Opé­ra­tion Bo­nite

Afin de li­bé­rer 2 500 res­sor­tis­sants eu­ro­péens pris en otage à Kol­we­zi, au Zaïre, une opé­ra­tion est mise sur pied dans l’ur­gence en mai 1978.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 582/mai 2018 - Par Paul Villa­toux

Mai 1978 : afi n de sau­ver des ex­pa­triés, une opé­ra­tion aé­ro­por­tée est lan­cée de toute ur­gence.

Il y a 40 ans, en mai 1978, l’ar­mée fran­çaise exé­cu­tait une opé­ra­tion aé­ro­por­tée dont les ré­per­cus­sions ont eu, à l’époque, un re­ten­tis­se­ment mon­dial. Grâce au sa­voir-faire et à l’ha­bi­le­té des lé­gion­naires du 2e Ré­gi­ment étran­ger de pa­ra­chu­tistes (REP), mais aus­si des avia­teurs de l’ar­mée de l’Air char­gés de les convoyer sur zone et d’as­su­rer du trans­port lo­gis­tique, des cen­taines de ci­vils, eu­ro­péens et afri­cains, ont été sau­vés d’un mas­sacre inexo­rable.

Qui dit opé­ra­tion aé­ro­por­tée dit, bien évi­dem­ment, em­ploi de moyens aé­riens – prin­ci­pa­le­ment l’avia­tion de trans­port mais pas seule­ment – et c’est cet as­pect qui nous in­té­res­se­ra ici. Ce­lui-ci est sou­vent igno­ré pour des rai­sons qui tiennent au­tant à l’ex­tra­or­di­naire au­ra en­tou­rant la Lé­gion étran­gère qu’à une cer­taine mo­des­tie dont font tra­di­tion­nel­le­ment preuve les avia­teurs du CoTAM (Com­man­de­ment du trans­port aé­rien mi­li­taire).

Le 13 mai 1978, les forces du Front na­tio­nal de li­bé­ra­tion du Con­go (FNLC), en guerre contre le pou- voir cen­tral zaï­rois, s’em­parent de la riche ville mi­nière de Kol­we­zi et s’y livrent à de ter­ribles exac­tions. Elles y prennent en otages environ 2 500 res­sor­tis­sants eu­ro­péens, pous­sant les au­to­ri­tés fran­çaises à in­ter­ve­nir dans les dé­lais les plus brefs pour évi­ter un mas­sacre général. Dès qu’un ac­cord po­li­tique est trou­vé entre le pré­sident fran­çais Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing et les au­to­ri­tés zaï­roises, le 17 mai 1978, la pa­role est aux mi­li­taires.

Bo­nite. Tel est le nom de code at­tri­bué à l’ac­tion dont le rôle ma­jeur est confié au 2e REP, pla­cé sous le com­man­de­ment du co­lo­nel Philippe Éru­lin. Le plan concoc­té par l’état-ma­jor des ar­mées est au­da­cieux. Fon­dé sur la sur­prise, il re­vêt la forme d’une opé­ra­tion aé­ro­por­tée par­fai­te­ment bien adap­tée à l’ur­gence de la si­tua­tion. Le dis­po­si­tif d’alerte des ar­mées re­pose alors sur un éche­lon d’ur­gence na­tio­nal ca­pable de ré­agir sous très court pré­avis. Concer­nant les moyens aé­riens (alerte Ra­pace), l’ar­mée de l’Air dis­pose en mé­tro­pole de six C160 “Tran­sal” en alerte et de deux

DC-8 du CoTAM dis­po­nibles. Par ailleurs, elle est en me­sure de dé­ployer de­puis le Tchad quatre C160 (avec équi­pages), six “Ja­guar” (avec huit pi­lotes), un C-135C ra­vi­tailleur et deux Bré­guet “At­lan­tic”.

Alors que les lé­gion­naires du REP pré­parent leurs pa­que­tages sans connaître en­core of­fi­ciel­le­ment la zone d’in­ter­ven­tion, l’opé­ra­tion est fi­na­li­sée sur place par le col. Yves Gras, con­seiller mi­li­taire en poste à Kin­sha­sa. Les ren­sei­gne­ments four­nis par ce der­nier ont per­mis d’éla­bo­rer une syn­thèse sur la si­tua­tion des forces, les don­nées géo­gra­phiques, les routes, es­cales, ré­gimes d’au­to­ri­sa­tion de sur­vol et les ra­vi­taille­ments pos­sibles. En outre, des con­tacts ont été pris avec les com­pa­gnies aé­riennes ci­viles Air France et UTA pour four­nir un Boeing 707 et trois DC-8 qui, avec l’ap­point d’un DC-8 du CoTAM, doivent per­mettre l’ache­mi­ne­ment des quatre com­pa­gnies du ré­gi­ment à Kin­sha­sa, à 6 000 km de la Corse.

Vingt gros-por­teurs mis à dis­po­si­tion par l’USAF

Le 18 mai à 3 h 40, le col. Éru­lin re­çoit of­fi­ciel­le­ment l’ordre de dé­part tan­dis que sont ré­vé­lées les mo­da­li­tés d’ache­mi­ne­ment de­puis So­len­za­ra vers le Zaïre. Celles- ci pré­voient ain­si la mo­di­fi­ca­tion de la com­po­si­tion du ré­gi­ment afin de te­nir compte de l’aé­ro­trans­port ul­té­rieur des vé­hi­cules. Un pre­mier éche­lon de 634 hommes des­ti­nés à être pa­ra­chu­tés, com­pre­nant le poste de com­man­de­ment ré­gi­men­taire, une sec­tion d’éclai­rage et de re­con­nais­sance (SER), une sec­tion mor­tiers et quatre com­pa­gnies de com­bat doit dé­col­ler dans l’après-mi­di de ma­nière éche­lon­née. Un deuxième éche­lon lourd, fort de 78 lé­gion­naires et in­té­grant no­tam­ment une cen­taine de vé­hi­cules (jeeps, ca­mions Mar­mon, GMC, ca­mions- ci­ternes, am­bu­lances) est pré­vu pour être pro­je­té à bord de 20 gros-por­teurs – 19 C-141 “Star­lif­ter” et un avion géant C-5A “Ga­laxy” – mis à la dis­po­si­tion des Fran­çais par l’USAF, à des­ti­na­tion de Lu­bum­ba­shi du 19 mai à 13 h 58 au 21 mai à 19 h 45, en trois vagues. Les ap­pa­reils ne pou­vant se po­ser à pleine charge sur la piste de Lu­bum­ba­shi, une es­cale à Da­kar est or­ga­ni­sée afin qu’ils puissent dé­char­ger une par­tie de leur fret et re­faire les pleins.

Les ar­ri­vées sur la base aé­rienne de So­len­za­ra s’éche­lonnent entre 9 heures et 11 h 30, les hommes du REP étant ac­cueillis par les per­son­nels de l’ar­mée de l’Air. Les spé­cia­listes des trans­mis­sions du 13e Ré­gi­ment de dra­gons pa­ra­chu­tistes (RDP) ain­si qu’un of­fi­cier de liai­son des forces aé­riennes (OLFA), quatre pi­lotes et six mé­ca­ni­ciens de “Mi­rage” 5 sont en outre pré­vus pour prendre place dans les DC-8 et le 707 af­fré­tés pour l’oc­ca­sion mais re­tar­dés en rai­son de conflits so­ciaux dans les aé­ro­ports pa­ri­siens. Éru­lin té­moi­gne­ra plus tard de ce pre­mier contre­temps : “Nous sommes ha­bi­tués aux normes des équi­pages et des ap­pa­reils mi­li­taires. Or les avions ci­vils sont ar­ri­vés avec un dé­ca­lage ho­raire sen­sible et nous ont offert une ca­pa­ci­té net­te­ment dif­fé­rente de celle que nous es­comp­tions ; d’où l’obli­ga­tion pour moi de mo­di­fier com­plè­te­ment mon plan d’en­lè­ve­ment juste avant d’em­bar­quer pour le Zaïre.”

C’est ain­si que le pre­mier qua­dri­mo­teur d’UTA ne se pose à So­len­za­ra qu’à 13 h 29 avec 3 heures de re­tard, le der­nier, un DC-8 du CoTAM de retour de Dji­bou­ti, n’ar­ri­vant sur place qu’en dé­but de soi­rée, à 19 h 33. En outre, faute de ca­pa­ci­tés d’em­port suf­fi­santes, le ré­gi­ment n’em­barque que le strict né­ces­saire et se dé­par­tit de nom­breux équi­pe­ments (mis­siles an­ti­char “Milan”, ra­dars, dé­tec­teurs de mines, an­tennes mé­di­cales, etc.) dont ses pa­ra­chutes. La mis­sion mi­li­taire tech­nique à Kin­sha­sa a en ef­fet as­su­ré Éru­lin de la pré­sence de pa­ra­chutes sur place conser­vés sous la res­pon­sa­bi­li­té des ins­truc­teurs fran­çais dans des lo­caux condi­tion­nés, per­met­tant ain­si d’éco­no­mi­ser 8 t de fret. Pour au­tant, le pre­mier DC-8, dans le­quel prennent place le col. Éru­lin, trois of­fi­ciers de son état-ma­jor et 134 lé­gion­naires avec leurs armes et mu­ni­tions condi­tion­nées avec soin dé­colle pour Kin­sha­sa à 15 h 20. Les autres dé­parts s’éche­lonnent entre 16 h 13 et 21 h 31, sa­chant que trois des ap­pa­reils doivent faire es­cale à Abid­jan ou Da­kar pour ra­vi­tailler en car­bu­rant. Le chef du corps du REP et ses élé­ments de com­man­de­ment sont ain­si les pre­miers à ga­gner en­fin Kin­sha­sa à 23 h 15 (heure lo­cale ou “al­pha”, soit mi­nuit et quart à Pa­ris ou heure “bra­vo”), où les at­tend le

col. Gras, com­man­dant dé­si­gné de l’opé­ra­tion Bo­nite.

Ini­tia­le­ment, le col. Gras avait pla­ni­fié l’opé­ra­tion pour le sa­me­di 20 mai au ma­tin afin de pou­voir dis­po­ser de l’ap­pui aé­rien des “Mi­rage” 5 zaï­rois, ré­duits jus­qu’ici à l’im­puis­sance par manque de mu­ni­tions mais de­vant être ra­vi­taillés par C160 “Tran­sall” de­puis le Tchad. Or, ce 18 mai à 18 h 35, ordre est don­né de­puis Pa­ris d’avan­cer l’opé­ra­tion de 24 heures sans at­tendre le trans­port des mu­ni­tions vers Ka­mi­na où sont ba­sés les “Mi­rage”, pour au moins trois rai­sons. La pre­mière tient à l’ef­fet de sur­prise sur le­quel re­pose le plan de Gras, et ce der­nier craint des fuites dans la presse, cer­taines di­vul­ga­tions ayant dé­jà eu lieu sur les an­tennes de Ra­dio France In­ter­na­tio­nal. En outre, les pa­ra­chu­tistes belges du col. De­poor­ter, faute de co­or­di­na­tion avec les Fran­çais, doivent pas­ser à l’ac­tion de­puis la base mi­li­taire de Ka­mi­na, le 20 mai, après un vol ha­ras­sant de 23 heures, les avions mi­li­taires du 15th Wing les trans­por­tant ne dis­po­sant pas des au­to­ri­sa­tions né­ces­saires pour tra­ver­ser l’es­pace aé­rien al­gé­rien. En­fin, des in­ter­cep­tions ra­dios ont per­mis aux au­to­ri­tés fran­çaises d’ap­prendre que les re­belles ka­tan­gais ont re­çu l’ordre de pré­pa­rer leur re­pli après avoir exé­cu­té les “ex­pa­triés ar­rê­tés” et dé­truit les ins­tal­la­tions in­dus­trielles.

Alors que l’at­ter­ris­sage des autres ap­pa­reils en pro­ve­nance de So­len­za­ra dure jus­qu’à 8 h 30 le 19 mai, le col. Éru­lin doit ra­pi­de­ment faire face à de nou­veaux contre­temps qui l’obligent à to­ta­le­ment re­pen­ser son plan d’ac­tion :

“Non seule­ment les DC- 8 ar­ri­vaient avec plu­sieurs heures de re­tard, mais ils se pré­sen­taient dans un ordre dif­fé­rent. Tout ce­ci a fait que j’ai dû re­pen­ser com­plè­te­ment mon pro­blème en fonc­tion des élé­ments dont je pou­vais ef­fec­ti­ve­ment dis­po­ser le 19 en dé­but de ma­ti­née… Je me suis re­trou­vé qua­si­ment sans PC, avec trois com­pa­gnies, sans au­cun ap­pui, sans au­cun sou­tien. Il a fal­lu en quelque sorte re­bâ­tir une opé­ra­tion.”

DR/COLL. ÉRU­LIN

Le 19 mai, le pre­mier dé­ta­che­ment de pa­ras du 2e REP s’en­gouffre dans un C-130 “Her­cules” zaï­rois, à quelques heures de sau­ter sur Kol­we­zi.

DR/COLL. ÉRU­LIN

Char­ge­ment du fret dans les soutes d’un DC-8 d’UTA, le 18 mai 1978.

DR/COLL. ÉRU­LIN

Alors que la pre­mière vague est dé­jà en vol entre Kin­sha­sa et Kol­we­zi, une pre­mière par­tie de l’éche­lon lourd du ré­gi­ment s’ap­prête à être em­bar­quée à So­len­za­ra sur les C-141 de l’US Air Force.

DR/COLL. ÉRU­LIN

Les lé­gion­naires ont l’au­to­ri­sa­tion de gar­der leurs mu­settes TAP avec eux à l’intérieur de l’avion.

DR/COLL. ÉRU­LIN

Le C-5A “Ga­laxy” dans le­quel ont été em­bar­qués quelques-uns des 100 vé­hi­cules du ré­gi­ment, no­tam­ment des jeeps, ca­mions Mar­mont, GMC, ca­mions-ci­ternes et am­bu­lances.

JACQUES GUILLEM

Le DC-8 est ca­pable d’em­bar­quer 35 t de charge mar­chande sur 4 500 km ou 10 t sur 9 000 km à une vi­tesse de croi­sière de 900 km/h. La col­la­bo­ra­tion des com­pa­gnies ci­viles dans ce genre d’opé­ra­tions n’est pas nou­velle, une ré­qui­si­tion iden­tique ayant eu lieu au mo­ment de Suez en 1956.

DR/COLL. ÉRU­LIN

Un im­por­tant vo­lant de pièces de re­change est em­me­né avec les vé­hi­cules de l’éche­lon lourd car au­cun stock n’est dis­po­nible sur place.

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