Mais qui se sou­vient de Claire Ro­man ?

Aus­si cé­lèbre dans les an­nées 1930 qu’Hé­lène Bou­cher ou Ma­ryse Hilsz, Claire Ro­man est tom­bée dans les ou­bliettes de l’his­toire. La dé­cou­verte ré­cente des ves­tiges du Cau­dron “Goé­land” dans le­quel elle a dis­pa­ru per­met de re­tra­cer la vie d’une grande pi­lo

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 573/août 2017 - Par Gilles Col­la­ve­ri

Le des­tin funeste de la pre­mière femme pi­lote de l’ar­mée de l’Air.

En juillet 2016, l’opé­ra­tion de re­cherche des restes du Cau­dron “Goé­land” dans le­quel Claire Ro­man trou­va la mort en 1941 a été cou­ron­née de suc­cès. Cette dé­cou­verte per­met d’évo­quer la fi­gure de cette femme ex­cep­tion­nelle mais aus­si d’ex­po­ser des frag­ments d’un avion d’un type au­jourd’hui to­ta­le­ment dis­pa­ru. La re­cherche his­to­rique en amont a été longue. À quel en­droit le Cau­dron de Claire Ro­man était-il tom­bé ? Com­ment re­trou­ver l’em­pla­ce­ment exact de ce site ?

La re­cherche de l’épave dans les mon­tagnes

Le par­cours ad­mi­nis­tra­tif a été tout aus­si contrai­gnant : au­to­ri­sa­tion de la Pré­fec­ture, feu vert du pro­prié­taire du ter­rain, des Eaux et fo­rêts, etc. mais tous les re­tours ont été po­si­tifs et le dos­sier of­fi­ciel est fin prêt.

Sur le ter­rain, la mon­tagne est belle mais es­car­pée. En haut, les nuages nous en­tourent, la vi­si­bi­li­té est qua­si-nulle. Nous com­pre­nons pour­quoi le Goé­land, dans le­quel Claire Ro­man était pas­sa­gère, a per­cu­té ce pic. Heu­reu­se­ment, nous sa­vons où al­ler, grâce aux té­moi­gnages lo­caux. Très vite, des pièces d’avion ap­pa­raissent. Elles sont réel­le­ment uniques, puisque le Cau­dron “Goé­land” a to­ta­le­ment dis­pa­ru de la pla­nète… Pour cette rai­son, ces lon­ge­rons et ces lisses tor­dus ont une vraie va­leur his­to­rique. Nous trou­vons de la struc­ture de la cel­lule, et des élé­ments com­po­sant les sys­tèmes avion, comme des équipements : l’al­ti­mètre, un phare d’at­ter­ris­sage, une poi­gnée de porte…

Des traces de pein­ture nous ra­content l’his­toire de ce Cau­dron “Goé­land” im­ma­tri­cu­lé F-AOMR : il vo­la d’abord chez Air Bleu, puis fut re­peint confor­mé­ment aux ins­truc­tions de Vi­chy, avec un jaune c ca­na­ri vif, bien connu d des mo­dé­listes. Des pe­tits mor­ceaux d’en­toi­lage por­tant les deux cou­leurs nous r ra­content ce pas­sé.

Une plaque nous confirme for­mel­le­ment le type avion : “C445” pour Cau­dron 445 et la date de fa­bri­ca­tion : mars 1939. “VR” est le tamp pon du Bu­reau Vé­ri­tas. Nous sommes face à un grand puzzle que nous ras­sem­blons pour dé­cou­vrir l’his­toire com­plète de cet avion et de ses oc­cu­pants.

Un vol de rou­tine tourne au drame

Claire Ro­man a em­bar­qué à bord d’un Cau­dron “Goé­land” au dé­part de Vi­chy. Elle va vi­si­ter sa

mère ma­lade à Pau. Ils sont trois à bord de l’avion : le pi­lote Max Rives, le ra­dio­na­vi­gant Jean-Ma­rie Jo­ly et Claire Ro­man, pas­sa­gère. Du­rant le tra­jet, la mé­téo se dé­grade et, dans les Py­ré­nées au­doises, l’avion est pris dans un orage. Le pi­lote ne peut pas voir le pic boi­sé de­vant lui et l’avion s’écrase, tuant ses trois oc­cu­pants. Les ha­bi­tants des en­vi­rons ont bien en­ten­du le bruit de mo­teurs, puis l’ac­ci­dent, mais il n’y a plus rien à faire quand ils ar­rivent sur les lieux. L’épave se­ra éva­cuée et les sou­ve­nirs de cet ac­ci­dent sont mis en veilleuse jus­qu’à ce jour de juillet 2016.

Qui était Claire Ro­man ?

Claire Ro­man est ori­gi­naire de Mul­house et is­sue d’un mi­lieu plu­tôt ai­sé. Jeune, elle voyage beau­coup avec son père, et fait des études à Pa­ris puis à Londres. Elle se ma­rie avec un hé­ros de la guerre de 1914, Serge Ro­man, mais ce der­nier, mar­qué par les évé­ne­ments qu’il a vé­cus, se sui­cide en mars 1932. Ter­ri­ble­ment en­deuillée par ce drame, Claire Ro­man dé­cide de se consa­crer aux autres : elle s’en­gage dans la Croix-Rouge, à Mek­nès, au Ma­roc, et c’est là pour la pre­mière fois qu’elle voit de près des avions. In­té­res­sée et ai­dée en ca­chette par son in­fir­mière en chef, elle réus­sit à vo­ler, puis elle ap­prend à pi­lo­ter. De re­tour à Pa­ris à 1933, sa pas­sion du pi­lo­tage se confirme et elle s’ins­crit à l’aé­ro-club Ro­land Gar­ros d’Or­ly puis à l’aé­ro- club Cau­dron ba­sé à Guyan­court. En mai 1934, elle par­ti­cipe au ral­lye Pa­ris-Deau­ville. Fin 1934, elle part en An­gle­terre pour dé­cou­vrir d’autres types d’ap­pa­reils : Avro “Avian”, Avro “Ca­det” et De Ha­villand “Push Moth”.

Com­pé­ti­tions sur com­pé­ti­tions

Dé­but 1935, elle s’ini­tie à la vol­tige, puis par­ti­cipe à la pre­mière Coupe Hé­lène Bou­cher avec un Maillet. Elle se classe se­conde alors que son mo­teur est moi­tié moins puis­sant que ce­lui de la vain­queur, Ma­ryse Hilsz. Tour de France des pro­to­types, vol

sans vi­si­bi­li­té, les 12 heures d’An­gers, Tour de Bel­gique, Claire Ro­man n’ar­rête pas et en­chaîne com­pé­ti­tion sur com­pé­ti­tion. En pa­ral­lèle, elle par­fait ses connais­sances et ob­tient son bre­vet de pi­lote et na­vi­ga­teur de trans­port, tout en sui­vant des cours de ra­dio et de mé­ca­nique. En même temps que cette ac­ti­vi­té aé­ro­nau­tique dé­bor­dante, elle conti­nue à oeu­vrer pour la Croix-Rouge.

Son sa­voir-faire ex­cep­tion­nel se confi rme : cou­rant 1937, avec son amie Alix Lu­cas-Nau­din, elle réus­sit un raid Pa­ris-Pon­di­che­ry, avec un Salm­son D2 “Ph­ry­gane”. Fin 1937, elle aligne le re­cord fé­mi­nin d’al­ti­tude et le re­cord fé­mi­nin de vi­tesse.

Pre­mière femme pi­lote de l’ar­mée de l’Air

1939, la guerre est là. Claire Ro­man de­vient la pre­mière femme pi­lote de l’ar­mée de l’Air. Elle a pour mis­sion de convoyer des avions de tou­risme ré­qui­si­tion­nés. Elle part en avion et rentre en train, avec sa com­bi­nai­son de vol, et son pa­ra­chute sous le bras. Puis, de­vant l’avan­cée al­le­mande, elle ra­mène des ap­pa­reils pour évi­ter qu’ils ne tombent dans les mains de l’ar­mée al­le­mande, sou­vent en rase-mottes pour évi­ter les chas­seurs de la Luft­waffe.

En juin 1940, ve­nant de Landes de Bus­sac, elle se pose à Rennes, mais les Al­le­mands sont dé­jà là ! Sur­prise, elle est faite pri­son­nière. Sa pra­tique de la langue al­le­mande fa­ci­lite ses re­la­tions avec ses geô­liers et elle pro­fite d’un mo­ment d’in­at­ten­tion pour s’éva­der, dé­gui­sée en ci­vil avec un ta­blier de cui­sine et un pa­nier à pro­vi­sions à la main.

Elle saute sur une bi­cy­clette et roule sans in­ter­rup­tion 80 km, jus­qu’à l’aé­ro­port de La Baule-Es­cou­blac où les mé­ca­ni­ciens s’af­fairent, in­cons-

cients du dan­ger qui s’ap­proche. Elle les pré­vient puis monte dans un NA 57, ap­pa­reil qu’elle n’a ja­mais pi­lo­té. Un bref “am­phi-ca­bine” et la voi­là qui dé­colle vers Bus­sac. Le com­man­dant Le­leu, son su­pé­rieur hié­rar­chique qui la croyait per­due, est stu­pé­fait de la voir sor­tir d’un avion, trois jours après sa dis­pa­ri­tion. Pour cet ex­ploit, elle re­çoit une ci­ta­tion à

l’Ordre de l’ar­mée avec re­mise de la Croix de guerre.

L’armistice si­gné, les avions res­tent au sol et Claire Ro­man ne peut plus vo­ler. Elle se consacre au­tant qu’elle le peut au bien-être des sol­dats fran­çais et va de camps en camps pour ten­ter d’al­lé­ger leurs souf­frances, avec l’aide de la Croix-Rouge. En août 1941, elle ap­prend que sa mère est ma­lade, à Pau. Elle em­barque à Vi­chy dans le “Goé­land” n° 3/6/7267 et dé­colle vers son des­tin…

Une ex­po­si­tion à Ae­ro­sco­pia

La dé­cou­verte ex­cep­tion­nelle de ces ves­tiges em­preints d’his­toire mé­ri­tait une ex­po­si­tion à part en­tière, ce qui a été fait dans le mu­sée Ae­ro­sco­pia, à Bla­gnac, près de Tou­louse. Jusque fin août, vous pou­vez voir dans l’îlot “ar­chéo­lo­gie aé­ro­nau­tique” des frag­ments émou­vants de l’avion de Claire Ro­man : un hu­blot, l’al­ti­mètre, une sou­pape. Dans cette vi­trine, vous pour­rez éga­le­ment ad­mi­rer une ma­quette de “Goé­land” au 1/72 de l’avion dans le­quel la pi­lote a trou­vé la mort : dé­co­ra­tion et im­ma­tri­cu­la­tion de son ap­pa­reil sont re­pro­duites avec une fi­dé­li­té ab­so­lue.

Remerciements à Sté­phane Ni­co­laou et tous les ac­teurs lo­caux qui ont contri­bué à cette dé­cou­verte.

Un hu­blot Le C 445 gra­vé sur une plaque confirme le type de l’avion, un Cau­dron “Goé­land”. L’al­ti­mètre.

G. COL­LA­VE­RI

Le pic près du­quel Claire Ro­man dis­pa­rut.

Un phare d’at­ter­ris­sage.

G. COL­LA­VE­RI

S. BEILLIARD

4 août 1941 : l’orage sur­prend le “Goé­land” F-AOMR.

MAE

Claire Ro­man s’ini­tie à la vol­tige au dé­but de 1935.

FA­MILLE MAZIÈRES

Un Cau­dron “Goé­land” sem­blable à ce­lui dans le­quel Claire Ro­man em­bar­qua pour son der­nier vol.

Claire Ro­man.

Lisses et lon­ge­rons d’un avion au­jourd’hui com­plè­te­ment dis­pa­ru. Les cou­leurs ra­content l’his­toire de cet avion bleu d’Air Bleu puis jaune “Vi­chy”. Une ex­po­si­tion à Ae­ro­sco­pia, à Bla­gnac, jusque fin août 2017, per­met de dé­cou­vrir les plus belles pièces...

DR

Une pi­lote élé­gante…

G. COL­LA­VE­RI

BLACKCATMODELS

Une ma­quette sai­sis­sante de réa­lisme.

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