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Le Fana de l'Aviation - - Sommaire -

Votre ar­ticle sur le North Ame­ri­can XB- 70 “Val­ky­rie” ( Le Fa­na n° 584 et 585) était fort in­té­res­sant. Outre le chas­seur MiG- 25, a- t- il pro­vo­qué d’autres ré­ac­tions chez les So­vié­tiques ?

Phi­lippe Wod­kaGa­lien ap­porte la ré­ponse

sui­vante : “En ap­pre­nant l’exis­tence du B-70 “Val­ky­rie”, les So­vié­tiques ré­agissent par mi­mé­tisme en lan­çant leur propre pro­jet. Le Krem­lin vient de tom­ber dans l’un des pièges ten­dus par la Mai­son Blanche, ce­lui consis­tant à im­po­ser un rythme épui­sant pour une éco­no­mie pla­ni­fiée. Dans sa quête ef­fré­née à la pa­ri­té stra­té­gique avec les États-Unis, l’URSS n’y sur­vi­vra pas, en­traî­nant, avec elle, la chute du com­mu­nisme. Telle est la contri­bu­tion aus­si du Su­khoï T-4, pro­jet qui s’ajoute aux sous-ma­rins nu­cléaires et à la consti­tu­tion d’une force consi­dé­rable d’en­gins ba­lis­tiques, sans par­ler de la course à la Lune. Ini­tia­le­ment, le T-4 n’est pas un bom­bar­dier, mais un in­ter­cep­teur à hautes per­for­mances des­ti­né à stop­per les bom­bar­diers amé­ri­cains. Très ra­pi­de­ment, le be­soin est ré­orien­té vers les mis­sions de re­con­nais­sance, la lutte an­ti­na­vire et le bom­bar­de­ment stra­té­gique. Le ca­hier des charges pré­voit que l’avion puisse être ca­pable de vo­ler à Mach 3 et de dis­po­ser d’un rayon d’ac­tion de plu­sieurs milliers de ki­lo­mètres sans ra­vi­taille­ment. Les tra­vaux sur le T-4 (ou Ar­ticle 100, pour 100 t, la masse de l’avion) font suite à une dé­ci­sion du gou­ver­ne­ment prise le 3 dé­cembre 1963. À l’is­sue d’une mise en concur­rence, c’est le bu­reau d’études (OKB) Su­khoï qui est sé­lec­tion­né pour por­ter cette am­bi­tion aux dé­pens des bu­reaux de Tu­po­lev avec le Tu-135 et de Ya­kov­lev qui pro­pose le Yak-33. Le Yak est trop pe­tit (le pro­jet était de la classe du TSR-2 bri­tan­nique) et n’at­teint pas les spé­ci­fi­ca­tions, tan­dis que le pro­jet de Tu­po­lev, construit en alu­mi­nium, ne peut dé­pas­ser Mach 2,3. Le “Pro­ject 100”, ou “Sot­ka”, donne un ap­pa­reil à la sil­houette proche de l’avion amé­ri­cain. La presse aé­ro­nau­tique in­ter­na­tio­nale, qui a don­né une large pu­bli­ci­té au “Val­ky­rie”, a sans doute ins­pi­ré les in­gé­nieurs russes. Telle est l’im­pres­sion don­née par la forme des en­trées d’air ali­men­tant quatre ré­ac­teurs re­grou­pés en une na­celle rec­tan­gu­laire unique. Étu­dié à Ry­binsk, le mo­teur en­vi­sa­gé est le K-101 de 20 t de pous­sée. Au titre des cen­taines d’in­no­va­tions du pro­gramme, on en compte deux par­ti­cu­liè­re­ment no­tables : un nez bas­cu­lant à la ma­nière du Con­corde pour le dé­col­lage et l’at­ter­ris­sage, et des com­mandes de vol élec­triques (elles sont dou­blées de com­mandes mé­ca­niques). Les quatre mo­teurs au­raient été ca­pables de te­nir une croi­sière tri-so­nique. L’ar­me­ment of­fen­sif pré­voit trois mis­siles Kh-45, un en­gin dé­ve­lop­pé par le bu­reau d’étude Ra­du­ga. Pro­pul­sés par fu­sée, ces mis­siles, vo­lant à plus de Mach 5, ap­portent une al­longe de 600 km. Pour ani­mer le tout, l’avion est pi­lo­té par un équi­page à trois.

Seule­ment dix vols d’es­sais et Mach 1,36

La construc­tion du pre­mier pro­to­type est ter­mi­née en au­tomne 1971 et, le 30 dé­cembre 1971, l’avion 101 est amené à Zhu­kovs­ki pour son vol inau­gu­ral. Le 22 août 1972, l’équi­page com­po­sé du pi­lote V. S. IIyu­shin et du na­vi­ga­teur N. A. Al­fyo­rov prend place dans le cock­pit et met en route des ré­ac­teurs pro­vi­soires, des Ko­le­sov RD36-41, dé­li­vrant cha­cun 16 t de pous­sée. Au to­tal, dix vols d’es­sais

seule­ment sont conduits sans que tout le po­ten­tiel de l’ap­pa­reil ne soit ex­plo­ré. Le der­nier vol est réa­li­sé le 19 jan­vier 1974. La vi­tesse de Mach 1,36 seule­ment est at­teinte à l’al­ti­tude de 12 000 pieds

[3 660 m]. Sur la pé­riode de 1966 à 1974, quatre pro­to­types sont as­sem­blés. Fai­sant mas­si­ve­ment ap­pel au ti­tane, no­tam­ment pour le fu­se­lage, le coût de l’avion dé­passe lar­ge­ment les ob­jec­tifs stra­té­giques de la dé­fense de l’Union so­vié­tique. Fi­na­le­ment, au vu de cette consi­dé­ra­tion, la force aé­rienne so­vié­tique lui pré­fère le chas­seur MiG-23 qu’elle pour­ra ac­qué­rir en grande quan­ti­té sur un bud­get qui ne per­met­trait de ne fi­nan­cer que 250 exem­plaires du T-4. Le pro­jet est dé­fi­ni­ti­ve­ment aban­don­né le 22 jan­vier 1974, pro­vo­quant le dé­man­tè­le­ment des pro­to­types 103 et 104 en­core en cours d’achè­ve­ment. L’Union so­vié­tique ne re­non­ce­ra tou­te­fois pas au pro­jet de bom­bar­dier stra­té­gique à long rayon d’avion. Cette vo­lon­té s’in­car­ne­ra con­crè­te­ment avec le Tu-160 “Bla­ck­jack”, un hé­ri­tage qui se­ra trans­mis à la Rus­sie nou­velle. Le seul pro­to­type à avoir été conser­vé est ex­po­sé au mu­sée des Forces aé­riennes de la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie à Mo­ni­no, 40 km à l’est de Mos­cou Au fond, dans cette ef­fer­ves­cence tech­no­lo­gique des an­nées 1960, seuls les Bri­tan­niques et les Fran­çais, avec Con­corde, sont al­lés jus­qu’au bout de l’am­bi­tion su­per­so­nique.”

J. GUILLEM

Le pro­to­type du T-4 ex­po­sé au mu­sée des Forces aé­riennes de la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie à Mo­ni­no, près de Mos­cou.

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