Dia­bo­lique et in­utile

Le Mes­ser­sch­mitt 163 “Ko­met”

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 587/octobre 2018 - Par Pe­ter Cro­nauer. Tra­duit de l’al­le­mand par Alice Spren­ger.

Deuxième par­tie. Com­ment une arme mi­racle tourne au fi as­co com­plet.

Les Al­le­mands ont-ils cru au Mes­ser­sch­mitt 163 ? Cet avion, dans sa ver­sion de com­bat, ne dut son exis­tence qu’aux in­co­hé­rences d’un pou­voir to­ta­li­taire exer­cé par de dan­ge­reux in­com­pé­tents. Dès qu’il se fut ins­tal­lé à la chan­cel­le­rie, Hit­ler dé­ver­sa des sommes consi­dé­rables dans toute sorte d’ins­ti­tuts de tech­no­lo­gie ou de bu­reaux d’études qui, dès lors, as­su­rèrent leur pé­ren­ni­té en se tar­guant de ré­sul­tats en­jo­li­vés mal­gré une longue suc­ces­sion d’échecs. Il s’agis­sait au dé­part de s’ap­puyer sur les bases so­lides d’une in­dus­trie sou­vent brillante pour com­pen­ser par des sauts tech­no­lo­giques les ca­rences de la puis­sance mi­li­taire al­le­mande.

Le Mes­ser­sch­mitt 163 “Ko­met” était le fruit de re­cherches tout à fait res­pec­tables sur un concept d’aile vo­lante ima­gi­né par Alexandre Lip­pisch. Faute d’ins­tal­la­tions pour une éven­tuelle pro­duc­tion, ce der­nier fut as­so­cié à Willy Mes­ser­sch­mitt, mais, très ra­pi­de­ment, les deux per­son­na­li­tés se trou­vèrent en conflit, Mes­ser­sch­mitt dé­fen­dant un pro-

duit concur­rent ap­pa­rem­ment plus rai­son­nable. Il était évident qu’avec son mo­teur-fu­sée qui, par dé­fi­ni­tion, dé­livre des pous­sées ex­cep­tion­nelles pen­dant une du­rée très courte, le pro­jet de Lip­pisch au­rait des ca­pa­ci­tés de com­bat très li­mi­tées com­pa­rées à un avion de chasse dont les deux tur­bo­réac­teurs four­ni­raient une pous­sée équi­va­lente mais plus du­rable. Lip­pisch fi­nit par quit­ter Mes­ser­sch­mitt.

avril 1944, furent si­gnés les mar­chés de sé­rie du 163B – B pour “Ber­ta”. Sur r les 545 puis 1 800 exemm­plaires com­man­dés, moins oins de 200 furent construits. uits. Le 163B, plus gros, ar­mé é avec deux ca­nons de 20 ou 30 mm, n’était pas en­core au point lorsque, le 26 juin 1942, le pro­to­type fit son pre­mier vol en pla­neur, sans armes ni équi­pe­ments, re­mor­qué par un bi­mo­teur Me 110. Un deuxième pro­to­type était at­ten­du, en­tiè­re­ment équi­pé, mais tou­jours sans mo­teur.

l’époque, la Wehr­macht triom­phait en pleine eu­pho­rie. Le dé­ve­lop­pe­ment du Me 163 n’avait au­cun ca­rac­tère d’ur­gence. Un an plus tard, la si­tua­tion avait chan­gé du tout au tout. Blo­quées à l’Est, les forces al­le­mandes at­ten­daient à l’Ouest la ma­rée gros­sis­sante des bom­bar­diers lourds al­liés et l’in­évi­table dé­bar­que­ment des ar­mées an­glo-amé­ri­caines sur l’Eu­rope conti­nen­tale ; par­tout la Luft­waffe per­dait ses avan­tages nu­mé­riques et tech­niques ; son dé­ve­lop­pe­ment, jusque-là né­gli­gé, deve- nait une course contre la montre. Le Me 163B V21 VA+SS fut le pre­mier “Ber­ta” à dé­col­ler avec le nou­veau mo­teur-fu­sée le 24 juin 1943. Quelques mois plus tard, pour le main­te­nir en état de vol, il fal­lut em­prun­ter le mo­teur-fu­sée “froid” d’un Me 163A. L L’en­traî­ne­ment et la for­ma­tion des pi­lotes étaient alors as­su­rés par des pla­neurs dont un “Stum­melHa­bitch”, aux ailes ro­gnées pour avoir les qua­li­tés de vol du Me 163A, et des Me 163A et B sans mo­teu mo­teur, par­fois les­tés avec de l l’eau, re­mor­qués par des Me 110. 11

Les raids al­liés per­turbent les en­traî­ne­ments

la tren­taine de 163B de sé­rie pro­mise à la fin de 1943, deux seule­ment, V9 et V14, furent li­vrés les 24 et 31 dé­cembre, tan­dis que les raids des avia­tions al­liées per­tur­baient de plus en plus l’en­traî­ne­ment des jeunes pi­lotes al­le­mands. En jan­vier 1944, le ma­jor Wolf­gang Späte, cham­pion de vol à voile, pi­lote de chasse hau­te­ment confir­mé, com­man­dant l’EK 16, comp­tait 27 pi­lotes sta­giaires à trans­for­mer sur “Ber­ta”. Pen­dant un vol de ré­cep­tion ef­fec­tué avec le plein de car­bu­rant et de mu­ni­tion, Späte at­tei­gnit l’al­ti­tude de 13 500 m. Mais le “Ber­ta” pré­sen­tait un grand nombre de dé­fauts en­core à cor­ri­ger, dont de fré­quentes ex­tinc- tions de mo­teur in­tem­pes­tives à l’ori­gine de plu­sieurs ac­ci­dents sou­vent fa­tals. Späte lui-même fut hos­pi­ta­li­sé après une com­mo­tion cé­ré­brale. Aus­si en­thou­sias­mant qu’il fût pour ses jeunes pi­lotes – il es­ca­la­dait les cieux à plus de 10 000 pieds / mi­nute (180 km/h) et fi­lait à 600 ou 700 km/h en pa­lier et ma­noeu­vrait mieux que les meilleurs chas­seurs à hé­lice à basse (250 km/h grand mi­ni­mum) comme à haute vi­tesse – le Me 163 de­meu­ra tou­jours ex­trê­me­ment dan­ge­reux à cause de sa mo­to­ri­sa­tion.

par­tir d’une es­ca­drille créée en jan­vier avec 12 Me 163B qui n’exis­taient pas, une es­cadre de Me 163 fut for­mée mi-fé­vrier 1944, la Jagd­ges­ch­wa­der (JG) 400 avec les trois “Ber­ta” li­vrés. La pre­mière “in­ter­cep­tion” par un Me 163 eut lieu le 14 mai par… le seul “Ber­ta” dis­po­nible. Späte s’élan­ça aux com­mandes du V21 que les mé­ca­ni­ciens avaient eu la mal­en­con­treuse idée de re­cou­vrir avec 20 kg de pein­ture brillante rouge to­mate. Gui­dé par ra­dar, Späte dé­cou­vrit très loin de­vant lui et plus haut quatre chas­seurs amé­ri­cains (des P-47 se­lon les his­to­riens Jeff Ethell et Al­fred Price) croi­sant à en­vi­ron 350 km/ h. En mon­tée à pleine puis­sante, il ren­dit lé­gè­re­ment la main pour se main­te­nir plus bas ; cette faible ac­cé­lé­ra­tion ver­ti­cale né­ga­tive suffit à éteindre la fu­sée, ré­vé­lant un dé­faut ré­cur­rent du mo­teur. Deux mi­nutes plus tard il put le ral­lu­mer mais, dans sa hâte, fas­ci­né par sa proie qu’il ap­pro­chait 500 km/h plus vite qu’elle, il ou­blia de sur­veiller sa vi­tesse et, à 960 km/h, fut sur­pris par le phé­no­mène de com­pres­si­bi­li­té. Son aile gauche s’af­fais­sa bru­ta­le­ment, tan­dis que le nez de son

avion pas­sait sous l’ho­ri­zon. Il n’eut plus rien d’autre à faire qu’à ren­trer à la mai­son. Pen­dant ce temps, un deuxième es­ca­dron était po­si­tion­né à Ven­lo, aux Pays-Bas, où il ne ser­vi­rait à rien, tan­dis que le pro­jet de Späte d’or­ga­ni­ser un ri­deau dé­fen­sif de 163 sur des bases éta­blies tous les 100 km pas­sait à la trappe.

En mai et juin, les opé­ra­tions des Me 163 furent in­ter­dites, pro­bable- ment à la suite de pannes du mo­teur, l’une d’elle ayant ex­pé­dié à l’hô­pi­tal le chef d’es­ca­dron Ro­bert Ole­j­nik. Après la levée de l’in­ter­dic­tion fin juin, au­cune mis­sion n’abou­tit – à cause du manque d’ex­pé­rience des pi­lotes avec le gui­dage par ra­dar et des per­for­mances de l’avion – jus­qu’en juillet, quand l’un­te­rof­fi­zier Schie­be­ler réus­sit à ac­cro­cher un P-38 “Light­ning”. Mais avant d’ar­ri- ver à sa hau­teur et à por­tée de tir, le mo­teur Wal­ter s’étei­gnit, à bout de car­bu­rant. Le bi­mo­teur put s’en­fuir en pi­quant plein gaz sur le dos.

Le pre­mier es­ca­dron de la JG 400 fut ins­tal­lé fin juillet 1944 à Bran­dis dans la ré­gion de Leip­zig, avec pour mis­sion prin­ci­pale la pro­tec­tion des usines d’es­sence syn­thé­tique – et de ma­tières pre­mières pour ex­plo­sifs – à Leu­na et Pö­litz. Bé­né­fi­ciant d’une aire de dé­col­lage de plus de 2 km de long, Bran­dis était trop éloi­gné de ces usines, et n’avait pra­ti­que­ment pas d’ins­tal­la­tions ni pour le per­son­nel, ni pour les avions, ni pour le sto­ckage des er­gols uti­li­sés par les mo­teurs.

Pas le temps d’ajus­ter un tir

Les 163 dé­col­laient seuls ou par deux ou trois, les uns der­rière les autres, vers des for­ma­tions de bom­bar­diers, nom­breuses à par­tir de la fin de juillet, évo­luant à 20 ou 30 km de Bran­dis. Par­fois cer­tains s’élan­çaient en for­ma­tion, ce qui, se­lon Späte, était ex­trê­me­ment dan­ge­reux car, en re­bon­dis­sant sur le sol après avoir été lar­guées, les roues de l’avion lea­der pou­vaient al­ler frap­per son ai­lier. “Plu­sieurs de ces groupes furent ca­pables d’en­ga­ger des for­ma­tions en­ne­mies. Mais s’ils purent at­ti­rer leur at­ten­tion, ils ne réus­sirent pas à mettre des coups au but. C’est juste qu’ils n’avaient pas le temps d’ajus­ter un tir. Si nos pi­lotes avaient la chance de ti­rer, ou bien ils étaient trop loin, ou bien ils étaient trop près”, re­gret­ta Späte (1). Ils at­ta­quaient à 800 km/h des qua­dri­mo­teurs vo­lant à 350 km/h, la vi­tesse de rap­pro­che­ment était d’en­vi­ron 125 m/s. Dans l’hy­po­thèse où la cible pou­vait être en­ca­drée dans le vi­seur à 500 m de dis­tance, il fal­lait at­tendre en­core en­vi­ron deux se­condes pour pla­cer ses ca­nons à por­tée, et ti­rer pen­dant une se­conde avant de de­voir dé­ga­ger bru­ta­le­ment ! Le gros in­con­vé­nient du ca­non MK 108 de 30 mm était sa faible vi­tesse ini­tiale. La tra­jec­toire des obus, de ce fait peu ten­due, im­po­sait de ti­rer d’as­sez près. Par ailleurs, les ac­cé­lé­ra­tions d’un vi­rage suf­fi­saient pour l’en­rayer.

Lorsque, en dé­cembre 1944, Späte prit le com­man­de­ment de la JG 400, la pro­duc­tion des Me 163 avait été dé­fi­ni­ti­ve­ment in­ter­rom­pue. Le gé­né­ral en chef de la chasse

DEH­LA

Ins­tal­la­tion du mo­teur­fu­sée. La mise en oeuvre du Me 163 po­sa constam­ment des pro­blèmes aux mé­ca­ni­ciens tant les ma­té­riels étaient nou­veaux et sou­mis à des ap­pro­vi­sion­ne­ments ir­ré­gu­liers.

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Le Me 163 était un chas­seur de pe­tite taille, à l’au­to­no­mie li­mi­tée. Il de­vait as­su­rer la dé­fense d’ob­jec­tifs ponc­tuels du IIIe Reich face aux vagues des bom­bar­diers al­liés.

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In­signe de la 13./ JG 400, for­mée à la fin de l’an­née 1944. Au prin­temps 1944, les pre­miers Me 163 furent lan­cés au com­bat. Les pi­lotes eurent beau­coup de dif­fi­cul­tés pour maî­tri­ser le chas­seur face à ses ad­ver­saires.

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Le leut­nant Hart­mut Ryll at­ta­qua une for­ma­tion de B-17 et re­ven­di­qua une vic­toire avant d’être abat­tu par les P-51 d’es­corte le 16 août 1944. Fin 1944, en trois se­maines, la JG 400 per­dit 42 de ses 80 pi­lotes. Sieg­fried Schu­bert re­ven­di­qua deux vic­toires le 24 août et une autre le 11 sep­tembre 1944 contre des B-17, ce qui en fait l’“as des as” sur Me 163. Il se tua au dé­col­lage le 7 oc­tobre.

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