Il res­sus­cite Théo­phile Le­grand et l’his­toire de la ville

L’homme qui a ap­por­té l’in­dus­trie à Fourmies

Le Courrier de Fourmies - - LA UNE - An­toine Pi­sa­no

Au­jourd’hui, peu de gens sont sus­cep­tibles de dire qui était l’homme et quelle fut son oeuvre.

Jean-Louis Chap­pat a me­né l’en­quête pen­dant six ans pour re­cons­ti­tuer à tra­vers un livre l’his­toire de Théo­phile Le­grand, l’homme par qui l’in­dus­trie tex­tile a pris son es­sor à Fourmies.

Théo­phile Le­grand est certes le nom d’une rue de Fourmies. Mais au-de­là, il s’agit sur­tout du nom d’un ca­pi­taine d’in­dus­trie qui a trans­for­mé à ja­mais la ville. Jean-Louis Chap­pat en a mé­tho­di­que­ment re­cons­ti­tué la bio­gra­phie, à tra­vers une en­quête longue de six ans, dont il a ti­ré un livre.

GE­NÈSE DU PRO­JET

Ce tra­vail ti­ta­nesque dé­coule d’un ha­sard, la ren­contre entre Jean-Louis Chap­pat et Chris­tian Cam­bier, l’un des 3 000 des­cen­dants ré­per­to­riés de l’in­dus­triel. Ce même Chris­tian Cam­bier, Four­mi­sien de nais­sance, est con­nu sur le ter­ri­toire pour avoir créé la fon­da­tion Théo­phile Le­grand qui, chaque an­née, dé­cerne un prix du tex­tile in­no­vant. C’est éga­le­ment lui qui a ra­che­té la de­meure que fit bâ­tir son illustre an­cêtre, le Châ­teau de la Mar­lière, de­ve­nu un ma­gni­fique hô­tel. Il y a près d’une dé­cen­nie, Chris­tian Cam­bier sol­li­cite donc les ser­vices de Jean-Louis Chap­pat « pour écrire une bro­chure d’une cin­quan­taine de pages. Le but, c’était d’être tran­quille ad vi­tam ae­ter­nam quand on me de­man­de­rait qui était Théo­phile Le­grand. [...] Pas de pot, neuf ans après, on se re­trouve avec 600 pages », iro­nise-t-il au cours d’une ré­cep­tion don­née au châ­teau pour an­non­cer la sor­tie du livre. Car fi­na­le­ment, le des­cen­dant de Théo­phile Le­grand s’est lais­sé convaincre par le pro­jet un peu fou de Jean-Louis Chap­pat, de re­cons­ti­tuer toute l’his­toire du per­son­nage. « Théo­phile Le­grand mé­ri­tait plus qu’une simple bro­chure », jus­ti­fie Jean-Louis Chap­pat. Au­jourd’hui, Chris­tian Cam­bier et lui sont donc liés par une même fier­té et une re­con­nais­sance mu­tuelle. Et na­tu­rel­le­ment, après tant d’an­nées d’at­tente, Chris­tian Cam­bier s’est em­pres­sé de lire l’ou­vrage. Sans en ré­vé­ler tous les se­crets, il a te­nu à sou­li­gner l’ori­gi­na­li­té de la dé­marche : « Ha­bi­tuel­le­ment, on parle de l’his­toire du XIXe siècle en par­tant de Pa­ris alors que dans ce bou­quin, on part de Fourmies. Et comme nous sommes tous is­sus de ce ter­ri­toire, c’est d’au­tant plus pas­sion­nant. »

UN IN­DUS­TRIEL NO­VA­TEUR

Qui était Théo­phile Le­grand ? Pour ré­pondre à cette ques­tion simple en ap­pa­rence, Jean-Louis Chap­pat a dû re­cons­ti­tuer un im­mense « puzzle ». Son en­quête, il la ré­sume par cette phrase : « Théo­phile Le­grand a tra­ver­sé la vie en lais­sant des tra­ces, mais on ne les trouve pas là où elles de­vraient être. » Il a donc été obli­gé de ru­ser, d’uti­li­ser des che­mins de tra­verse pour par­ve­nir à re­tra­cer la vie de l’in­dus­triel. Une oeuvre de mé­moire es­sen­tielle, puis­qu’« au­jourd’hui, peu de gens sont sus­cep­tibles de dire qui était l’homme et quelle fut son oeuvre. » Théo­phile Le­grand nait à Fourmies en 1799 d’un père fa­bri­cant de fil de den­telle et fi­la­teur de co­ton. A l’époque, les prin­ci­paux dé­bou­chés pour ce type de mar­chan­dises se trouvent en Haute-Loire, où le jeune homme ac­com­pagne ré­gu­liè­re­ment son père en dé­pla­ce­ment. C’est d’ailleurs là-bas, au Puy-en- Ve­lay, qu’il trou­ve­ra son épouse, Hé­lène Jo­sé­phine La­bil­he­rie. Il vi­vra même cinq ans sur place, ce qui lui per­met­tra d’en­tre­voir l’évo­lu­tion des tech­niques dans les fi­la­tures de laine cor­dée. De re­tour à Fourmies en 1825, Théo­phile Le­grand fonde la toute pre­mière fi­la­ture de laine pei­gnée de la ville. Et d’en­trée de jeu, il équipe son usine d’une ma­chine à va­peur qui le pla­ce­ra à la pointe de la tech­no­lo­gie. Pour­tant, à l’époque, le voyage pour ral­lier Fourmies avait des al­lures de pé­riple, car le vil­lage n’était des­ser­vi que par des che­mins boueux. Mal­gré tout, Théo­phile Le­grand par­vient à mettre en branle une dy­na­mique, et tout le monde lui em­boîte le pas. En 1830, Fourmies compte quatre fi­la­tures, en 1840 elle en compte dix et par la suite, le chiffre ne fait plus que grim­per. En 1880, Fourmies est le pre­mier centre mon­dial de laine pei­gnée fine, ni plus ni moins que le fil de laine le plus fin que l’on puisse pro­duire à cette époque. C’est cette prouesse tech­no­lo­gique qui vau­dra à Théo­phile Le­grand, et à la ville dont il fut par ailleurs conseiller mu­ni­ci­pal, une telle ré­pu­ta­tion dans l’in­dus­trie na­tio­nale et mon­diale. L’his­toire de Théo­phile Le­grand et de ses réus­sites a du­ra­ble­ment chan­gé le vi­sage de Fourmies qui, en de­ve­nant une ville, s’est do­tée de nom­breuses ad­mi­nis­tra­tions et ser­vices. L’em­preinte de ce grand ca­pi­taine d’in­dus­trie, c’est aus­si la créa­tion de la fi­la­ture du Ma­la­koff en 1857, d’une usine à Wignehies en 1838 et en pa­ral­lèle, de nom­breux pei­gnages à Anor, Gla­geon, Lies­sies, etc. A lui seul, Théo­phile Le­grand a eu jus­qu’à 1 700 ou­vriers sous ses ordres. « A tra­vers le prisme de la vie de ce grand ca­pi­taine d’in­dus­trie, c’est l’his­toire du ter­ri­toire qui est écrite pour la pre­mière fois. Chaque page pré­sente de l’in­édit et ra­conte comment s’est dé­ve­lop­pée la ré­gion », conclut Jean-Louis Chap­pat.

Chris­tian Cam­bier (à gauche) et Jean-Louis Chap­pat ont pré­sen­té non sans une cer­taine fier­té le livre, ré­sul­tat d’un tra­vail mo­nu­men­tal.

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