Le Stra­te­gic Air Com­mand à Hol­ly­wood

Quand les bom­bar­diers nu­cléaires de l’USAF font leur ci­né­ma

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 587/octobre 2018 - Phi­lippe Wod­ka-Gal­lien

Les bom­bar­diers du Stra­te­gic Air Com­mand brillent sur les grands écrans dans les an­nées 1960.

Le sep­tième art s’est très vite sai­si de l’arme nu­cléaire, et avec elle de l’avia­tion stra­té­gique, ajou­tant du re­lief à des scé­na­rios qui au­raient eu peine à dé­col­ler sans elle. À l’écran, l’arme nu­cléaire vient en­tre­te­nir une nou­velle mode qui en­va­hit toute la so­cié­té amé­ri­caine, celle de la culture po­pu­laire de l’atome. L’âge d’or de cette pro­duc­tion cor­res­pond à une pé­riode bien pré­cise, les an­nées 1950. C’est l’époque des grandes peurs de la guerre froide et de la pa­ra­noïa an­ti­com­mu­niste en sur­fant sur une double ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique, celle de l’atome et de l’avia­tion à ré­ac­tion. Fort op­por­tu­né­ment, le Stra­te­gic Air Com­mand va s’ap­puyer sur Hol­ly­wood dans le but d’as­seoir son in­fluence au­près des ci­toyens amé­ri­cains, tout en sou­te­nant par ses mes­sages bien ci­se­lés les fon­de­ments de la po­li­tique de dé- fense des États-Unis. Mais, dans le show-bu­si­ness, il n’y a pas loin entre le Ca­pi­tole et la Roche tar­péienne.

Une réunion avec les grands ci­néastes

Dès 1942, le pré­sident Ei­sen­ho­wer or­ga­nise une réunion avec les grands ci­néastes pour les in­vi­ter à mo­bi­li­ser l’opi­nion sur les ob­jec­tifs de la guerre. En 1947, fort de cette ex­pé­rience, le Pen­ta­gone ins­talle à Hol­ly­wood un bu­reau de liai­son, au plus près des stu­dios. Sa mis­sion consiste à ap­por­ter un ap­pui di­rect aux scé­na­rios et, sur­tout, une aide lo­gis­tique par la four­ni­ture de moyens – bases, avions, bâ­ti­ments de guerre, ma­té­riels, per­son­nels. En échange, le Pen­ta­gone at­tend des scé­na­rios po­si­tifs sur les ar­mées. Dès lors, tout est en place pour bâ­tir

un com­plexe mi­li­ta­ro-ci­né­ma­to­gra­phique. L’an­née 1947 cor­res­pond aus­si au dé­clen­che­ment de la guerre froide. Il faut donc ras­su­rer, et donc in­sis­ter sur le rôle fon­da­men­tal des forces aé­riennes, ul­time rem­part du camp de la liberté,er­té,, et li­gneg de dé­fense des États-Unis. C’est éga­le­ment l’an­née de la créa­tion du Stra­te­gic Air Com­mand qui, tout en re­cou­rant à Hol­ly­wood, ajoute son propre mes­sage,, ce­lui de la su­pré­ma-atie de l’Air Po­wer.

Sur les écrans, lele SAC pour­ra as­seoi­roir son in­fluence surr le Con­grès et blo­que­ruer les am­bi­tions de l’US Na­vy qui n’est pa­sas en reste dans la cour­see aux bud­gets. L’USAF a un atout : la mo­der­ni­téi­té de l’arme aé­rienne, lors­queorsque l’US Na­vy com­met ce que l’on pour­rait qua­li­fier d’er­reur mé­dia­tique. Ne dis­po­sant pas en­core de sous-ma­rins nu­cléaires, les ma­rins optent pour des scé­na­rios van­tant un pas­sé glo­rieux, ce­lui des combats du Pa­ci­fique ou de l’At­lan­tique, lorsque l’USAF se tourne vers les tech­niques de pointe, ma­gni­fiant les lignes ar­gen­tées de ses bom­bar­diers. C’est en T-33 que les avia­teurs se dé­pla­cent­placent de bases en bases. LL’avia­tion sert de dé­corsd et de thè­mes­thèm à trois films mma­jeurs : Le Gra n d Se­cret (Above and beyond) sor­ti en 1952, Strat Stra­te­gic Air CCom­ma­nom d (1951955) et Le Té Té­lé­phone rouge ( A r Ga­the­ring of Eagles), ddis­tri­bué een 1963. CCes films ont en com­mun d’avoir re­çu le sou­tien­sou­tie di­rect du SAC qui four­nit avions et bases aé­riennes. Par sou­ci pé­da­go­gique, l’USAF et Hol­ly­wood im­posent de longues sé­quences do­cu­men­taires, don­nant un ci­né­ma aus­tère et ta­ci- turne, fort heu­reu­se­ment com­pen­sé par des plans très soi­gnés. En 1960, l’US Na­vy prend l’USAF à contre­pied, en n’hé­si­tant pas à se mo­quer d’elle-même dans Opé­ra­tion ju­pons (Ope­ra­tion Pet­ty­coat). Ser­vie par un To­ny Cur­tis et un Car­ry Grant très en formes, cette co­mé­die pé­tillante, par son suc­cès en salle, pas­se­ra à la pos­té­ri­té.

L’Air Po­wer à l’ère nu­cléaire

Ces trois films cor­res­pondent à l’apo­gée du SAC. En ef­fet, en moins de 10 ans, son chef, le gé­né­ral Cur­tiss LeMay, en fait une force consi­dé­rable. Nom­mé à la tête du tout nou­veau com­man­de­ment en oc­tobre 1948, il en est le pa­tron jus­qu’en juillet 1957. Le SAC passe alors de 837 ap­pa­reils à 2 711, dont 600 ra­vi­tailleurs en vol. Les ef­fec­tifs sont mul­ti­pliés par quatre pour at­teindre 224 000. Le tout oc­cupe 38 bases à tra­vers le monde. L’USAF est tou­te­puis­sante : en 1960, elle consomme 47 % du bud­get du Pen­ta­gone, l’US Na­vy 29 % et l’Ar­my 22 %. En ces an­nées 1950, la dé­fense des ÉtatsU­nis n’est alors pen­sée qu’en fonc-

tion de la stra­té­gie nu­cléaire, dé­lais­sant d’autres formes d’en­ga­ge­ment, d’au­tant que le SAC for­ma­lise les plans de frappes sur l’ad­ver­saire – le pre­mier sous-ma­rin nu­cléaire lan­ce­mis­siles n’est en ser­vice qu’en 1960. Les sé­quences fil­mées des opé­ra­tions aé­riennes viennent à ce stade dé­mys­ti­fier un monde fer­mé au plus grand nombre. Hol­ly­wood par­vient à com­po­ser avec le se­cret, tout en res­tant vrai­sem­blable et, for­cé­ment, on suc­combe à l’es­thé­tique des ap­pa­reils. Le Stra­te­gic Air Com­mand est ser­vi par James Ste­wart, une carte maî­tresse pour l’Air Force. L’ac­teur est aus­si co­lo­nel de ré­serve avec 20 mis­sions de guerre sur B-24 à son ac­tif ! Peu après le film, il est nom­mé gé­né­ral une étoile. Outre ses im­menses qua­li­tés d’in­ter­pré­ta­tion, dans les wes­terns ou les Hit­ch­cock, l’ac­teur est par­ti­cu­liè­re­ment convain­cant dans l’uni­vers de l’avia­tion qui met en scène les B-36 et les B-47. On l’écoute pré­sen­ter le dé­ploie­ment pla­né­taire du SAC, cartes ani­mées à l’ap­pui. La ca­mé­ra est pla­cée dans les cock­pits pour nous faire dé­cou­vrir le tra­vail d’équi­page d’un B- 47 dans les mo­ments cri­tiques des mis­sions. Dans Le Té­lé­phone rouge, les B-52 et les salles de com­man­de­ment in­for­ma­ti­sées (l’autre ré­vo­lu­tion du mo­ment) sont bien là pour mon­trer que l’USAF est pas­sée dans la mo­der­ni­té. Ces films confortent l’image d’avia­teurs ré­flé­chis, maî­tri­sant par­fai­te­ment leur ma­chine, l’ali­gne­ment par­fait des avions et plans ser­rés fai­sant masse. De quoi ras­su­rer le ci­toyen amé­ri­cain sur la ca­pa­ci­té de dé­fense des ÉtatsU­nis, une mu­sique sym­pho­nique aux re­lents fris­son­nants de pa­trio­tisme ma­gni­fiant le tout. Dans cette sé­rie de pro­duc­tion, Le Té­lé­phone rouge vise à ré­ta­blir une cré­di­bi­li­té mise en cause par le choc de la crise de Cu­ba. Ce se­ra le der­nier film aé­ro­nau­tique de pro­pa­gande de cette pé­riode de la guerre froide.

L’atome, une va­leur po­si­tive

Des sé­quences pé­da­go­giques sur la stra­té­gie nu­cléaire s’in­sèrent dans les sy­nop­sis. C’est une dis­cus­sion entre Tib­bets et son com­man­de­ment dans Le Grand Se­cret, un brie­fing aux équi­pages dans Stra­te­gic Air Com­mand, un ex­po­sé de­vant une com­mis­sion par­le­men­taire en vi­site sur une base dans Le Té­lé­phone rouge. Le texte est une re­co­pie du dis­cours of­fi­ciel. La sé­quence de ré­ci­ta­tion du ca­té­chisme du SAC rem­plit bien sa fonc­tion, sou­te­nue en ce­la par l’au­to­ri­té de ce­lui qui parle ; un scien­ti­fique, un haut gra­dé bien­veillant. Plus en­core, Le Grand Se­cret cherche à ré­pondre à la ques­tion : pour­quoi Hi­ro­shi­ma ? La dé­marche fait sens. Le raid avait fait dé­bat au sein même des scien­ti­fiques du programme Man­hat­tan. Ro­bert Tay­lor, dans l’uni­forme de Tib­bets, donne la ré­ponse : “Sau­ver 500 000 vies amé­ri­caines, sau­ver aus­si 500 000 vies au Ja­pon, mais en quelques se­condes en sa­cri­fier 100 000.” La dis­sua­sion nu­cléaire, en d’autres termes, la paix par la ter­reur, est née ce 6 août à Hi­ro­shi­ma : “Cette arme in­ter­di­ra en­suite toutes les guerres.” L’ad­ver­saire dans tout ce­la ? Cha­cun sait qu’il est dé­sor­mais so­vié­tique. Il n’est pas ci­té. Nul be­soin : les avia­teurs portent les va­leurs de l’Amé­rique et de son mode de vie, oc­ca­sion d’un dé­fi­lé de cli­chés sur l’Ame­ri­can way of life, le rêve d’une Eu­rope de l’Ouest en­core en re­cons­truc­tion. La par­tie de base-ball dans Stra­te­gic Air Com­mand sur­vo­lé par un B-36 ren­voie au match de beach-vol­ley dans

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Stan­ley Ku­brick (à gauche) et Pe­ter Sel­lers du­rant le tour­nage de Doc­teurFo­la­mour. Pe­ter Sel­lers in­ter­prète tout à la fois le pré­sident Muf­fley, le col. Man­drake, of­fi­cier de liai­son de la RAF, et Stran­ge­love, un sa­vant na­zi ré­fu­gié aux ÉtatsU­nis et conseiller scien­ti­fique à la Mai­son Blanche.

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Sor­ti en 1955, Stra­te­gic AirCom­mand don­na le pre­mier rôle à James Ste­wart, les autres stars du film étant le B-36 et le B-47. James Ste­wart est alors co­lo­nel de ré­serve de l’US Air Force avec à son ac­tif, comme chef d’es­cadre, une ving­taine de mis­sions de guerre sur B-24 “Li­be­ra­tor”.

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Un plan ti­ré de Stra­te­gic Air Com­mand met­tant lon­gue­ment en scène des bom­bar­diers B-36 en route pour un vol d’en­traî­ne­ment. Au ser­vice de son mes­sage sur la puis­sance aé­rienne, le SAC four­nit aux stu­dios d’Hol­ly­wood bases aé­riennes, ap­pa­reils, per­son­nels et conseillers tech­niques.

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