Les as de l’avia­tion fran­çaise pen­dant la Grande Guerre

La no­tion d’as, ap­pa­rue dans la presse en 1916 et of­fi­cia­li­sée par l’ar­mée peu après, concerne une mi­no­ri­té de pi­lotes par­ti­cu­liè­re­ment mo­ti­vés qui connaissent gloire et hon­neurs du­rant toute la Pre­mière Guerre mon­diale.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire - Par Da­vid Mé­chin

Ils furent peu mais com­ptèrent beau­coup pour la vic­toire dans les airs. Re­tour sur un mythe.

Tuer un type en fou­tant la verte à tout le ré­gi­ment, c’est ça le vrai bou­lot. Et on se l’est ta­pé, le bou­lot, à peu­têtre trois mille types. Et c’est nous qui l’avons ga­gnée, cette pu­tain de guerre. Nous ! Les trois mille ! – Et les autres ?

– Les autres, ils l’ont faite.” Ce dia­logue est is­su du film ma­gis­tral de Bertrand Ta­ver­nier adap­té du ro­man épo­nyme de Ro­ger Ver­cel pa­ru en 1934, Ca­pi­taine Co­nan. Ce ca­pi­taine, joué par Phi­lippe Tor­re­ton, af­firme à son ami le lieu­te­nant Nor­bert joué par Sa­muel Le Bi­han que ce sont des hommes tels que ceux de sa com­pa­gnie de corps francs qui ont ga­gné la guerre : une toute pe­tite mi­no­ri­té de sol­dats par­ti­cu­liè­re­ment mo­ti­vés, qui ont rem­por­té les ba­tailles par leur ac­tion dé­ci­sive alors que la grande masse des com­bat­tants n’a fait que te­nir les tran­chées et plus ra­re­ment est mon­tée à l’as­saut à l’aveu­glette au si­gnal du coup de sif­flet, fai­sant masse sans vé­ri­ta­ble­ment avoir eu l’en­ne­mi au bout du fu­sil.

Quelle que puisse être la per­ti­nence de ces pro­pos sur les fan­tas­sins de la Pre­mière Guerre mon­diale, ils sont en re­vanche par­fai­te­ment ap­pro­priés pour dé­crire la chasse fran­çaise où l’es­sen­tiel des ré­sul­tats est le fait d’une toute pe­tite mi­no­ri­té, les as de l’avia­tion, titre of­fi­cieux don­né à tout pi­lote ou mi­trailleur ayant ob­te­nu cinq vic­toires aé­riennes ho­mo­lo­guées. Seuls 176 avia­teurs fran­çais et 11 étran­gers ayant ser­vi dans les es­ca­drilles fran­çaises ont pu pré­tendre à ce titre du­rant la Pre­mière Guerre mon­diale. L’étude des dos­siers de ces hommes per­met de dé­cou­vrir un groupe très ho­mo­gène se dis­tin­guant de la masse des com­bat­tants.

Un mi­lieu so­cial fa­vo­ri­sé

Cette gé­né­ra­tion d’hommes est née en grande ma­jo­ri­té dans les an­nées com­prises entre 1885 et 1898, ce qui leur donne un âge com­pris entre 16 et 29 ans en 1914. Leur âge moyen est de 23 ans, seuls neuf d’entre eux ont dé­pas­sé de peu la tren­taine quand éclate la guerre. Comme tous les hommes de leur gé­né­ra­tion, ils ont été édu­qués par l’école pu­blique dans l’es­prit de re­vanche contre l’Al­le­magne, le re­gard tour­né vers la ligne bleue des Vosges, mais leur pa­trio­tisme va se ma­ni­fes­ter de ma­nière bien plus im­por­tante.

Quand les af­fiches de mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale sont pla­car­dées dans

toutes les com­munes de France, 52 (30 %) des 176 fu­turs as de l’avia­tion fran­çaise sont des mi­li­taires d’ac­tive qui sont par dé­fi­ni­tion dé­jà en poste dans les forces ar­mées, dans di­verses armes. 17 autres sont en train d’ef­fec­tuer leur ser­vice na­tio­nal et sont éga­le­ment dé­jà por­teurs de l’uni­forme. Les 107 res­tants vont être mo­bi­li­sés à la dé­cla­ra­tion de guerre, mais 42 d’entre eux (39 %) ne vont pas se conten­ter d’at­tendre leur ordre de mo­bi­li­sa­tion et contrac­ter un en­ga­ge­ment vo­lon­taire dans l’ar­mée. C’est une pro­por­tion consi­dé­rable sa­chant que pour l’en­semble des forces ar­mées comp­tant près de 3,5 mil­lions de mo­bi­li­sés, seuls 100 000 en­ga­ge­ments vo­lon­taires ont été re­cen­sés du­rant la guerre – 2,8 % des ef­fec­tifs.

Ce pa­trio­tisme par­ti­cu­liè­re­ment vif peut s’ex­pli­quer par l’ori­gine so­ciale des in­té­res­sés, où l’on constate une très large sur­re­pré­sen­ta­tion des classes su­pé­rieures où le na­tio­na­lisme, voire le mi­li­ta­risme, est une va­leur lar­ge­ment par­ta­gée. En exa­mi­nant la pro­fes­sion du père ins­crite sur les actes de nais­sance des 176 as fran­çais, on constate que près de la moi­tié d’entre eux (85) est is­sue des classes su­pé­rieures avec le gé­ni­teur exer­çant la pro­fes­sion d’of­fi­cier de car­rière, mé­de­cin, uni­ver­si­taire, in­dus­triel ou ren­tier. En­vi­ron un quart (46) est is­su de ce qui pour­rait être qua­li­fié de la classe moyenne avec des pro­fes­sions de pe­tit com­mer­çant, fonc­tion­naire, ou jour­na­liste, tan­dis que seule­ment un quart (45) vient des classes la­bo­rieuses (agri­cul­teurs, ou­vriers, em­ployés ou ar­ti­sans). Pré­ci­sons qu’en 1914 les seuls agri­cul­teurs re­pré­sentent en­vi­ron 55 % des ac­tifs mais à peine 9 % (15) du mi­lieu d’ori­gine des as de l’avia­tion.

Une très grande mo­ti­va­tion

Que leur in­cor­po­ra­tion dans les rangs de l’ar­mée se soit faite de ma­nière vo­lon­taire ou su­bie, tous, sans ex­cep­tion, se sont en­suite por­tés vo­lon­taires pour in­té­grer l’avia­tion mi­li­taire. Très peu d’entre eux (18) étaient dé­jà des pi­lotes ti­tu­laires du bre­vet mi­li­taire ou civil avant la guerre. La grande ma­jo­ri­té a donc ap­pris à pi­lo­ter pen­dant le conflit, ce qui à l’époque se fai­sait as­sez ra­pi­de­ment dans une du­rée d’en­vi­ron six mois. On re­lève trois élé­ments concrets dans leurs dos­siers, qui sont par­fois cu­mu­la­tifs, et qui peuvent ex­pli­quer leur mo­ti­va­tion.

Tout d’abord, comme tous les hommes de leur gé­né­ra­tion, ils sont fas­ci­nés du­rant leur ado­les­cence, c’est-à-dire du­rant la pre­mière dé­cen­nie du XXe siècle, par l’es­sor des sports mé­ca­niques. La presse re­late ain­si les pre­mières courses au­to­mo­biles, tout comme les vols des pre­miers fau­cheurs de mar­gue­rites dont le sur­vol du moindre village par un aé­ro­plane est un évé­ne­ment lo­cal. Un tiers d’entre eux vont trans­for­mer cette pas­sion en mét ier en de­ve­nant à l’aube des an­nées 1910 des in­gé­nieurs, mé­ca­ni­ciens, chauf­feurs au­to­mo­biles (ce qui à l’époque re­vient à peu près au même…) où des em­ployés de l’in­dus­trie aé­ro­nau­tique.

La se­conde rai­son, moins avouable, est la vo­lon­té d’échap­per aux tran­chées. Beau­coup de sol­dats ont fait cette de­mande en 1918 dans l’es­poir d’ob­te­nir pour six mois un ré­pit du front et avec pour mo­ti­va­tion de bé­né­fi­cier de con­di­tions de vie bien plus confor­tables. La va­leur com­ba­tive de ces pi­lotes était se­lon plu­sieurs té­moi­gnages toute re­la­tive… Mais les as de l’avia­tion, s’ils ne dé­daignent pas l’avan­tage du confort don­né aux pi­lotes, avaient sur­tout la vo­lon­té de conti­nuer de se battre d’une ma­nière ju­gée plus flam­boyante. 55 d’entre eux ( 31 %) ont com­men­cé la guerre dans l’arme de la ca­va­le­rie, l’arme la plus pres­ti­gieuse, mais qui de­vient vite ob­so­lète par la guerre des tran­chées qui la trans­forme en in­fan­te­rie de se­conde ligne. Pour eux, il s’agit au­tant d’une vo­lon­té de quit­ter la boue des tran­chées et des mis­sions sans in­té­rêt que de chan­ger de mon­ture. Si­gna­lons en­fin que 20 % des 176 as fran­çais sont des éclo­pés, des sol­dats ju­gés in­aptes à l’in­fan­te­rie du fait de leurs bles­sures re­çues au front ou la fai­blesse de leur consti-

tu­tion au mo­ment de l’in­cor­po­ra­tion. Ces hommes au­raient pu, du fait de leur état de san­té, pas­ser le res­tant de la guerre chez eux ou à des tâches se­con­daires loin de la ligne de front, mais ont fait le choix dé­li­bé­ré de com­battre et d’in­té­grer l’avia­tion où les cri­tères phy­siques sont bien plus souples.

Meilleure for­ma­tion et meilleur ma­té­riel

Une fois ad­mis dans l’avia­tion, tous les as ont sui­vi le cur­sus ha­bi­tuel des écoles de pi­lo­tage, consis­tant en des cours théo­riques et vols en pas­sa­ger au centre de Di­jon-Long­vic ou Lyon-Bron, sui­vis des cours dans une école élé­men­taire où ils passent le bre­vet de pi­lote mi­li­taire (Istres, Châ­teau­roux, Chartres, Am­bé­rieu, Étampes pour ne ci­ter que les prin­ci­pales) et, ju­gés aptes à pas­ser dans la chasse, suivent le cours de per­fec­tion­ne­ment de l’école d’acro­ba­tie de Pau, gé­né­ra­le­ment com­plé­té par un stage à l’école de tir de Ca­zaux. L’af­fec­ta­tion en uni­té n’est pas im­mé­diate car sont for­més plus de pi­lotes que de be­soins, ce qui leur per­met de res­ter au Grou­pe­ment

des di­vi­sions d’en­traî­ne­ment (GDE) dans l’at­tente d’être en­voyés au front, pé­riode où ils conti­nuent de s’en­traî­ner. Un pi­lote de chasse bé­né­fi­cie ain­si d’un mi­ni­mum de 40 heures de vol, chiffre qui peut al­ler jus­qu’à une cen­taine se­lon le temps pas­sé au GDE. Cette ex­cel­lente for­ma­tion, net­te­ment su­pé­rieure à celle dis­pen­sée aux pi­lotes bri­tan­niques, leur donne un avan­tage cer­tain lors de leur ar­ri­vée au front.

En es­ca­drille, les pi­lotes fran­çais ont presque tou­jours trou­vé à leur dis­po­si­tion un ap­pa­reil leur don­nant une su­pé­rio­ri­té tech­nique sur l’en­ne­mi. Les pre­mières es­ca­drilles dé­diées à la chasse voient le jour vers le mi­lieu de l’an­née 1915 en France et volent sur Nieu­port 10 à mo­teur ro­ta­tif de 90 ch, puis au tout dé­but de l’an­née 1916 passent sur le Nieu­port 11 spé­ci­fi­que­ment conçu pour la chasse, qui est d’ailleurs vite épau­lé par le Nieu­port 16 plus puis­sant à mo­teur de 110 ch vers le mois de mars 1916. C’est à cette pé- riode qu’à lieu la pre­mière ba­taille de chas­seurs à Ver­dun, sui­vie de la ba­taille de la Somme où entrent en opé­ra­tion des Nieu­port 17 do­tés du même mo­teur, mais bien mieux équi­li­brés. Face à eux, du­rant toute cette pé­riode, les Al­le­mands n’ont à leur dis­po­si­tion que le Fok­ker “Ein­de­cker” mo­no­plan, do­té d’un mo­teur équi­valent à ce­lui des Nieu­port mais qui sont net­te­ment in­fé­rieurs sur le plan de la ma­nia­bi­li­té. L’ar­ri­vée de l’Al­ba­tros D.III à la fin de l’au­tomne 1916 donne à l’Al­le­magne un avan­tage en puis­sance sur les Nieu­port, mais ceux­ci com­mencent à cette époque à être rem­pla­cés par l’ex­cellent chas­seur Spad VIII de 150 ch qui lui est équi­valent en vi­tesse. La ver­sion du Spad VII à mo­teur sur­com­pres­sé de 180 ch, qui ne se gé­né­ra­lise en es­ca­drille qu’à l’été 1917, re­donne un avan­tage tech­nique à la chasse fran­çaise qui dis­pose d’une su­pé­rio­ri­té en vi­tesse et la conser­ve­ra tout le res­tant de la guerre. Le Spad XIII plus puis­sant, ar­ri­vé à l’au­tomne 1917, ren­force en­core cette su­pé­rio­ri­té que seule la ver­sion à mo­teur sur­com­pres­sé du Fok­ker D.VII pour­ra contes­ter, mais ce­lui- ci n’ap­pa­raît qu’en trop pe­tites quan­ti­tés à la fin de la guerre.

Pour les as, cette su­pé­rio­ri­té du ma­té­riel est en­core plus fla­grante car ils sont prio­ri­taires pour vo­ler sur le meilleur ma­té­riel dis­po­nible. Les plus grands as de la chasse ont ain­si l’hon­neur de tes­ter au com­bat les pro­to­types des ap­pa­reils les plus réus­sis, quand ils ne par­ti­cipent pas di­rec­te­ment à leur concep­tion. On aper­çoit ain­si Jean Na­varre as­sis­ter aux pre­miers es­sais du chas­seur Spad VII de 150 ch dont les pre­miers exem­plaires sont li­vrés au mois de sep­tembre 1916 aux as de l’Es­ca­drille N 3 que sont Georges Guy­ne­mer (n° 115), Al­fred Heur­taux (n° 113) et An­dré Chaî­nat (n° 117). L’as des as Guy­ne­mer, qui re­çoit en dé­cembre 1916 le pre­mier Spad VII à mo­teur sur­com­pres­sé (n° 254) à bord du­quel il rem­por­te­ra 19 vic­toires ho­mo­lo­guées, cor­res­pond ré­gu­liè­re­ment avec le construc­teur et le mo­to­riste et met au point le Spad XII-Ca­non qu’il bap­tise “Pé­ta­dou” et teste au com­bat du­rant l’été 1917. Tou­jours du­rant l’été 1917, il re­çoit l’un des tout pre­miers Spad XIII à deux

Au com­bat, il faut être ex­trê­me­ment mo­ti­vé pour al­ler tuer un homme

mi­trailleuses (n° 504) à bord du­quel il dis­pa­raît au com­bat le 11 sep­tembre 1917, le même mois où le seul Spad XIII li­vré à l’Es­ca­drille N 103 est don­né à l’ad­ju­dant Re­né Fonck, l’as de l’uni­té, bien que nombre de pi­lotes soient plus gra­dés et plus an­ciens que lui. Fonck, de­ve­nu le nou­vel as des as de la chasse, re­çoit au mois de sep­tembre 1918 le tout pre­mier Spad XVII à mo­teur de 300 ch à bord du­quel il rem­porte ses der­nières vic­toires. Pour tous les autres as, beau­coup moins connus que les per­son­na­li­tés pré­ci­tées, les chefs d’es­ca­drille ont pour consigne de leur don­ner les meilleurs ap­pa­reils : ils re­çoivent ain­si les pre­miers Spad quand ceux-ci rem­placent les Nieu­port dans leurs uni­tés, à de rares ex­cep­tions près. Quand les Spad consti­tuent toute la do­ta­tion de l’es­ca­drille, les as se voient at­tri­buer les meilleurs d’entre eux, ceux pro­duits non par les sous-trai­tants mais par la mai­son mère Spad dont les cel­lules sont ré­pu­tées être de meilleure qua­li­té.

La part du lion des vic­toires

En es­ca­drille, les as de chasse forment gé­né­ra­le­ment une très pe­tite mi­no­ri­té de pi­lotes, comme le sou­ligne l’as Louis Ri­sa­cher : “Au com­bat, il faut être ex­trê­me­ment mo­ti­vé pour al­ler tuer un homme. Aus­si, si dans une uni­té vous avez 10 % des pi­lotes qui veulent se battre, c’est dé­jà bien. Nombre de pi­lotes étaient juste là pour avoir un bel uni­forme. Au com­bat, il faut fon­cer. Dès qu’on voit l’en­ne­mi, il faut plon­ger des­sus, et im­pro­vi­ser pour s’ap­pro­cher. Puis, tout le monde n’étant pas comme Fonck, ti­rer à bout por­tant.” À l’ex­cep­tion no­table de la lé­gen­daire Es­ca­drille SPA 3, uni­té d’élite com­por­tant de nom­breux as, dans la qua­si-to­ta­li­té des autres es­ca­drilles l’es­sen­tiel du ré­sul­tat col­lec­tif de l’uni­té est ce­lui d’un seul, ou de deux, voire trois pi­lotes, sa­chant que l’ef­fec­tif ré­gle­men­taire est fixé à 18 à la fin de la guerre. L’as des as Re­né Fonck a ain­si rem­por­té per­son­nel­le­ment 72,5 des 103,5 vic­toires ho­mo­lo­guées de la SPA 103 (dé­compte frac­tion­né pour te­nir compte des vic­toires par­ta­gées avec d’autres uni­tés). Charles Nun­ges­ser rem­porte à lui seul près du tiers des 90,84 vic­toires de la SPA 65 et la pro­por­tion passe à plus de la moi­tié si l’on ra­joute celles des sept autres as de l’uni­té que sont Ro­bert de Bon­ne­foy, Jean Sau­vage, Mar­cel Hen­riot, Eu­gène Cam­plan, Georges Lien­hard, Jacques Gé­rard et Lu­cien Cayol, tout en sa­chant que 124 pi­lotes se sont suc­cé­dé dans l’es­ca­drille du­rant toute la guerre. Moins connus, les deux as de la SPA 75 que sont William Hé­ris­son et An­toine La­plasse rem­portent à eux deux 13,41 des 31,41 vic­toires de l’es­ca­drille, soit 43 % du to­tal.

Une étude sta­tis­tique des vic­toires rem­por­tées par l’avia­tion fran­çaise, bien que dif­fi­cile à me­ner du fait de la masse des in­for­ma­tions à ana­ly­ser, peut ce­pen­dant être réa- li­sée avec une pré­ci­sion ap­pré­ciable grâce aux re­cherches his­to­riques mo­dernes. Par vic­toire ho­mo­lo­guée, on en­tend tout avion, bal­lon cap­tif ou di­ri­geable en­ne­mi dé­truit ou cap­tu­ré et re­con­nu comme tel par les au­to­ri­tés mi­li­taires, par une dé­ci­sion d’ho­mo­lo­ga­tion. La consé­quence de cette dé­ci­sion est dans la très grande ma­jo­ri­té des cas la ré­com­pense du pi­lote ou du mi­trailleur vic­to­rieux par une ci­ta­tion à l’ordre de l’ar­mée qui est im­pri­mée dans les co­lonnes

du Jour­nal Of­fi­ciel. Il y a ce­pen­dant des cas où la vic­toire n’est ré­com­pen­sée que par une ci­ta­tion de rang in­fé­rieur, à l’ordre du corps d’ar­mée, qui ne fi­gure pas au Jour­nal of­fi­ciel et doit être re­le­vée dans les dos­siers in­di­vi­duels des com­bat­tants. Ce gi­gan­tesque tra­vail do­cu­men­taire de col­lecte a été réa­li­sé sur plu­sieurs dé­cen­nies par l’his­to­rien amé­ri­cain Franck W. Bai­ley (1925-2010), qui, épau­lé par l’his­to­rien fran­çais Ch­ris­tophe Co­ny, a pu­blié en 2001 le ré­sul­tat de ses re­cherches dans l’ou­vrage The French Air Ser­vice War Ch­ro­no­lo­gy 1914-1918 (Édi­tions Grub Street). Tou­te­fois, l’ou­vrage reste in­com­plet car il ne re­cense que les vic­toires et pertes du front fran­çais, des Flandres à la fron­tière suisse. Or, les pi­lotes fran­çais se sont bat­tus sur plu­sieurs autres fronts : en Ser­bie et aux Dar­da­nelles en 1915, puis en Grèce à par­tir de l’an­née sui­vante sur ce qui consti­tue le “front d’Orient”. En 1916, une es­ca­drille de chasse s’ins­talle en Ita­lie à Ve­nise et se­ra sui­vie d’autres uni­tés pour le res­tant de la guerre. En­fin, en 1917, la France prend en main l’avia­tion rou­maine en y en­voyant du ma­té­riel et des avia­teurs, tout comme elle en­voie une mis­sion aé­ro­nau­tique en Rus­sie – l’une et l’autre de ces mis­sions com­bat­tant jus­qu’à la fin de l’an­née 1917 quand la Rus­sie dé­pose les armes. Toute la dif­fi­cul­té pour ces fronts se­con­daires est de quan­ti­fier les vic­toires ho­mo­lo­guées, car, no­tam­ment pour le front d’Orient, par vo­lon­té de ra­bais­ser le gé­né­ral Sar­rail qui en as­su­rait le com­man­de­ment, les au­to­ri­tés lo­cales n’avaient pas le pou­voir d’ac­cor­der des ci­ta­tions à l’ordre de l’ar­mée, mais des pro­po- si­tions qui de­vaient être confir­mées par le Grand Quar­tier Gé­né­ral. Il en res­sort un dé­ca­lage entre les vic­toires consi­dé­rées comme sûres dans les do­cu­ments de l’Ar­mée d’orient (qui sont lis­tées de ma­nière ex­haus­tive pour les an­nées 1917 et 1918), et celles ef­fec­ti­ve­ment ho­mo­lo­guées par le Grand Quar­tier gé­né­ral en France.

compte de ces ré­serves, on peut éva­luer le nombre des vic­toires ho­mo­lo­guées comme suit :

le front fran­çais ;

le front d’Orient, com­pre­nant la cam­pagne de Ser­bie et des Dar­da­nelles ; le front ita­lien ; le front rou­main ; le front russe. au to­tal, 2 817,93 vic­toires ho­mo­lo­guées aux pi­lotes et mi­trail- leurs fran­çais ou étran­gers en­ga­gés dans des uni­tés fran­çaises.

as de l’avia­tion fran­çaise en ont rem­por­té très exac­te­ment 1 329,77, chiffre vé­ri­fié par l’exa­men de leurs dos­siers in­di­vi­duels. Soit 47 % du to­tal, un peu moins de la moi­tié des vic­toires ho­mo­lo­guées rem­por­tée par une toute pe­tite co­horte de 187 hommes – 180 pi­lotes et sept mi­trailleurs dont d’ailleurs trois d’entre eux sont de­ve­nus pi­lotes. Sa­chant que 17 402 bre­vets de pi­lotes mi­li­taires ont été dé­cer­nés en France jus­qu’au 11 no­vembre 1918, et, con­si­dé­rant qu’à cette date 42 % des pi­lotes en uni­tés sont des pi­lotes de chasse, on peut éva­luer gros­siè­re­ment le nombre de pi­lote de chasse for­més à 7 300, ce qui amène à la conclu­sion que 2,5 % des pi­lotes ont rem­por­té la moi­tié des vic­toires

DR

Les cinq des plus grands as de l’avia­tion fran­çaise vi­vant à la fin de la guerre au mi­lieu d’un groupe de jeunes pi­lotes amé­ri­cains. Au pre­mier rang (de g. à d.) : Charles Nun­ges­ser, Re­né Fonck et Al­fred Heur­taux. Une marche au-des­sus, Georges Ma­don et, en uni­forme clair, Bernard Bar­ny de Ro­ma­net. Ils to­ta­lisent 198 vic­toires aé­riennes ho­mo­lo­guées.

DR

Guy­ne­mer (au centre) exa­mine le por­te­feuille d’un pi­lote al­le­mand qu’il vient d’abattre. La pho­to, prise à bout de bras par un poi­lu ano­nyme par­mi la foule en­tou­rant l’as des as, illustre le sta­tut de cé­lé­bri­té de ce der­nier.

IN MÉCH DA­VID

Nieu­port 16 n°1xx2 de Lu­cien Jailler (1889-1921), Es­ca­drille N 15, été 1916. Ce pi­lote aux 12 vic­toires est un des rares avia­teurs mi­li­taires d’avant-guerre.

DE­NIS DR/COLL. AL­BIN

IN MÉCH DA­VID

Nieu­port 17 n° 1604 de Constant Sou­lier (1897-1933), Es­ca­drille N 26, été 1916. Ce très jeune pi­lote de 19 ans ar­rive au front en juin 1916 et de­vient un as à six vic­toires ho­mo­lo­guées.

DR/COLL. AL­BIN DE­NIS

Le sergent Charles Quette (1895-1918), an­cien fan­tas­sin condam­né à deux ans de tra­vaux for­cés dont le sta­tut d’as de l’avia­tion lui a per­mis d’ef­fa­cer toute son ar­doise dis­ci­pli­naire.

DR/COLL. D. MÉ­CHIN

DR/COLL. D. MÉ­CHIN

DR

Es­ca­drille d’élite de l’avia­tion fran­çaise, la SPA 3 ne com­porte pas moins de 13 as dans ses rangs, dont, de gauche à droite, Al­bert Au­ger (sept vic­toires), Georges Guy­ne­mer (53 vic­toires), et Re­né Dorme (23 vic­toires).

DR

De g. à d. : l’adj. Mar­cel Hen­riot (six vic­toires), le sgt Jo­seph Le Bou­cher (deux vic­toires + trois pro­bables), le s/lt Eu­gène Cam­plan (sept vic­toires) et l’adj. Jacques Gé­rard (huit vic­toires), de l’es­ca­drille SPA 65 où sé­vit le cé­lèbre Charles Nun­ges­ser

DR

En­fant ter­rible ré­tif à toute dis­ci­pline, Jean Na­varre (12 vic­toires) est l’as des as de la chasse du­rant la ba­taille de Ver­dun, de­vant Guy­ne­mer.

SHD

Sept as de l’Es­ca­drille SPA 81 dite des “Lé­vriers”. 1er à gauche : l’adj. Mau­rice Rous­selle (cinq vic­toires) ; 4e : le s/lt Hen­ri Pé­ron­neau (neuf) ; 5e : le sgt Paul Gué­rin (cinq) ; 6e : le lt Leps (12) ; 7e : le s/lt Mar­cel Dhome (huit) ; 9e : le mdl Paul San­tel­li (sept) ; 11e : le mdl Pierre Car­don (cinq).

IN MÉCH DA­VID

Nieu­port 17 (n° in­con­nu) d’An­dré Her­be­lin, Es­ca­drille N 102. Her­be­lin de­vient un as aux 11 vic­toires aux com­mandes de plu­sieurs ap­pa­reils dont tous portent l’ins­crip­tion “Risque-tout”.

DR

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