­gé­tal/ani­mal il y a vingt ans contre 2/3 vé­gé­tal 1/3 ani­mal au­jourd’hui), est in­quié­tant à double titre. D’abord par la pré­sence d’agri­cul­teurs li­mi­tée au ni­veau des com­munes : du coup il y a moins de contacts. Et puis, il y a une mé­fiance réelle tant au ni­veau des élus que des ha­bi­tants à l’égard des ex­ploi­tants agri­coles. Il y a des craintes de la part du ci­toyen sur nos ac­ti­vi­tés. On parle sys­té­ma­ti­que­ment d’un sché­ma in­dus­triel pour faire peur aux gens, mais ce n’est pas ce qu’on veut. On ne veut pas de fermes à 1 000 vaches. Je pense que les in­ten­tions qui sont don­nées dans cette loi sont bonnes mais ça ne va pas as­sez loin. » Une autre dif­fi­cul­té existe dans le Nord-Pas de Ca­lais : trou­ver des re­pre­neurs ou de la main-d’oeuvre qua­li­fiée. Est-ce que la loi d’ave­nir ré­pond à cette dif­fi­cul­té ? J.- B. Bayard : « Je n’y crois pas

« On a plus de 4 mil­lions de con­som­ma­teurs sur notre ré­gion et près de 80 mil­lions sur 300 km de rayon : c’est une chance pour dé­ve­lop­per les cir­cuits courts. » JEAN-BER­NARD BAYARD PRÉ­SIDENT DE LA CHAMBRE RÉ­GIO­NALE D’AGRI­CUL­TURE.

trop. Sur les re­prises d’ex­ploi­ta­tions, il y a un vo­let éco­no­mique dé­ter­mi­nant. Les gens sont in­té­res­sés par un sec­teur d’ac­ti­vi­té quand ça fonc­tionne d’un point de vue éco­no­mique et quand l’image vé­hi­cu­lée est bonne. Pour trou­ver des gens qui soient for­més, dans l’éle­vage ou dans le sec­teur de pro­duc­tion dans son en­semble, on a du mal à trou­ver du monde. Les écoles d’agri­cul­ture sont pleines. Elles tournent bien et ont une ex­cel­lente ré­pu­ta­tion, mais on a tou­jours du mal à trou­ver des pro­fils qui cor­res­pondent aux be­soins. Le pro­blème est que l’on ne pré­sente pas as­sez vite les dif­fé­rentes orien­ta­tions exis­tantes aux jeunes. Il y a aus­si un pro­blème spé­ci­fique fran­çais : le tra­vail ma­nuel n’est pas va­lo­ri­sé. » Le Nord-Pas de Ca­lais a aus­si des atouts. Les cir­cuits courts, c’en est un. La loi va- t-elle per­mettre de ren­for­cer ce dis­po­si­tif ? J.- B. Bayard : « Il y a un axe de la loi qui s’in­té­resse à ce­la. Cet axe concerne es­sen­tiel­le­ment les ex­ploi­ta­tions qui ren­contrent des dif­fi­cul­tés. Sur ce su­jet, on est plu­tôt en avance. Le Nord comme le Pas-de-Ca­lais sont des dé­par­te­ments plu­tôt exem­plaires en terme de cir­cuits courts au ni­veau de leurs ex­ploi­ta­tions agri­coles et de la com­mer­cia­li­sa­tion de leurs pro­duits, avec tout un pan concer­nant la vente di­recte à la ferme. Par ailleurs, on a une marque, “Sa­veurs en’Or”, qui donne d’ex­cel­lents ré­sul­tats. Les fac­teurs qui pour­raient in­ter­ve­nir dans une loi sont as­sez li­mi­tés ou alors vous tom­bez sur des contrainte­s. Il faut plu­tôt at­tendre des po­li­tiques d’in­ci­ta­tions. Ici en tout cas on a une chance ter­rible : on a plus de quatre mil­lions de con­som­ma­teurs sur notre ré­gion et sur 300 km de rayon, un bas­sin de quatre-vingts mil­lions de con­som­ma­teurs. Voi­là de quoi fa­vo­ri­ser les cir­cuits courts, mais le monde agri­cole ne peut pas le faire seul. Il faut un ac­com­pa­gne­ment, un sou­tien des pou­voirs pu­blics. » Les nou­velles ré­gle­men­ta­tions en termes d’éco­lo­gie et de trai­te­ments phy­to­sa­ni­taires peuvent-elles être un frein à la com­pé­ti­ti­vi­té des agri­cul­teurs nor­distes, no­tam­ment sur les mar­chés étran­gers ? J.- B. Bayard : « Non ce n’est pas du tout un frein. Ce que je de­mande, c’est sim­ple­ment que l’État as­sume ses res­pon­sa­bi­li­tés et que l’Eu­rope en fasse de même. Il n’y a ja­mais eu un pro­duit qui a été uti­li­sé sans avoir l’au­to­ri­sa­tion de l’État. Le gou­ver­ne­ment, que ce soit ce­lui de gauche ac­tuel­le­ment ou ce­lui de droite, a tou­jours eu l’air de se dé­doua­ner de ses res­pon­sa­bi­li­tés alors que c’est lui qui donne son ac­cord. Il laisse pen­ser au com­mun des mor­tels que le pay­san uti­lise des pro­duits qui à la li­mite, ne pour­raient pas l’être. Alors je veux bien qu’on peau­fine la loi pour aug­men­ter la sé­cu­ri­té sur les pro­duits et sur la san­té des uti­li­sa­teurs. Mais l’es­sen­tiel, et c’est la pre­mière res­pon­sa­bi­li­té vient bien de l’État et de l’Eu­rope parce que quand on parle de com­pé­ti­ti­vi­té, c’est de tra­vailler avec des condi­tions iden­tiques sur l’en­semble des

pays eu­ro­péens. » Concer­nant les mar­chés étran­gers jus­te­ment, on évoque de nou­veaux dé­bou­chés dans le bas­sin mé­di­ter­ra­néen. Les agri­cul­teurs du Nord- Pas de Ca­lais y trou­ve­ront-ils leur place ? J.- B. Bayard : « Oui, dans les ac­cords qui peuvent exis­ter, le Nord-Pas de Ca­lais peut avoir sa place. Au ni­veau des cé­réales et des farines. C’est une com­plé­men­ta­ri­té sur des échanges. Il ne s’agit pas d’al­ler en­va­hir les pays de la Mé­di­ter­ra­née avec nos pro­duits mais de dé­ve­lop­per une ac­ti­vi­té agri­cole avec trans­for­ma­tion et com­mer­cia­li­sa­tion dans ces pays. Ces nou­veaux dé­bou­chés concernent aus­si tout ce qui est lié à la mé­tha­ni­sa­tion et à l’éner­gie. Et dans ce do­maine, la ré­gion a to­ta­le­ment sa place. Nous avons cinq uni­tés de mé­tha­ni­sa­tion, on en a cinq ou six en construc­tion, neuf qui at­tendent une au­to­ri­sa­tion. Cette dé­marche ac­tuel­le­ment en route, nous ouvre ef­fec­ti­ve­ment de nou­veaux dé­bou­chés. »

Jean-Ber­nard Bayard es­père que cer­tains ar­ticles de la loi se­ront re­vus avant son adop­tion dé­fi­ni­tive.

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