Ba­taille d’Oki­na­wa (1er avril - 22 juin 1945) “Cor­sair” contre ka­mi­kazes

La ba­taille d’Oki­na­wa (1er avril-22 juin 1945) “Cor­sair” contre ka­mi­kazes

Le Fana de l'Aviation - - Som­maire - Par Xa­vier Méal

Avril 1945, les Amé­ri­cains dé­barquent à Oki­na­wa. Les ka­mi­kazes partent à l’as­saut de la fl otte des Al­liés.

En mars 1945, l’ami­ral Ray­mond Spruance lan­ça vers Oki­na­wa, de­puis l’atoll d’Uli­thi trans­for­mé en base de l’US Na­vy, sa 5th Fleet, plus de 300 vais­seaux de com­bat pro­té­geant un mil­lier de na­vires de trans­ports et auxi­liaires. La seule Task Force 58 du vice-ami­ral Marc Mit­cher – dite “Fast Car­rier Force” (force des porte-avions ra­pides) – comp­tait 11 porte-avions de la classe Es­sex (dits “porte-avions ra­pides”, ca­pables d’em­por­ter à leur bord quatre es­ca­drons de 18 avions et un es­ca­dron de ré­serve) et six porte-avions de la classe In­de­pen­dance (dits “porte-avions lé­gers”, qui pou­vaient em­por­ter 44 avions), ré­par­tis en quatre Task Groups (58.1 ; 58.2 ; 58.3, 58.4) – soit un to­tal de 853 chas­seurs “Hell­cat”, “Wild­cat” et “Cor­sair” ré­par­tis en 24 es­ca­drons de l’US Na­vy et quatre es­ca­drons du Ma­rine Corps. Elle était ap­puyée par la Task Force 52 du contre-ami­ral William Blan­dy et ses 18 porte-avions d’es­corte qui em­bar­quaient 450 avions, ain­si que par la Task Force 51 du vice-ami­ral Rich­mond Tur­ner et ses 18 porte-avions d’es­corte. La Task Force 57 bri­tan­nique (Bri­tish Pa­ci­fic Fleet) du vice-ami­ral Sir Ber­nard Raw­lings et ses 22 na­vires dont quatre porte-avions étaient aus­si de la par­tie ; ils em­por­taient en­vi­ron 220 avions ré­par­tis dans 16 es­ca­drons de “Sea­fire”, “Fi­re­fly” et “Aven­ger”, mais aus­si de “Cor­sair” – au nombre de six : 1830 Na­val Air Squa­dron, 1833 NAS, 1834 NAS, 1836 NAS, 1841 NAS et 1842 NAS. Sur la cin­quan­taine d’es­ca­drons de chasse em­bar­qués à bord des porte-avions amé­ri­cains, seule­ment une di­zaine était équi­pée de “Cor­sair”. Le chas­seur prin­ci­pal était le Grum­man F6F-5 “Hell­cat”, avec 23 es­ca­drons, sui­vi du Grum­man FM-2 “Wild­cat” avec 17 es­ca­drons.

Dès qu’il se­rait pos­sible, la 10th Tac­ti­cal Air Force com­po­sée de quatre Ma­rine Air Groups (MAG-31, -33, -22 et -14) avec 12 es­ca­drons de “Cor­sair” et trois de F6F-5N “Hell­cat” de chasse de nuit, trans­por­tés par les porte-avions du Task Group 99.2, de­vait prendre la re­lève de l’US Na­vy pour le sou­tien aé­rien et la dé­fense aé­rienne.

Huit jours avant la date du dé­bar­que­ment sur Oki­na­wa – l’opé­ra­tion Iceberg – les na­vires amé­ri­cains avaient com­men­cé à mettre en place un sys­tème de pi­quet ra­dar consti­tué d’une cein­ture de 15 sta­tions ra­dar au­tour d’Oki­na­wa et de ses îles sa­tel­lites, éloi­gnées de 15 à 83 milles

nau­tiques (28 à 154 km) des côtes d’Oki­na­wa. Chaque sta­tion était cons­ti­tuée d’un na­vire équi­pé d’un ra­dar per­for­mant qui per­met­tait de dé­tec­ter un raid ja­po­nais à plus 50 milles (92 km). Une sta­tion ra­dar ter­restre était éga­le­ment ins­tal­lée sur une des îles de l’ar­chi­pel des Ke­ra­ma.

Une stra­té­gie dé­fen­sive ja­po­naise in­édite

Quand il était de­ve­nu clair pour l’état- ma­jor ja­po­nais que les Amé­ri­cains al­laient ten­ter de prendre Oki­na­wa, il adop­ta une stra­té­gie dé­fen­sive in­édite : ne pas lan­cer de puis­santes contre-of­fen­sives au sol avec la XXXIIe Ar­mée et ten­ter de re­je­ter l’en­ne­mi à la mer, mais au contraire fixer ce der­nier aus­si long­temps que pos­sible sur place, le faire pié­ti­ner, afin de contraindre les Al­liés à main­te­nir au­tour de l’île de très im­por­tantes forces na­vales que l’avia­tion ja­po­naise at­ta­que­rait à coups d’as­sauts sui­cides de masse. Le vice-ami­ral Ma­tome Uga­ki, com­man­dant en chef de la 5e Flotte aé­rienne, qui était en charge des opé­ra­tions aé­riennes, avait pour ce­la or­ga­ni­sé sur Kyu­shu, la plus mé­ri­dio­nale des cinq grandes îles du Ja­pon, de très nom­breux corps ka­mi­kazes, qui avaient re­çu l’ap­pel­la­tion Ki­ku­sui – chry­san­thème flot­tant, sym­bole de pu­re­té spi­ri­tuelle au Ja­pon – qui, dans le cas pré­sent, re­pré­sen­tait sym­bo­li­que­ment la gran­deur d’âme re­quise pour ef­fec­tuer des mis­sions sui­cides de na­ture aé­ro­na­vale. Les 3e, 5e et 10e flottes aé­riennes de la Ma­rine im­pé­riale avaient été com­bi­nées en une seule et même ar­ma­da, bap­ti­sée dès la fin de mars 1945 force aé­rienne Ki­ku­sui. Les dif­fé­rentes for­ma­tions qui la com­po­saient avaient été ré­par­ties sur les nom­breux aé­ro­dromes du Kyu­shu, et le plus grand, Ka­noya, était de fait de­ve­nu la base prin­ci­pale en rai­son de sa si­tua­tion géo­gra­phique très mé­ri­dio­nale, idéale pour lan­cer des raids vers Oki­na­wa.

Ma­tome Uga­ki avait ti­ré les le­çons de ce qu’avait ex­pé­ri­men­té l’ami­ral Oni­shi aux Phi­lip­pines en termes d’em­ploi tac­tique et d’or­ga­ni­sa­tion du concept ka­mi­kaze, et n’en­ten­dait pas ré­pé­ter ce qui avait été sans doute la prin­ci­pale er­reur. Aux Phi­lip­pines, Oni­shi avaient en­voyé en mis­sion sui­cide des avions neufs ou en très bon état, es­sen­tiel­le­ment des chas­seurs Mit­su­bi­shi A6M “Ze­ro”, pi­lo­tés par des hommes par­mi les plus doués et les plus va­leu­reux. Si des ré­sul­tats spec­ta­cu­laires avaient ain­si été ob­te­nus, ce­la avait néan­moins gé­né­ré ra­pi­de­ment une pé­nu­rie en ap­pa­reils de première ligne et en pi­lotes che­vron­nés.

Du 25 oc­tobre 1944 – date de la première mis­sion “d’at­taque spé­ciale”, c’est-à-dire ka­mi­kaze – jus­qu’au 13 jan­vier 1945, du­rant la cam­pagne des Phi­lip­pines, les pi­lotes des uni­tés ka­mi­kazes de la Ma­rine et de l’Ar­mée ja­po­naise avaient réus­si à tou­cher en­vi­ron 137 na­vires, en en­dom­ma­geant plu­sieurs de fa­çon grave, et cau­sant le nau­frage ou le sabordage de 22. Plus de 2 500 ma­rins amé­ri­cains pé­rirent lors de ces at­taques. Les at­taques ka­mi­kazes s’étaient ré­vé­lées plus ef­fi­caces que les at­taques conven­tion­nelles ; une étude réa­li­sée après la guerre es- ti­ma qu’une at­taque ka­mi­kaze avait sept fois plus de chances de tou­cher l’ob­jec­tif par rap­port à une at­taque conven­tion­nelle dont le taux de pertes par sor­tie était de 50 %. Mais le prix de ces at­taques ka­mi­kazes fut des plus lourds. Du­rant cette cam­pagne les uni­tés d’at­taque spé­ciales de la Ma­rine im­pé­riale ja­po­naise per­dirent plus de 400 avions, celles des forces aé­riennes de l’Ar­mée plus de 700. Ce­ci sans comp­ter les lourdes pertes éga­le­ment su­bies par les uni­tés conven­tion­nelles. À ce mo­ment de la guerre, le Ja­pon n’avait plus les moyens de rem­pla­cer les pi­lotes ex­pé­ri­men­tés per­dus lors des at­taques ka­mi­kazes – un grand nombre s’étaient por­tés vo­lon­taires pour in­té­grer les uni­tés d’at­taques spé­ciales.

Pour l’ami­ral Uga­ki, l’un des fac­teurs clefs était d’agir sur une échelle bien plus grande. Mais il de­vait de plus te­nir compte de la ca­dence de li­vrai­son des avions neufs et du peu de qua­li­tés au com­bat des jeunes pi­lotes frais émou­lus des for­ma­tions ac­cé­lé­rées trop som­maires des écoles de pi­lo­tage. Dans l’hy­po­thèse d’une ul­time ba­taille dans le cadre d’un dé­bar­que­ment al­lié sur les îles mères du Ja­pon, il lui fal­lait pré­ser­ver ses meilleurs pi­lotes et ma­chines.

Pré­voyant d’agir par en­voi de for­ma­tions mas­sives, l’ami­ral Ma­tome Uga­ki dé­ci­da d’af­fec­ter aux mis­sions sui­cides les avions les plus vieux, de tous types, qui se­raient pi­lo­tés par les pi­lotes les moins ex­pé­ri­men­tés ou les plus jeunes, gui­dés jus­qu’à leurs ob­jec­tifs par des for­ma­tions de chas­seurs ré­cents aux mains de pi­lotes che­vron­nés, dont la mis­sion se­rait éga­le­ment de ren­trer à la base pour me­ner de la même fa­çon l’at­taque sui­vante. C’est pour cette rai­son que nombre de bons pi­lotes qui se por­tèrent alors vo­lon­taires ne furent ja­mais ad­mis dans les uni­tés Ki­ku­sui. C’est pour la même rai­son que cer­tains, tout juste sor­tis de l’école, par­tirent en mis­sion dès leur ar­ri­vée sur leur base opé­ra­tion­nelle d’af­fec­ta­tion sans avoir ef­fec­tué le moindre vol de pré­pa­ra­tion.

L’ami­ral Uga­ki lan­ça donc un ap­pel aux au­to­ri­tés aé­ro­nau­tiques ja­po­naises pour qu’on lui four­nisse tout ce qui pou­vait vo­ler, même les

avions les plus vé­tustes et les plus divers. Et ain­si conver­gèrent vers le Kyu­shu des ma­chines de tous types, du vieux chas­seur pé­ri­mé à l’hy­dra­vion, en pas­sant par le bom­bar­dier bi­mo­teur, l’avion de re­con­nais­sance et le bi­plan école.

Faible op­po­si­tion au dé­bar­que­ment amé­ri­cain

Quand dé­bu­ta l’opé­ra­tion Iceberg, la Ma­rine ja­po­naise dis­po­sait de 2 000 avions ca­pables d’at­teindre Oki­na­wa (300 de la 1re Flotte aé­rienne du vice-ami­ral Tak­ji­ro Oni­shi à For­mose, 800 de la 3e Flotte aé­rienne du vice-ami­ral Kin­pei Te­rao­ka au­tour de To­kyo sur l’île Hon­shu, 600 de la 5e Flotte aé­rienne du vice-ami­ral Ma­tome Uga­ki sur l’île Kyu­shu et 400 de la 10e Flotte aé­rienne du vice-ami­ral Mi­no­ru Mae­da sur Hon­shu), ce­ci mal­gré les frappes pré­pa­ra­toires des avions amé­ri­cains qui avaient cau­sé de gros dé­gâts.

Les troupes amé­ri­caines dé­bu­tèrent leur dé­bar­que­ment sur Oki­na­wa le 1er avril 1945. Elles ne ren­con­trèrent qu’une faible op­po­si­tion, la Ma­rine im­pé­riale pas plus que l’Ar­mée n’étant alors en me­sure de dé­ployer leurs forces aé­riennes pour les contrer, bien qu’elles aient été mises en alerte une se­maine au­pa­ra­vant. La 5e Flotte aé­rienne pei­nait à se re­mettre de ses ré­centes pertes lors des at­taques ka­mi­kazes réa­li­sées entre le 18 et le 20 mars sur la flotte amé­ri­caine qui avan­çait vers Oki­na­wa ; quelque 50 ka­mi­kazes avaient été lan­cés, qui réus­sirent à frap­per et pa­ra­ly­ser le porte-avions USS Frank­lin et à tou­cher avec moins de suc­cès les Es­sex, Wasp et En­ter­prise. Les Amé­ri­cains avaient pen­dant ce temps lan­cé des raids aé­riens sur les bases du Kiu­shu et dé­truit 500 avions. D’autres at­taques spo­ra­diques avaient été lan­cées à di­verses échelles chaque fois que les Ja­po­nais avaient pu trou­ver des cibles. La 3e Flotte aé­rienne et la 6e Ar­mée aé­rienne, qui dis­po­saient de 25 uni­tés d’at­taques spé­ciales à dé­ployer, étaient tou­jours en train de trans­fé­rer leurs es­ca­drons vers le Kyu­shu. Et la plu­part des uni­tés d’at­taques spé­ciales de la 10e Flotte aé­rienne étaient tou­jours en cours d’en­traî­ne­ment ; mais dès l’in­va­sion amé­ri­caine confir­mée par des vols de re­con­nais­sance, elles re­çurent l’ordre de faire mou­ve­ment vers Ka­noya. Les uni­tés aé­riennes de la Ma­rine im­pé­riale se virent as­si­gnées la tâche d’at­ta­quer les na­vires amé­ri­cains – par­ti­cu­liè­re­ment les portes avions –, tan­dis que celle de la force aé­rienne de l’Ar­mée de­vait s’en prendre aux moyens de tran­sport de l’ar­mée d’in­va­sion.

In­for­mé à l’avance de l’im­mi­nence de l’at­taque amé­ri­caine, l’ami­ral Uga­ki s’était mis en de­voir de mon­ter la première grande opé­ra­tion ka­mi­kaze de masse, qui avait pour but de dé­truire une par­tie im-

por­tante de la flotte amé­ri­caine. Il fit pu­blier son ordre de ba­taille, dans le­quel on pou­vait lire : “… Il vous faut cou­ler ou en­dom­ma­ger 20 cui­ras­sés ou porte-avions afin de ré­ta­blir l’équi­libre stra­té­gique…” Mais du fait qu’il vou­lait ras­sem­bler au moins 400 avions sur les bases du sud du Kyu­shu et au vu de la si­tua­tion des es­ca­drons de la Ma­rine im­pé­riale et des forces aé­riennes de l’Ar­mée, Uga­ki ne pou- vait en­vi­sa­ger de lan­cer ses avions contre l’ar­ma­da amé­ri­caine avant le 8 avril. Le 4, plu­sieurs avions de re­con­nais­sance amé­ri­cains rap­por­tèrent avoir ob­ser­vé un grand nombre d’ap­pa­reils réunis sur les aé­ro­dromes du Kyu­shu et re­mar­qué une étrange di­ver­si­té de types. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment com­prirent tout de suite qu’il s’agis­sait de ka­mi­kazes, et l’ami­ral Spruance, aus­si­tôt in­for­mé et bien conscient du grand dan­ger que ces avions re­pré­sen­taient pour la flotte amé­ri­caine, dé­ci­da d’en­voyer les es­cadres de porte-avions de sa Task Force à l’as­saut du Kyu­shu. Au­pa­ra­vant, il en­voya 12 “Cor­sair” de la VMF-451 et 16 “Hell­cat” at­ta­quer Ama­mi-shi­ma et Ki­kai Ji­ma, les grandes îles au nord-est d’Oki­na­wa, à qua­si mi-che­min avec Kyu­shu, ce qui va­lut aux “Cor­sair” de dé­truire

11 avions ka­mi­kazes. Puis, à l’aube du 6 avril, des cen­taines d’avions em­bar­qués amé­ri­cains at­ta­quèrent les aé­ro­dromes du Kyu­shu. L’ami­ral Uga­ki n’eut d’autre choix que de pré­ci­pi­ter sa première grande at­taque de masse, or­don­nant que ses avions dé­collent dès que les cra­tères dans les pistes au­raient été col­ma­tés. De ce fait, nombre de groupes de chasse n’eurent pas le temps de re­joindre leurs bases de dé­part, lais­sant beau­coup d’uni­tés ka­mi­kazes sans pro­tec­tion, et il ne fut pas pro­cé­dé aux cé­ré­mo­nies ri­tuelles, ce qui in­flua né­ga­ti­ve­ment la dé­ter­mi­na­tion des pi­lotes.

C’est donc en fin de ma­ti­née du 6 avril que fut lan­cée la première mis­sion Ki­ku­sui, qui inau­gu­rait une sé­rie qui al­lait en comp­ter dix. Les pre­miers avions ja­po­nais dé­col­lèrent entre 10 h 15 et 13 h 10. La Ma­rine en­voya 230 avions ka­mi­kazes es­cor­tés de chas­seurs, la force aé­rienne de l’Ar­mée 125 ac­com­pa­gnés d’en­vi­ron 130 chas­seurs d’es­corte et de bom­bar­diers en pi­qué Ai­chi D3A “Val”, mais aus­si d’ob­so­lètes tor­pilleurs Na­ka­ji­ma B5N “Kate” et B6N “Jill”. Dans la force d’at­taque ja­po­naise se trou­vaient éga­le­ment des “Ze­ro” de tous mo­dèles, bien sûr, mais aus­si des Na­ka­ji­ma Ki- 43

“Os­car”, des bom­bar­diers en pi­qué lé­gers à train fixe Mit­su­bi­shi Ki-51 “So­nia”, des chas­seurs à train fixe Na­ka­ji­ma Ki-27 “Nate” hors d’âge et quand même des chas­seurs plus mo­dernes Na­ka­ji­ma Ki-84 “Frank” (“Hayate” pour les Ja­po­nais), ou en­core des Ka­wa­sa­ki Ki- 61 “To­ny” (“Hien” pour les Ja­po­nais).

Pour pro­té­ger les na­vires qui consti­tuaient la cein­ture du pi­quet ra­dar au­tour d’Oki­na­wa, la flotte d’in­va­sion amé­ri­caine avait or­ga­ni­sé un sys­tème de Com­bat Air Pa­trol (CAP) qui fai­sait en sorte qu’une cou­ver­ture aé­rienne des na­vires ra­dar soit as­su­rée en qua­si­per­ma­nence, es­sen­tiel­le­ment par des chas­seurs is­sus des es­ca­drons em­bar­qués sur les porte-avions, de types Grum­man “Wild­cat” et “Hell­cat”, mais aus­si Chance Vought F4U “Cor­sair”.

“Je pou­vais comp­ter les ri­vets de son avion”

Ce 6 avril, les CAP au- des­sus des na­vires du pi­quet ra­dar dé­bu­tèrent dès 7 h 00. À 8 h 30, un bi­mo­teur Na­ka­ji­ma J1N1 “Ir­ving” (“Gek­ko” pour les Ja­po­nais) fut in­ter­cep­té et abat­tu près d’un des­troyer. Cette es­car­mouche fut le pré­lude d’une ba­taille qui ver­rait 19 es­ca­drons de l’US Na­vy et quatre du corps des Ma­rines af­fron­ter les Ja­po­nais à par­tir de mi­di et ce jus­qu’en dé­but de soi­rée.

Vers mi­di, une pa­trouille de quatre “Cor­sair” de la VMF-112 qui avaient dé­col­lé du Ben­ning­ton prit po­si­tion sur un des na­vires du pi­quet ra­dar. Le ma­jor Her­man Han­sen Jr em­me­nait avec lui les 2nd lt Georges J. Mur­ray, James M. Ha­mil­ton et R. W. Koons. Se­lon le jour­nal de marche de l’uni­té : “Ha­mil­ton et Koons ont re­pé­ré les pre­miers Japs. Ils ont plon­gé à tra­vers les nuages à leur pour­suite. Ha­mil­ton s’est col­lé dans la queue de l’un. Fai­sant hur­ler son avion dans un pi­qué de fo­lie, à 350 noeuds [650 km/h], il a pour­sui­vi le “Ze­ro” jus­qu’à la sur­face de l’eau. Ha­mil­ton a re­dres­sé juste à temps. L’avion jap a per­cu­té l’eau et ex­plo­sé. Presque au même mo­ment, le pi­lote ja­po­nais a sau­té. Son pa­ra­chute s’est ou­vert, mais il n’y avait au­cune trace du Nip­pon.

Un peu plus tard, Han­sen et Mur­ray ont vu un avion jap qui jouait à cache-cache dans les nuages. Quand le pi­lote jap a es­sayé de se dé­bar­ras­ser d’Han­sen par un re­tour­ne­ment, Han­sen s’est col­lé dans sa queue et a ou­vert le feu. Ce­pen­dant, en ti­rant des g né­ga­tifs, il a en­rayé ses mi­trailleuses et s’est re­trou­vé tem­po­rai­re­ment pri­vé de cinq d’entre elles.

Et sou­dain, Han­sen a réa­li­sé qu’il al­lait per­cu­ter le Jap. “Ça pre­nait l’al­lure d’une col­li­sion cer­taine, se re­mé­mo­ra-t-il. J’ai ti­ré sur le manche. Mon hé­lice est pas­sée à un che­veu de sa queue et de son fu­se­lage. Je crois que je n’étais pas à plus de 30 cm au-des­sus de lui. Je pou­vais comp­ter les ri­vets de son avion. Il y avait deux bandes jaunes sur les ailes qui avaient d’évi­dence été ra­fis­to­lées. J’ai vu clai­re­ment le pi­lote. Sous l’avion était at­ta­chée une grosse bombe. Elle était sus­pen­due par un as­sem­blage im­pro­vi­sé de cordes et de câbles. Ces cordes ou câbles bat­taient dans le vent .”

Une fois qu’Han­sen eut dé­pas­sé le Jap, Mur­ray s’est rap­pro­ché. Ou­vrant le feu à 800 m, il a conti­nué à se rap­pro­cher du Nip­pon en fai­sant feu de tout bois. Quand Mur­ray ne s’est plus trou­vé qu’à une di­zaine de mètres, le Nip­pon s’est en­flam­mé, a bas­cu­lé et s’est écra­sé en mer.”

Les pi­lotes amé­ri­cains al­laient re­ven­di­quer 275 avions en­ne­mis abat­tus dans la jour­née, du­rant la­quelle 13 pi­lotes de “Hell­cat” al­laient at­teindre le sta­tut d’as, par­mi les­quels quatre abat­tirent les cinq avions re­quis pour ob­te­nir le fa­meux sta­tut, voire même plus, en ce seul jour. Dix pi­lotes abat­tirent quatre avions et 17 en abat­tirent trois dans la jour­née, qui fut es­sen­tiel­le­ment celles des “Hell­cat” de l’US Na­vy. Les VF-83 (sur “Hell­cat”) et VBF-83 (sur “Cor­sair”) de l’Es­sex re­ven­di­quèrent à elles seules 69 avions,

la VF-30 (sur “Hell­cat”) du Bel­leau Wood 47, les VF-17 et VBF-17 du Hor­net 46. Ce 6 avril, les “Cor­sair” de la VMF-221 Figh­ting Fal­cons et de la VMF-451 Blue De­vils ba­sés à bord du porte-avions Bun­ker Hill ef­fec­tuèrent aux cô­tés des “Hell­cat” leur part du tra­vail : ils abat­tirent 12 ka­mi­kazes.

Re­con­nais­sance à longue dis­tance

Les com­bats n’eurent pas lieu qu’à proxi­mi­té d’Oki­na­wa. La VF-83 avait en­voyé trois pa­trouilles de “Hell­cat” et la VBF- 83 deux de “Cor­sair” en re­con­nais­sance à longue dis­tance vers Ama­mi Shi­ma et To­ku­na Shi­ma pour y dé­tec­ter la pré­sence de na­vire ja­po­nais. En dé­but d’après-mi­di, ils tom­bèrent sur une cin­quan­taine d’avions ja­po­nais fai­sant cap au sud vers Oki­na­wa en pe­tites for­ma­tions – des “Val”, des bom­bar­diers en pi­qué Yo­ko­su­ka D4Y “Ju­dy” (“Sui­sei” pour les Ja­po­nais) et des “Kate” es­cor­tés de “Ze­ro” et quatre “So­nia” es­cor­tés de huit “To­ny”. Entre 14 h 30 et 16 h 00, les pi­lotes des deux es­ca­drons re­ven­di­quèrent 32 avions en­ne­mis abat­tus.

Pour cette jour­née du 6 avril, le jour­nal de marche de l’Es­ca­drille VF- 82 (sur “Hell­cat”) rap­porte que “de tous les avions en­ne­mis ren­con­trés, au­cun n’a ré­pli­qué par des tirs – tous ont main­te­nu leur cap, droit vers les vais­seaux de sur­face. La seule ac­tion éva­sive pro­po­sée a été de zig­za­guer, et la ma­jo­ri­té des avions étaient ob­so­lètes comme en té­moigne la liste des ap­pa­reils dé­truits. Le prin­ci­pal dan­ger pour nos pi­lotes était la col­li­sion, ou de pas­ser de­vant un avion ami en train de ti­rer. Trois Japs ont été vu ex­plo­ser quand ils ont été tou­chés ; 14 ont brû­lé et se sont écra­sés en mer, et huit ont pi­qué dans l’eau avant d’ex­plo­ser en flammes. Un pe­tit bout de l’ac­tion a été ra­con­té par le lt Gre­go­ry, qui a te­nu sur sa carte un compte des avions qu’il a vu s’écra­ser – il y avait 28 marques sur celle- ci quand il est ren­tré à la base. Sur ces 28, Gre­go­ry es­time qu’il en avait 20 dans son champ de vi­sion du­rant l’ac­tion et qu’il a ti­ré sur 12 ou 15 mais s’est vu contraint de dé­ga­ger pour évi­ter

de per­cu­ter nos avions qui se trou­vaient tout près.”

Le len­de­main, les “Cor­sair” du Bun­ker Hill et du Ben­ning­ton al­laient faire mieux en­core en abat­tant 17 ka­mi­kazes. Mais ils al­laient aus­si contri­buer à cou­ler ce qui était alors le plus gros cui­ras­sé du monde, lors d’un des épi­sodes les plus im­por­tants de la ba­taille d’Oki­na­wa.

Le 7 avril donc, dans une ten­ta­tive déses­pé­rée pour ra­len­tir l’avance al­liée – bap­ti­sée opé­ra­tion Ten- Go –, le Ya­ma­to, alors plus gros cui­ras­sé de la pla­nète avec 263 m de long, 72 8 000 t et neuf ca­nons de 460 mm, se mit en route pour – se­lon l’ordre qu’il avait re­çu – s’échouer vo­lon­tai­re­ment sur la plage d’Oki­na­wa et y com­battre comme une bat­te­rie cô­tière jus­qu’à sa des­truc­tion.

Alors qu’il ren­trait en dé­but d’après-mi­di vers l’Es­sex, du­quel ils avaient été ca­ta­pul­tés pour une mis­sion de re­con­nais­sance sur le Ya­ma­to afin d’éva­luer à quelle dis­tance il se trou­vait, le lt Lind­ley God­son de la VBF-83 et son ai­lier croi­sèrent deux “Ju­dy” se di­ri­geant vers la flotte amé­ri­caine, qui se trou­vait à 25 km de là. Ils les prirent en chasse avec leurs F4U-1D et les abat­tirent promp­te­ment.

“Plus gros sa­ta­né na­vire de guerre du monde”

Pen­dant ce temps, une for­mi­dable ar­ma­da aé­rienne avait été lan­cée pour in­ter­cep­ter le croi­seur géant ja­po­nais. Par­mi les 106 avions du Task Group 58.4 qui prirent part à l’at­taque prin­ci­pale, se trou­vaient dix “Cor­sair” de la VBF-10, me­nés par le lieu­te­nant­com­man­der Wil­mer E. Ra­wie, an­cien pi­lote de “Daunt­less”. L’un des ai­liers était l’en­si­gn Eric Erik­son, qui avait rem­pla­cé au pied le­vé – lit­té­ra­le­ment, sans même avoir as­sis­té au brie­fing – son ca­ma­rade l’en­si­gn Ecker qui s’était blessé à la main la veille. Il ra­conte :

“À 08 h 30, un avion de re­con­nais­sance de l’Es­sex avait re­pé­ré la flotte me­née par le Ya­ma­to fai­sant route au sud vers Oki­na­wa. Dès lors, les Ja­po­nais avaient été te­nus sous sur­veillance par deux hy­dra­vions PBM “Ma­ri­ner” qui avaient main­te­nu le contact pen­dant cinq heures, bien que leur proie leur ti­rait des­sus. À 09 h 15, l’ami­ral Mit­scher avait en­voyé 16 chas­seurs à la pour­suite du Ya­ma­to et, à 10 h 00, les Task Groups 58.1 et 58.3 avaient com­men­cé à lan­cer 280 avions pour al­ler frap­per le cui­ras­sé. Cette flotte com­pre­nait entre autres 98 tor­pilleurs “Aven­ger”. Le Han­cock lan­ça sa contri­bu­tion de 53 avions avec un quart d’heure de re­tard. Nous (TG 58.4) avons sui­vi la force de frappe prin­ci­pale avec 106 avions. […]

Vers 13 h 30, mon lea­der, le lt- cdr Ra­wie (“Red 1”), était sur le point de faire de­mi-tour. Nous vo­lions à 1 500 pieds [460 m] quand, sou­dai­ne­ment, à tra­vers les bar­bules, di­rec­te­ment sous moi, j’ai vu une struc­ture mas­sive, grise. J’étais le pre­mier dans notre groupe à voir le plus gros sa­ta­né na­vire de guerre du monde – le co­los­sal Ya­ma­to de 64 000 t ! Il se ca­chait sous des nuages bas et des averses. J’ai trans­mis à “Red 1” le mes­sage que le Ya­ma­to était im­mé­dia­te­ment à notre ver­ti­cale et [le lieu­te­nant] Wes Hays nous a fait le si­gnal de com­men­cer à at­ta­quer ! Nous avons vi­ré à 180° comme des diables pour es­sayer de tom­ber sur le Ya­ma­to ! Quand nous sommes pas­sés sous le pla­fond à 1 500 pieds, le Ya­ma­to nous a sem­blé comme qua­si­ment mort sur l’eau, mais tou­jours en train de vi­rer len­te­ment à gauche. On voyait des des­troyers fu­mant par­tout au­tour mais seule­ment deux ma­noeu­vraient vi­ve­ment. C’était un rêve pour pi­lote de la Na­vy, il n’y avait au­cun avion ja­po­nais aux alen­tours pour re­pous­ser notre at­taque.

ob­ser­vé notre Task force des­cendre des ka­mi­kazes comme si c’étaient des pi­geons d’ar­gile au stand de la foire et je me suis dit, “Oh mon Dieu ! Cette fois, c’est moi le pi­geon !” À ce mo­ment-là, j’ai res­sen­ti ce qu’un pi­lote ka­mi­kaze de­vait res­sen­tir au mo­ment où il se pré­pa­rait pour son as­saut fi­nal. Comment tous ces na­vires là- des­sous pour­raient ra­ter leurs cibles alors qu’ils étaient équi­pés des ra­dars les plus so­phis­ti­qués ? C’était un vrai test de cou­rage ! Même les ca­nons de 460 mm du Ya­ma­to ti­raient sur les avions en ap­proche (comme ils l’avaient fait en vain sur nos hy­dra­vions). En plus de ses gros ca­nons, le Ya­ma­to pou­vait nous ti­rer des­sus avec ses 24 ca­nons de 127 mm et en­vi­ron 150 ca­nons de 25 mm. Et ses croi­seurs lé­gers et ses des­troyers se joi­gnirent à lui dans le cres­cen­do !

Nous avons es­sayé d’ali­gner le na­vire de guerre dans nos vi­seurs, mais nous avions com­men­cé notre ap­proche si bas que c’était im­pos­sible. Je voyais des hommes cou­rir par­tout sur le pont, comme pris d’hys­té­rie col­lec­tive ! Mais où al­laient-ils donc tous ? Pi­quant et fai­sant feu de tout bois, nous sommes pas­sés sur le Ya­ma­to et l’avons mi­traillé comme des fous. Je voyais des corps vo­ler dans tous les sens ! En re­tour, le ciel était zé­bré de traî­nées car les ca­nons des Japs se concen­traient sur nous ! Re­gar­dant sous moi, je me suis de­man­dé comment il se fai­sait que je n’avais pas été tou­ché ; les tra­ceurs pas­saient si près qu’on pou­vait sen­tir l’odeur de la cor­dite ! Des bouf­fées

noires de Flak bous­cu­laient vio­lem­ment mon avion d’un cô­té sur l’autre et le ciel s’as­som­bris­sait ! Je me suis dit que je n’al­lais pas tar­der à ren­con­trer mon Créa­teur !

Je pou­vais lire dans le sillage du croi­seur lé­ger Ya­ha­gia, un croi­seur de la classe Oyo­do, qu’il vi­rait vers le Ya­ma­to pour ai­der à le pro­té­ger. C’était la première fois que j’étais ai­lier de Wes [Hayes], mais je sa­vais qu’il fi­lait di­rec­te­ment vers le croi­seur ! Je me suis rap­pro­ché de lui, et en­core un peu plus, et me suis concen­tré sur son avion au mo­ment où nous avons largué nos bombes à l’unis­son ! Une fois nos charges li­bé­rées, nous avons cher­ché une pro­tec­tion dans les nuages, puis, comme si nous étions sur des mon­tagnes russes, nous avons plon­gé à nou­veau pour nous re­trou­ver au ras des flots et mi­trailler le des­troyer Iso­kaze qui se trou­vait juste de­vant nous. Des éclats de lu­mière très vive nous aveu­glaient tan­dis que le des­troyer ten­tait d’échap­per à notre at­taque. Et d’un coup, le des­troyer a ces­sé de ti­rer et s’est en­flam­mé ; une fu­mée noire et épaisse s’est échap­pée de son pont. Nous sommes pas­sés au- des­sus et sommes re­mon­tés à l’abri dans les nuages. Nous pen­sions être hors de por­tée des tirs en­ne­mis et, quand nous avons re­gar­dé der­rière nous, nous avions per­du de vue le cui­ras­sé et le des­troyer. Nous avons fait des cercles à 5 000 pieds [1 525 m] et à 8 km du Ya­ma­to. Les nuages ont com­men­cé à se dis­sé­mi­ner et nous avons pu alors voir le na­vire de guerre su­bir l’at­taque du reste de notre groupe.

Tan­dis que nous tour­nions en rond, j’ai re­mar­qué des grandes gerbes d’eau qui jaillis­saient de la sur­face de l’océan. Ma première pen­sée a été que cer­tains d’entre nous n’avaient pas en­core largué leurs bombes et étaient jus­te­ment en train de le faire, mais ce n’était pas le cas. Ce sa­ta­né Ya­ma­to conti­nuait à nous ti­rer des­sus avec ses gros 460 mm – les plus gros ca­nons du monde ! Puis, les bom­bar­diers en pi­qué, les bom­bar­diers- tor­pilleurs et les chas­seurs- bom­bar­diers de l’Air Groupe 10 ont pro­non­cé leur at­taque et il y a eu une for­mi­dable ex­plo­sion. De gros tour­billons de fu­mée noire sont mon­tés vers le ciel à plus de 6 000 pieds [1 830 m] – la fin du plus grand na­vire de guerre du monde !”

L’es­ca­drille de Ra­wie avait réus­si à tou­cher de deux bombes de 500 kg le Ya­ma­to, celle me­née par le lt Ro­bert “Hal” Jack­son, éga­le­ment sous le com­man­de­ment de Ra­wie, le tou­cha aus­si d’une bombe. Jack­son ra­con­ta plus tard : “Nos quatre “Cor­sair” sont ar­ri­vés sur le Ya­ma­to à basse al­ti­tude et ont largué leurs bombes quand nous sommes pas­sés au-des­sus. La Flak était très in­tense. Et nous nous sommes bar­rés aus­si vite que nous le pou­vions, en conti­nuant notre ma­noeuvre de mon­tagnes russes. Un im­pact et plu­sieurs ra­tés – mais de très près – ont été ob­ser­vés. Nous avons fait des cercles sous le pla­fond de nuages et, peu après, il y a eu une énorme ex­plo­sion.” Les “Cor­sair” de Hal Jack­son furent les der­niers avions à at­ta­quer le Ya­ma­to qui cou­la à 14 h 23, après avoir été tou­ché de plu­sieurs bombes et de 11 tor­pilles.

Les pre­miers ca­ta­pul­tés couvrent les sui­vants

Pen­dant ce temps, une “at­taque aé­rienne spé­ciale” ja­po­naise de plus pe­tite en­ver­gure fit suite à celle de la veille, im­pli­quant 34 “Ze­ro”, neuf bi­mo­teurs Oko­su­ka P1Y “Frances” (“Gin­ga” pour les Ja­po­nais), ain­si que 11 Yo­ko­su­ka D4Y “Ju­dy” es­cor­tés par 78 “Ze­ro”. Ils at­ta­quèrent les porte-avions à l’est d’Oki­na­wa.

Les bases aé­riennes ja­po­naises de Yon­tan et Ka­de­na, si­tuées toutes deux à en­vi­ron un ki­lo­mètre de la plage du dé­bar­que­ment, la plage d’Ha­gu­shi, avaient été prises par les Amé­ri­cains quelques heures à peine après qu’ils eurent po­sé le pied sur le sable. Mais les dom­mages su­bis par les ins­tal­la­tions du fait du pi­lon­nage par les ca­nons des cui­ras­sés et des­troyers amé­ri­cains né­ces­si­tèrent plu­sieurs jours pour être ré­pa­rés. Il fut dé­ci­dé d’éta­blir le MAG-31 – avec ses VMF-224, VMF-311 et VMF- 441 – à Yon­tan, et le MAG-33 – avec ses VMF-312 Che­cker­boar­ders, VMF- 322 Figh­ting Ga­me­cocks et VMF-323 The Death Rat­tlers – à Ka­de­na. Le pre­mier éche­lon au sol avait été dé­bar­qué dès le 4 avril. Les avions et les pi­lotes du MAG-31 avaient em­bar­qué sur les porte-avions d’es­corte Bre­ton et Sit­koh Bay du Spe­cial Es­cort Car­rier Group à Uli­thi, et en furent ca­ta­pul­tés en sé­quence une fois à proxi­mi­té d’Oki­na­wa, le 7 avril, en dé­but d’après-mi­di, la piste de Yon­tan ayant été dé­cla­rée opé­ra­tion­nelle.

Les “Cor­sair” de la VMF-311 furent les pre­miers ca­ta­pul­tés. Chaque pa­trouille qui s’en­vo­lait com­men­çait par ef­fec­tuer une CAP sur le na­vire qu’elle ve­nait de quit­ter, pour cou­vrir les ca­ta­pul­tages ;

ce­la se ré­vé­la une bonne stra­té­gie lors­qu’un bi­mo­teur Yo­ko­su­ka P1Y “Frances” ten­ta une at­taque ka­mi­kaze sur le Sit­koh Bay et fut re­pé­ré par deux pi­lotes de la VMF-311 qui par­vinrent in ex­tre­mis à l’abattre, à 50 m du porte-avions, avec leurs ca­nons de 20 mm. Leur F4U-1C dis­po­sait en ef­fet d’un ar­me­ment de quatre ca­nons de 20 mm, ce qui consti­tuait une nou­veau­té ef­fi­cace par rap­port aux six mi­trailleuses de 12,7 mm des pré­cé­dents mo­dèles. La VMF-311 avait été la première uni­té à re­ce­voir le F4U-1C, première va­riante du “Cor­sair” ar­mée de ca­nons, dé­ri­vée du F4U-1D. Du­rant la ba­taille d’Oki­na­wa, seules deux autres uni­tés des Ma­rines, les VMF- 441 et VMF-314, et deux de l’US Na­vy, les VF- 84 et VF- 85, vo­lèrent sur F4U-1C. Les “Cor­sair” de la VMF-311 se po­sèrent en­suite sans en­combre à Yon­tan, en fin d’après-mi­di, et furent pré­pa­rés pour la mis­sion sui­vante.

Plus tard, à 15 h 30, un pi­lote de “Cor­sair” de la VMF-311 ayant dé­col­lé de Yon­tan abat­tit, en col­la­bo­ra­tion avec un “Cor­sair” de la VMF-221 du Bun­ker Hill, un P1Y “Frances” à 150 km au nord d’Oki- na­wa – c’est la première vic­toire en com­bat aé­rien d’un avion ba­sé à terre dans cette ba­taille.

Jus­qu’au 8 avril, les CAP in­com­bèrent uni­que­ment aux es­ca­drons ba­sés sur les porte-avions. Mais dès le ma­tin de ce jour-là, à 6 h 30, 12 “Cor­sair” du MAG-31 dé­col­lèrent de Yon­tan pour as­su­rer leur part des CAP.

Les 8 et 9 avril, les Al­liées ne su­birent que des at­taques par des pe­tits groupes d’avions, voir par des ap­pa­reils iso­lés, qui en­dom­ma­gèrent quatre na­vires. Le 8 avril, des “Cor­sair” de la VMF-224, éta­blie de­puis seule­ment la veille sur l’aé­ro-

drome de Yon­tan, dé­trui­sirent trois ka­mi­kazes qui ten­taient de plon­ger sur des na­vires du pi­quet ra­dar.

Le 9 avril, les 1 500 m de la piste de Ka­de­na – re­nom­mée Ru­by Base – furent à leur tour dé­cla­rés opé­ra­tion­nels, et les “Cor­sair” du MAG-33, ache­mi­nés par les Hol­lan­dia et White Plains, s’y po­sèrent. Les deux Ma­rine Air Groups se­raient ren­for­cés avec le MAG-22 qui s’éta­bli­rait sur la pe­tite île de Ie Shi­ma (VMF-113, VMF-314, VMF-422) à par­tir de mai, puis avec le MAG-14 (VMF-212, VMF-222, VMF-223) qui s’éta­bli­rait à Ka­de­na à par­tir de juin.

Ki­ku­sui 1 de­meu­re­rait la plus grande at­taque – en termes de nombre d’avions – que lan­ce­rait l’ami­ral Uga­ki. Elle se sol­da cô­té amé­ri­cain par six na­vires cou­lés et 19 autres en­dom­ma­gés à divers de­grés, et 750 hommes bles­sés et au­tant de tués. Mais au­cun porte-avions ne fut sé­vè­re­ment tou­ché ; le Han­cock, néan­moins, per­dit 90 hommes quand un ka­mi­kase s’écra­sa sur son pont, et dut battre en re­traite d’abord vers Uli­thi, puis vers Pearl Har­bor pour y être ré­pa­ré.

Les his­to­riens es­timent entre 700 et 750 le nombre des avions ja­po­nais qui dé­col­lèrent pour Ki­ku­sui 1, par­mi les­quels au moins 355 avions ka­mi­kazes (230 de la Ma­rine et 125 de l’Ar­mé). Si les pi­lotes amé­ri­cains re­ven­di­quèrent 275 avions ja­po­nais abat­tus, cer­tains his­to­riens es­timent que seule­ment 248 avions ja­po­nais furent per­dus.

Deuxième phase d’at­taque ka­mi­kaze

La deuxième phase de la cam­pagne aé­rienne ka­mi­kaze contre les forces na­vales amé­ri­caines au large d’Oki­na­wa eut lieu du 12 au 15 avril. Ki­ku­sui 2 dé­bu­ta le 12 avril, quand quelque 83 avions de la Ma­rine im­pé­riale et 60 avions ka­mi­kazes de l’Ar­mée, ain­si que des Mit­su­bi­shi G4M “Bet­ty” em­por­tant des bombes pla­nantes “Okha” furent dé­pê­chés contre la flotte de dé­bar­que­ment amé­ri­caine.

Cette jour­née al­lait être la meilleure de toute la cam­pagne d’Oki­na­wa pour la VMF-451 Blue De­vils, avec un to­tal de 16 avions en­ne­mis abat­tus, dont cinq par le seul et alors très ré­pu­té ma­jor Ar­chie Do­na­hue. Avant de s’en­vo­ler ce jour- là, Do­na­hue était l’un de sept pi­lotes des Ma­rines pou­vant se tar­guer d’avoir abat­tu cinq ou plus avions en un seul jour (soit “as en un jour”) ; son ta­bleau de chasse comp­tait alors neuf vic­toires, ac­quises du­rant la cam­pagne des îles Sa­lo­mon. “Les gars ai­maient vo­ler avec lui, té­moi­gna plus tard un de ses col­lègues d’alors, Phi­lip S. Wil­mot, parce qu’ils sa­vaient qu’Ar­chie ren­trait tou­jours à la base. Avant chaque mis­sion, Ar­chie avait l’ha­bi­tude de glis­ser une pièce dans une ti­re­lire en forme de Boud­ha qu’il avait sur son bu­reau. Il di­sait que ce­la lui at­ti­rait toute la chance dont nous pour­rions avoir be­soin.” La nou­velle uni­té VMF-451 Blue De­vils avait été for­mée sur la base de Mo­jave, en Ca­li­for­nie, le 15 fé­vrier 1944, et Ar­chie Do­na­hue, alors of­fi­cier des opé­ra­tions de la base d’El To­ro, éga­le­ment en Ca­li­for­nie, avait été char­gé de l’en­traî­ne­ment de ses pi­lotes aux opé­ra­tions sur porte-avions. Les Ma­rines avaient à l’ori­gine été do­tés du F4U-1 “Cor­sair” parce que l’US Na­vy l’avait re­je­té, l’es­ti­mant in­apte à l’em­ploi sur porte-avions. La VMF- 451 avait été équi­pée avec la ver­sion F4U-1D dont la ver­rière sans mon­tants, plus large et plus haute, of­frait une bien meilleure vi­si­bi­li­té au pi­lote. Do­na­hue af­fir­ma que lui et ses pi­lotes n’eurent au­cun pro­blème à faire ap­pon­ter le “Cor­sair” : “Je trou­vais que cette aile de mouette in­ver­sée ai­dait à se mettre en po­si­tion. À l’ap­pon­tage, on se fai­sait gui­der par l’of­fi­cier d’ap­pon­tage, et ce creux dans l’aile per­met­tait de bien le voir quand on fai­sait le der­nier vi­rage à gauche. Si vous fai­siez les choses comme vous étiez sup­po­sé les faire, tout se pas­sait bien.”

fois qua­li­fiée à l’ap­pon­tage, la VMF- 451 fut af­fec­tée à l’Air Group 84 à bord du Bun­ker Hill avec la VF- 84 de l’US Na­vy et la VMF-221 des Ma­rines, éga­le­ment équi­pées de “Cor­sair”. Ar­chie Do­na­hue était l’of­fi­cier des opé­ra­tions des Blue De­vils, et éga­le­ment chef de pa­trouille. Le 12 avril, aux com­mandes du F4U-1D BuAer n° 57621, co­dé “141 blanc”, il dé­col­la à la tête d’une pa­trouille de la VMF- 451 “Nous nous di­ri­gions vers la pointe sud d’Oki­na­wa quand on a été pris dans un com­bat. Nous avions un aé­ro­drome sur Oki­na­wa, et d’autres pa­trouilles se sont jointes à la mienne, se rap­pe­la-t-il plus tard. Et ils se sont as­sez vite re­trou­vés en sous- nombre. Nous avons per­du quelques avions d’une autre pa­trouille, mais les Ja­po­nais ont bien dé­gus­té.” La mê­lée du­ra de 12 h 37 à 16 h 03, à l’ouest d’Oki­na­wa, et Do­na­hue en émer­gea après avoir abat­tu trois Ai­chi D3A2 “Val” et deux A6M “Ze­ro” – “as en jour” pour la deuxième fois ! Trois autres pi­lotes de la VMF- 451 – les 1st lieu­te­nants Georges S. Pe­ter­sen, Ray­mond H. Swal­low et John R. Webb – en émer­gèrent pour leur part avec cha­cun deux vic­toires.

Le Bun­ker Hill était alors le vais­seau ami­ral du vice-ami­ral Marc Mit­scher, com­man­dant en chef de la Task Force 58, ce qui va­lut à Do­na­hue de se voir dé­cer­ner la Na­vy Cross des mains mêmes du “grand chef”. Sa citation était ain­si ré­di­gée :

“Pour s’être dis­tin­gué par un hé­roïsme ex­tra­or­di­naire dans des opé­ra­tions contre l’en­ne­mi alors qu’il était lea­der d’une pa­trouille de chas­seurs ba­sée sur porte- avions pour une pa­trouille aé­rienne sur Oki­na­wa le 12 avril 1945. Après avoir pris la tête de deux autres pa­trouilles en plus de la sienne, il a cou­ra­geu­se­ment et avec ha­bi­le­té me­né la for­ma­tion au com­bat contre des avions en­ne­mis nu­mé­ri­que­ment su­pé­rieurs qui me­naient une at­taque contre des uni­tés de notre flotte. Grâce à sa di­rec­tion com­pé­tente et ins­pi­rante, la for­ma­tion a dé­truit un to­tal de 16 avions en­ne­mis dont cinq sont à por­ter à son cré­dit per­son­nel. Son ac­tion ra­pide et ef­fi­cace a mis en dé­route l’en­ne­mi, non seule­ment a éli­mi­né une me­nace dan­ge­reuse pour nos na­vires, mais a éga­le­ment été ac­com­plie sans perte pour nos propres avions.”

À suivre

DR

Le 28 mars 1945, un F4U-1D de la VMF-224 est sur le point d’être ca­ta­pul­té du Sit­koh Bay qui fait route vers Oki­na­wa pour y ache­mi­ner une par­tie du Ma­rine Air Group 31.

FRAN­ÇOIS HERBET D’APRÈS UN DO­CU­MENT US NA­VY

La cein­ture de pi­quet ra­dar au­tour d’Oki­na­wa était cons­ti­tuée de 15 sta­tions ra­dar flot­tantes, le plus sou­vent des des­troyers qui se suc­cé­daient à in­ter­valle ré­gu­lier pour y tour­ner en rond.

DR

Le F4U-1D “Cor­sair” “29” de la VBF-10 em­bar­quée sur l’In­tre­pid sur­vole la flotte amé­ri­caine au large d’Oki­na­wa le 1er avril 1945.

NA­VAL HIS­TO­RY AND HE­RI­TAGE COM­MAND

Pho­to­gra­phiée de­puis le Chan­de­leur, na­vire de ser­vice aux hy­dra­vions, la DCA des na­vires amé­ri­cains an­crés au mi­lieu de l’ar­chi­pel Ke­ra­ma af­fronte une at­taque ka­mi­kaze au cré­pus­cule du 6 avril 1945.

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

Le 7 avril 1945, sous le feu des ca­nons du porte-avions Sit­koh Bay, un Yo­ko­su­ka P1Y “Frances” ka­mi­kaze est pour­sui­vi par des F4U “Cor­sair”.

Ka­wa­sa­ki Ki-61-I “Hien” d’Haya­to Ta­na­ka de la 110e shim­bu-tai (uni­té spé­ciale d’at­taque). Le 26 mai 1945 il me­na six “To­ny” au sa­cri­fice à l’ouest d’Oki­na­wa. Le nom du pi­lote fi­gure sous l’ha­bi­tacle et l’ins­crip­tion “Vent de sang” en avant de la co­carde.

DR / CHI­RAN KA­MI­KAZE PEACE MU­SEUM

L’ami­ral Ma­tome Uga­ki de­vant un Yo­ko­su­ka D4Y3 “Ju­dy”.

USAF

Le 3 avril, sur l’aé­ro­drome de Ka­de­na, des sol­dats amé­ri­cains exa­minent une bombe vo­lante pi­lo­tée Yo­ko­su­ka MXY-7 “Oh­ka”.

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

Le 21 mars 1945, les ser­vants des bi­tubes de 40 mm (DCA moyenne) du na­vire d’as­saut am­phi­bie (por­tea­vions) Ma­kin Is­land es­sayent leurs armes alors que le na­vire fait route vers Oki­na­wa.

VINCENT DHORNE

Le théâtre d’opé­ra­tions de la ba­taille d’Oki­na­wa. L’atoll d’Uli­thi, base ar­rière de la flotte amé­ri­caine, se trouve à 1900 km d’Oki­na­wa, soit un peu moins de deux jours et de­mi de mer en na­vi­guant à la vi­tesse de 20 noeuds.

DR

Un F4U-1D “Cor­sair” de la VMF-512 dé­colle du por­tea­vions d’es­corte Gil­bert Is­lands le 6 mars 1945.

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

Le 9 avril 1945, sur le por­tea­vions Han­cock, en­ter­re­ment à la mer des vic­times de l’at­taque ka­mi­kaze su­bie le 7 avril au large d’Oki­na­wa, qui tua 62 hommes et en bles­sa 71.

DR

Des F4U “Cor­sair” sur le pont du Bun­ker Hill le 9 avril 1945.

US NA­VAL HIS­TO­RY AND HE­RI­TAGE COM­MAND

Le 9 avril 1945, le des­troyer Ste­rett fut per­cu­té par un ka­mi­kaze por­teur d’une bombe.

US NA­VAL HIS­TO­RY AND HE­RI­TAGE COM­MAND

Le 11 avril 1945, un A6M “Ze­ro“ka­mi­kaze est sur le point de s’écra­ser contre le cui­ras­sé Mis­sou­ri alors qu’il est sous le feu d’un doublet de bi­tubes Bo­fors de 40 mm.

DR

Un F4U-1D “Cor­sair” de la VMF-312 sur l’aé­ro­drome de Ka­de­na, le 9 avril 1945.

DR

Un F4U-1D “Cor­sair” de la VBF-83 ac­croche un brin sur le pont de l’Es­sex.

DHORNE VINCENT

F4U-1D “141” du ma­jor Ar­chie G. Do­na­hue de la VMF-451 em­bar­qué sur le Bun­ker Hill en avril 1945. Le 12 avril 1945, il rem­por­ta cinq vic­toires en com­bat aé­rien et re­çut plus tard la Na­vy Cross pour avoir me­né une at­taque qui per­mit d’abattre un to­tal de 16 ap­pa­reils ja­po­nais à l’ouest d’Oki­na­wa. Il fi­nit la guerre avec 14 vic­toires.

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

Le 12 avril 1945, le des­troyer mouilleur de mines Lind­sey fut per­cu­té par un ka­mi­kaze au large d’Oki­na­wa.

DR / LONE STAR FLIGHT MU­SEUM

Ar­chie Do­na­hue, pho­to­gra­phié ici lors­qu’il ser­vait avec la VMF-212 à Gua­dal­ca­nal.

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