Le Bre­guet 14 de l’ar­mis­tice

Der­nière mis­sion de guerre pour le Bre­guet 14 qui trans­porte l’ar­mis­tice en 1918.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 589/décembre 2018 - Par Syl­vain Cham­pon­nois

Du­rant l’au­tomne 1918, l’Em­pire al­le­mand est af­fai­bli à la fois par la contre- of­fen­sive de l’ar­mée fran­çaise et de ses Al­liés, les dé­faites ot­to­mane et au­tri­chienne, ain­si que la par ré­vo­lu­tion in­té­rieure al­le­mande. Le 4 oc­tobre 1918, le chan­ce­lier al­le­mand adresse à la France une de­mande of­fi­cielle d’ar­mis­tice (ar­rêt des com­bats). Les né­go­cia­tions sont me­nées de ma­nière bi­la­té­rale entre le gou­ver­ne­ment al­le­mand et le pré­sident amé­ri­cain Wil­son. À par­tir de la fi n du mois d’oc­tobre le chef d’État Ray­mond Poin­ca­ré ( pré­sident de la Ré­pu­blique), le chef de gou­ver­ne­ment Georges Cle­men­ceau ( pré­sident du Conseil), conseillés par le com­man­de­ment mi­li­taire di­ri­gé par le ma­ré­chal Fer­di­nand Foch (com­man­dant su­prême des forces al­liées sur le front ouest), se mettent d’ac­cord au sein du Conseil su­pé­rieur de guerre sur un texte qui est trans­mis le 4 no­vembre au gou­ver­ne­ment al­le­mand.

Une mis­sion confi­den­tielle

Le 7 no­vembre, des plé­ni­po­ten­tiaires al­le­mands fran­chissent le front et entrent en France. Par­mi ceux- ci se trouve le haupt­mann Hermann von Geyer.

Le len­de­main le ca­pi­taine Jacques Bi­gnon, chef de l’Es­ca­drille BR 35, in­forme un de ses pi­lotes, le lieu­te­nant Gus­tave Mi­nier, qu’il va rem­plir une mis­sion confi­den­tielle : “Vous êtes à la dis­po­si­tion du Grand Quar­tier gé­né­ral, il se pour­rait que vous ayez à trans­por­ter au-de­là des lignes des plis ou des par­le­men­taires. Il im­porte donc que votre avion soit prêt à prendre l’air à tout ins­tant, vous-même ne de­vez vous ab­sen­ter sous au­cun pré­texte.” La voie aé­rienne est choi­sie, même si elle pré­sente des dif­fi­cul­tés de na­vi­ga­tion avec un ciel peu dé­ga­gé, pour tri­pler les chances de faire par­ve­nir la conven­tion d’ar­mis­tice jus­qu’au Grand Quar­tier gé­né­ral al­le­mand de Spa. Les tra­jets au­to­mo­bile et fer­ro­viaire semblent com­pro­mis par les tirs d’armes, les trous de bombes dans le sol et les ponts cou­pés.

L’Es­ca­drille 35 est rat­ta­chée à la 1re Ar­mée de­puis oc­tobre 1918. Créée fin 1914, cette uni­té aé­rienne dé­plore une ving­taine de morts par­mi ses rangs et compte trois vic­toires aé­riennes ho­mo­lo­guées. Ayant sé­jour­né dans une qua­ran­taine de lieux suc­ces­sifs, elle stationne de­puis le 28 oc­tobre 1918 à Ter­gnier, dans l’Aisne.

Né en 1888, Mi­nier a ob­te­nu son bre­vet de pi­lote fin 1912. Cet avia­teur ex­pé­ri­men­té a en 1914 li­vré en vol des avions neufs des­ti­nés au front. En 1915, de­ve­nu ins­truc­teur, il a for­mé des élèves pi­lotes. Mi­nier a été af­fec­té en sep­tembre 1916 à la Mis­sion fran­çaise en Rou­ma­nie. Il fait par­tie de l’Es­ca­drille BR 35

de­puis le 30 juin 1918, équi­pée de Bre­guet 14. Cet avion com­mence à en­trer en ser­vice en sep­tembre 1917, pour équi­per du­rant 1918 un to­tal de 87 es­ca­drilles (lire Le Fa­na de l’Avia­tion n° 572 à 575). Cet ap­pa­reil bi­place, so­lide et bien mo­to­ri­sé, a deux ver­sions : l’A2 consa­crée aux mis­sions d’ob­ser­va­tion et de re­con­nais­sance, et la B2 au bom­bar­de­ment. Des ban­de­roles blanches à la place des mi­trailleuses

Le Bre­guet 14 mo­dèle A2 n° 5546 est amé­na­gé pour ac­com­plir cette mis­sion his­to­rique. En 1968, à l’oc­ca­sion du cin­quan­te­naire de la fin de la guerre, Mi­nier res­sus­cite ain­si les évé­ne­ments :

“Je cou­rus au han­gar où s’abri­tait mon vieux Bre­guet et je don­nai l’ordre à mon mé­ca­no, ab­so­lu­ment ahu­ri, d’en­le­ver les mi­trailleuses et de pla­cer à chaque ex­tré­mi­té des ailes de grandes flammes blanches, dé­cou­pées dans un drap.” Ces ban­de­roles en tis­su doivent em­pê­cher les tirs en­ne­mis.

Le 9 no­vembre 1918 pa­raît un ordre de mis­sion si­gné du gé­né­ral Ma­rie- Eu­gène De­be­ney, com­man­dant la 1re Ar­mée : “Il est or­don­né au lieu­te­nant Mi­nier de se rendre par la voie des airs, sur avion Bre­guet, à Mor­ville, pour y dé­po­ser le ca­pi­taine Geyer, par­le­men­taire de l’ar­mée al­le­mande. Il ren­tre­ra par la voie des airs à son ter­rain de dé­part, sa mis­sion ter­mi­née.” La ville de Mor­ville se si­tue en Bel­gique oc­cu­pée, à en­vi­ron 130 km de dis­tance à vol d’oi­seau de Ter­gnier. Pen­dant deux jours Mi­nier at­tend l’ordre de dé­part, qui ne vient pas.

Dans la nuit du 10 au 11 no­vembre 1918, la fin de la guerre est ac­tée dans une voi­ture de che­min de fer sta­tion­nant dans une clai­rière de la fo­rêt de Com­piègne, dans l’Oise, non loin de la gare de Re­thondes, si­tuée près du front et du quar­tier gé­né­ral al­lié. La dé­lé­ga­tion al­le­mande, après avoir tra­ver­sé les lignes al­liées, est ac­cueillie par le ma­ré­chal Foch. Les condi­tions im­po­sées à l’Al­le­magne sont la re­mise d’une grande par­tie de son ar­me­ment et de son ma­té­riel fer­ro­viaire, l’éva­cua­tion de tous les ter­ri­toires oc­cu­pés, l’oc­cu­pa­tion par les Al­liés de la rive gauche du Rhin. Le 11 no­vembre, à 5 h 15 du ma­tin, les plé­ni­po­ten­tiaires ap­posent leurs si­gna­tures sur la conven­tion d’ar­mis­tice qui met fin aux hos­ti­li­tés.

À une qua­ran­taine de ki­lo­mètres au nord- est de Re­thondes se si­tue le ter­rain d’avia­tion de Ter­gnier. Le té­lé­phone sonne dans la tente du cne Jacques Bi­gnon et des deux lieu­te­nants Gus­tave Mi­nier et Hen­ri de Puy­bau­det. Bi­gnon dé­croche le com­bi­né et s’ex­clame : “Ah ! Bra­vo !”. Puis, il se re­tourne vers ses pi­lotes et leur crie tout à sa joie : “C’est fi­ni, les en­fants, l’ar­mis­tice est si­gné !” Après avoir rac­cro­ché, Bi­gnon pré­cise à Mi­nier : “Un par­le­men­taire al­le­mand vient du Grand Quar­tier gé­né­ral, vous par­ti­rez avec lui dès son ar­ri­vée, pre­nez vos dis­po­si­tions.”

l’aube, le Bre­guet 14 est sor­ti de son han­gar mal­gré la brume. Vers 7 h 30 du ma­tin, une voi­ture se pré­sente. En sort le haupt­mann Hermann von Geyer qui est ac­com-

Tous criaient : “Vive la France !” Mon pas­sa­ger res­tait im­pas­sible mais il était très pâle !

pa­gné par un ca­pi­taine de gen­dar­me­rie fran­çais. Von Geyer, fran­co­phone et re­pré­sen­tant de l’ar­mée al­le­mande, est por­teur du texte de la conven­tion d’ar­mis­tice.

Von Geyer est ac­cueilli par le cne Pierre Hé­ly d’Ois­sel, com­man­dant le sec­teur aé­rien, et par le cne Bi­gnon. Ce der­nier lui pré­sente Mi­nier qui va lui ser­vir de pi­lote. Pen­dant que le mo­teur du Bre­guet tourne au ra­len­ti, Mi­nier prend place dans le cock­pit. Von Geyer adresse des mots de re­mer­cie­ments aux of­fi­ciers qui l’ont ac­com­pa­gné puis s’as­soit à l’ar­rière du fu­se­lage à la place de l’ob­ser­va­teur. L’équi­page fran­co-al­le­mand dé­colle. Mi­nier prend la di­rec­tion du nord- est en vo­lant à en­vi­ron 800 m d’al­ti­tude. Ce­pen­dant la vi­si­bi­li­té est ré­duite à cause de la pluie et des nuages. Mi­nier des­cend jus­qu’à 300 m pour fran­chir les lignes fran­çaises : “Pas un coup de ca­non, pas un coup de fu­sil ne sa­luèrent mon pas­sage comme à l’ha­bi­tude. Étais-je pro­té­gé par les grands fa­nions blancs qui flot­taient au bout de mes mâts ou bien l’en­ne­mi, trop oc­cu­pé à battre en re­traite, ne pre­nait- il pas la peine de ti­rer sur cet avion qui le sur­vo­lait aus­si bas ? Je ne sais, mais c’était pour moi un vé­ri­table plai­sir de re­gar­der sur toutes les routes les in­ter­mi­nables convois re­mon­tant vers le Nord.”

Le pi­lote com­prend qu’il est per­du

Le Bre­guet ne vole plus qu’à 150 m d’al­ti­tude lorsque Mi­nier s’aper­çoit que Mor­ville ap­proche. Un autre avion vient alors à sa ren­contre. Mi­nier le suit en pen­sant que c’est un ap­pa­reil al­le­mand qui lui in­dique le sens pour at­ter­rir mais,

au lieu de se lais­ser ap­pro­cher, ce der­nier fuit. Mi­nier dé­laisse sa carte et s’aper­çoit que c’est un autre Bre­guet 14, ap­par­te­nant à l’Es­ca­drille BR 202, dont l’équi­page re­lève le ja­lon­ne­ment des pre­mières lignes. Les deux avions se suivent quelques mi­nutes puis se sé­parent.

S’étant écar­té du tra­jet pré­vu, Mi­nier tente de re­con­naître sa route à la bous­sole mais la na­vi­ga­tion est ar­due ; les condi­tions mé­téo­ro­lo­giques sont dif­fi­ciles et il est com­pli­qué de se re­pé­rer au-des­sus de la ré­gion qui est boi­sée.

Com­pre­nant qu’il est per­du, Mi­nier se pose près d’un puits de mine en bor­dure des fau­bourgs d’une ville par­se­mée de che­mi­nées d’usines. L’avion fi­nit tout juste sa course au sol qu’il est dé­jà en­tou­ré par un groupe de mi­neurs, de femmes et d’en­fants. Mi­nier de­mande où il se trouve et les gens com­prennent qu’il est fran­çais : “Ce fut alors in­ima­gi­nable. La joie de toute cette foule ex­plo­sa. Les coif­fures vo­laient en l’air, tous criaient : “Vive la France !” Des femmes s’ap­pro­chaient en pleu­rant et j’eus grand peine à ob­te­nir les ren­sei­gne­ments que je dé­si­rais, tant les ques­tions se pres­saient et se croi­saient. Der­rière moi, mon pas­sa­ger res­tait im­pas­sible mais il était très pâle !”

Après de longues dis­cus­sions, Mi­nier réus­sit à se faire in­di­quer l’en­droit où il se trouve, Char­le­roi, et la di­rec­tion ap­proxi­ma­tive de Mor­ville. Il re­prend son vol.

Il re­dé­colle après avoir dé­cou­vert la panne

C’est alors qu’un in­ci­dent mé­ca­nique sur­vient : “Je vo­lais à nou­veau de­puis quelques mi­nutes lorsque mon mo­teur se mit à bais­ser de ré­gime et à cra­cher d’énormes flammes rouges. Il m’était im­pos­sible de conti­nuer sans ris­quer l’ac­ci­dent et c’est la rage au coeur que je fus contraint d’at­ter­rir, déses­pé­rant de me­ner à bien ma mis­sion et dé­ci­dé à confier mon pas­sa­ger à une au­to­mo­bile qui l’em­mè­ne­rait à des­ti­na­tion. Ce se­cond at­ter­ris­sage de for­tune, une fois en­core, se pas­sa bien et je pen­sais que j’étais vrai­ment ser­vi par la chance.”

Après avoir dé­cou­vert la panne, Mi­nier réus­sit à la ré­pa­rer. Il ef­fec­tue son troi­sième dé­col­lage de la jour­née pour en­fin at­ter­rir à Mor­ville. Le cour­rier le plus im­por­tant de la guerre ar­rive à bon port :

“Ma mis­sion était ac­com­plie et ma joie était grande ; tou­te­fois, mes dé­boires n’étaient pas ter­mi­nés. Pen­dant que mon pas­sa­ger quit­tait l’ap­pa­reil, l’of­fi­cier qui l’at­ten­dait m’in­vi­ta ai­ma­ble­ment – et en ex­cellent fran­çais – à des­cendre pour me ré­con­for­ter avant de prendre le che­min du re­tour. Je dé­cli­nai cour­toi­se­ment son in­vi­ta­tion, lui di­sant que j’avais “ordre de re­joindre sans dé­lai”. Le ca­pi­taine von Geyer me re­mer­cia alors de l’avoir trans­por­té et me pria de trans­mettre sa gra­ti­tude au com­man­dant du sec­teur et au chef d’es­ca­drille qui l’avaient ac­cueilli sur le ter­rain de Ter­gnier.” Von Geyer quitte Mi­nier pour conti­nuer le tra­jet en au­to­mo­bile de­puis Mor­ville. Il ac­com­plit une cen­taine de ki­lo­mètres avant d’ar­ri­ver à Spa, si­tuée à 10 ki­lo­mètres de la fron­tière al­le­mande, pour trans­mettre les clauses de la conven­tion d’ar­mis­tice au GQG de l’ar­mée al­le­mande. Sur le front ouest, les clai­rons sonnent le ces­sez-le-feu à la on­zième heure du on­zième jour du on­zième mois de l’an­née 1918. La Pre­mière Guerre mon­diale est of­fi­ciel­le­ment fi­nie après 1 567 jour­nées (soit 4 ans, 3 mois et 14 jours) qui ont fait dans le monde un to­tal de 18 mil­lions de morts, dont 1 400 000 Fran­çais.

Pen­dant ce temps, Mi­nier n’ar­rive pas à re­mettre en route le mo­teur de son avion ré­cal­ci­trant. Il est ai­dé par des mé­ca­ni­ciens al­le­mands et un Al­sa­cien. Ce der­nier lui sert d’in­ter­prète pour de­man­der à l’of­fi­cier al­le­mand, com­man­dant le dé­ta­che­ment, de faire pré­ve­nir le GQG fran­çais qu’il ne peut re­par­tir. Après avoir fait dé­mon­ter les bou­gies du mo­teur, Mi­nier se pré­pare à pas­ser la pre­mière nuit de paix en ter­ri­toire al­le­mand. Il réus­sit à trou­ver le som­meil dans un lit de camp pla­cé près du Bre­guet 14 dans un han­gar.

Le ma­tin du 12 no­vembre, Mi­nier voit le mo­teur de son avion re­dé­mar­rer. Il dé­colle et le voyage re­tour vers Ter­gnier se passe sans his­toire. Sur­nom­mé le “pos­tier de la paix”, Mi­nier re­çoit le 14 no­vembre une ci­ta­tion à l’ordre de l’Aéronautique : “Ex­cellent pi­lote et of­fi­cier, s’est dis­tin­gué le 11 no­vembre 1918 en em­me­nant par très mau­vais temps un par­le­men­taire en­ne­mi dans ses lignes.”

Le mo­teur baisse de ré­gime : se­cond at­ter­ris­sage de for­tune, la rage au coeur

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À gauche le pi­lote, vu de dos, le lt Gus­tave Mi­nier. Au centre le plé­ni­po­ten­tiaire al­le­mand, le haupt­mann Hermann von Geyer, col de ca­pote re­le­vé. À droite le cne Pierre Hé­ly d’Ois­sel, com­man­dant le sec­teur aé­rien.En mé­daillon : l’in­signe de l’Es­ca­drille 35, une croix de Lor­raine blanche sur un écu bleu ren­ver­sé.

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Mi­nier ac­cé­lère pour faire dé­col­ler l’ap­pa­reil. Von Geyer, pas­sa­ger en place ar­rière, sa­lue de la main.

DA­VID MÉ­CHIN

Le Bre­guet 14 mo­dèle A2 n° 5546. Son fu­se­lage, ca­mou­flé, est or­né d’une croix de Lor­raine sans écu. Ont été re­ti­rées la mi­trailleuse Vi­ckers fixe, ti­rant vers l’avant à tra­vers l’hé­lice, et les deux Le­wis mon­tées sur tou­relle à l’ar­rière du fu­se­lage. Une ban­de­role en tis­su blanc est ac­cro­chée à chaque mât ex­té­rieur des ailes.

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Les pho­to­gra­phies du dé­part sont pu­bliées par L’Il­lus­tra­tion les 16 et 23 no­vembre 1918. Un at­trou­pe­ment de mi­li­taires ob­serve le Bre­guet 14 et son équi­page fran­coal­le­mand.

Por­trait de Gus­tave Mi­nier pris à son do­mi­cile en 1968. Le tra­jet ef­fec­tué par Hermann von Geyer le 11 no­vembre 1918, en Bre­guet 14 jus­qu’à Mor­ville, en Bel­gique, puis en voi­ture pour at­teindre Spa.

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