L’“Ar­riel” à la conquête de l’Amé­rique

Tur­bo­me­ca, de­ve­nue Sa­fran He­li­cop­ter En­gines en 2016, fête ce mois-ci ses 80 ans. Charles Cla­veau, qui fut in­gé­nieur de marque “Ar­riel”, ra­conte cette jour­née.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 586 / septembre 2018 - Par Charles Cla­veau, co­or­don­na­teur du Do­ca­via n° 61 sur Tur­bo­me­ca pu­blié en 2008.

La réussite de Tur­bo­me­ca passe par la ren­contre entre une tur­bine fran­çaise et un hé­li­co­ptère amé­ri­cain en 1986.

Quand je rent re à Tur­bo­me­ca en 1976, je suis in­té­gré à l’équipe de dé­ve­lop­pe­ment du mo­teur “Ar­riel”, alors en pleine phase de cer­ti­fi­ca­tion. Celle- ci ob­te­nue en juin 1977, je me spé­cia­lise alors dans la ré­cep­tion des mo­teurs de sé­rie des­ti­nés aux pre­miers AS350 “Écu­reuil” et SA365 “Dau­phin” de ce qui est alors la di­vi­sion hé­li­co­ptères d’Ae­ro­spa­tiale. À cette époque, les mo­teurs pro­to­types sont fa­bri­qués par une en­ti­té spé­cia­li­sée, bap­ti­sée fa­mi­liè­re­ment Na­sa, qui dispose de son propre ate­lier et de ses propres pré­pa­ra­teurs pour ré­di­ger les gammes de fa­bri­ca­tion des pièces. Au pas­sage en sé­rie, les gammes sont re­faites par les pré­pa­ra­teurs de la di­rec­tion pro­duc­tion pour les adap­ter aux moyens in­dus­triels dé­fi ni­tifs.

Du cau­che­mar au rêve éveillé

L’“Ar­riel” est conçu se­lon les prin­cipes de base dé­ve­lop­pés de­puis 1947 à Tur­bo­me­ca, mais il les pousse à des li­mites en­core ja­mais at­teintes en termes de rap­port puis­sance/masse : pour 650 ch, le mo­teur pèse à peine 110 kg. Mal­heu­reu­se­ment, les pre­miers mo­teurs de sé­rie ne se com­portent pas du tout comme les mo­teurs pro­to­types ! Il faut re­prendre toute la mise au point et la sor- tie des mo­teurs de sé­rie de­vient ra­pi­de­ment un cau­che­mar. Li­vrer chaque mo­teur à Ma­ri­gnane est un ex­ploit qui né­ces­site d’in­nom­brables heures de mon­tage et de banc d’es­sais. En 1979, la di­rec­tion gé­né­rale de Tur­bo­me­ca est per­sua­dée que l’“Ar­riel” est ra­té et lance en ca­tas­trophe un mo­teur d’ar­chi­tec­ture nou­velle, le TM 333. Mais le dé­ve­lop­pe­ment d’un nou­veau mo­teur prend du temps et en at­ten­dant, il faut conti­nuer à li­vrer les “Ar­riel”. D’au­tant plus qu’à cette époque, per­sua­dée que la conquête du mar­ché amé­ri­cain passe par un mo­teur amé­ri­cain, Ae­ro­spa­tiale livre les AS350 “Écu­reuil” des­ti­nés à ce mar­ché, bap­ti­sés “AS­tar”, avec des mo­teurs Ly­co­ming LTS 101,

mo­teurs choi­sis éga­le­ment pour équi­per les HH- 65 “Dol­phin” des US Coast Guards. Entre le TM 333 et le LTS 101, l’ave­nir de l’“Ar­riel” semble dé­fi­ni­ti­ve­ment com­pro­mis.

Alors que Tur­bo­me­ca place tous ses es­poirs dans le TM333, l’équipe char­gée de l’“Ar­riel” s’acharne à faire mar­cher le mo­teur. Une sorte d’achar­ne­ment thé­ra­peu­tique. Et pe­tit à pe­tit, sans rien lâ­cher, nous al­lons réus­sir. En 1983, l’“Ar­riel” marche alors que le LTS 101 ren­contre des pro­blèmes. Prag­ma­tiques, les opé­ra­teurs amé­ri­cains d’“AS­tar” com­mencent à rem­pla­cer leurs LTS 101 par des “Ar­riel”. Mais ces der­niers ont un autre concur­rent, l’Al­li­son 250 C-30 qui équipe le Si­kors­ky S-76, un très bel hé­li­co­ptère concur­rent du

“Dau­phin”. Et ce mo­teur a aus­si des pro­blèmes. En dé­cembre 1984, je me trouve à Black­pool en An­gle­terre avec Mi­chel Bar­ral, chef-pi­lote de la CGTM (Compagnie gé­né­rale des tur­bo­mo­teurs), fi­liale d’es­sais en vol de Tur­bo­me­ca, et Mau­rice Gos­se­lin, res­pon­sable du sup­port tech­nique de l’“Ar­riel”. Nous y ren­con­trons pen­dant deux jours les res­pon­sables main­te­nance de la so­cié­té Bond Helicopters, spé­cia­li­sée dans la des­serte des pla­te­formes pé­tro­lières en mer du Nord, qui opère avec des “Dau­phin” et des S-76.

Un mo­teur fran­çais sur un hé­li­co­ptère amé­ri­cain !

Évi­dem­ment, les en­nuis du C-30 sont évo­qués et l’idée sur­git : et si on rem­pla­çait les C-30 par des “Ar­riel”. 20 ans plus tard, Ste­phen Bond se sou­vient en­core de la pre­mière ré­ponse de Si­kor­ky à cette idée : “On ne va quand même pas mettre des mo­teurs fran­çais sur un hé­li­co­ptère amé­ri­cain !” Mais l’idée a du bon et elle est re­prise par les autres opé­ra­teurs de S-76, en par­ti­cu­lier Hé­liU­nion. Le re­gret­té Charles Sch­mitt, fi­gure de l’hé­li­co­ptère en France et pi­lier d’Hé­li-Union, ra­conte dans son livre Le Des­tin m’a don­né des ailes pa­ru en 2017, comment il a pous­sé vers cette so­lu­tion.

Fi­na­le­ment, le 10 oc­tobre 1985, Tur­bo­me­ca et Si­kors­ky signent le contrat qui lance la mo­to­ri­sa­tion du S-76 avec un “Ar­riel” 1S. Dès le 9 septembre, le S-76 n° 760196 d’Hé­li-Union était ar­ri­vé à la CGTM sur l’aé­ro­port de Pau-Uzein pour re­ce­voir ses “Ar­riel”. Il vole avec ses nou­veaux mo­teurs le 15 avril 1986 aux mains de Mi­chel Bar­ral ac­com­pa­gné de Jean-Yves Mouille­ron comme in­gé­nieur na­vi­guant. Ce mo­ment reste ma­gique pour moi et pour tous ceux qui l’ont vé­cu : faire vo­ler un hé­li­co­ptère Si­kors­ky avec un mo­teur Tur­bo­me­ca, qui plus est un “Ar­riel”, était tout sim­ple­ment im­pen­sable cinq ans plus tôt. Il sym­bo­lise la réussite d’une pe­tite équipe qui, sans se po­ser de ques­tion, avait réus­si à faire mar­cher un mo­teur qua­si­ment condam­né en 1980.

L’“Ar­riel” 1 va éli­mi­ner l’Al­li­son 250 C-30 du S-76A, puis l’“Ar­riel” 2 fait de même avec le Pratt and Whit­ney PT6 du S-76B, lais­sant Tur­bo­me­ca seul mo­to­riste de ce bel ap­pa­reil. L’“Ar­riel” rem­pla­ce­ra le LTS 101 sur le BK-117 qui de­vien­dra le H145 d’Air­bus Helicopters, et se­ra éga­le­ment ins­tal­lé sur les HH- 65 des US Coast Guards. L’“Ar­riel”, avec plus de 13 500 mo­teurs pro­duits, est au­jourd’hui le plus grand suc­cès de Sa­fran He­li­cop­ter En­gines.

SA­FRAN HELICOPTERS EN­GINES

Le pre­mier S-76C+ mo­to­ri­sé avec une tur­bine “Ar­riel” 2S1 le 30 juin 1994. Il fai­sait suite à une pre­mière mo­to­ri­sa­tion avec cette tur­bine en 1986.

SA­FRAN HELICOPTERS EN­GINES

15 avril 1986 à 22 heures, l’équipe Tur­bo­me­ca/ CGTM à l’is­sue du pre­mier vol. Charles Cla­veau et le deuxième en par­tant de la gauche.

L’ins­tal­la­tion des “Ar­riel” 1 sur le S-76 à la CGTM.

SA­FRAN HELICOPTERS EN­GINES

Le S-76 “Ar­riel” 1 de la reine d’An­gle­terre.

SA­FRAN HELICOPTERS EN­GINES

Le S-76 “Ar­riel” 1S, pro­to­type sur fond de mon­tagnes py­ré­néennes.

ANTHONY PECCHI/SA­FRAN HELICOPTERS EN­GINES

Autre suc­cès pour l’“Ar­riel”, l’“Écu­reuil”, ici aux cou­leurs de la po­lice de Los An­geles.

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