Bob Dy­lan, croo­ner pa­ra­doxal

Son triple al­bum re­prend des stan­dards is­sus du grand ré­per­toire de la chan­son amé­ri­caine.

Le Figaro - - CULTURE - Oli­vier Nuc onuc@le­fi­ga­ro.fr

Cin­quante-cinq ans après la sor­tie de son pre­mier al­bum, Bob Dy­lan conti­nue de ne rien faire comme les autres. Les Cas­sandre an­non­çant qu’il se fi­chait des distinctions vont en prendre pour leur grade: le grand homme vient d’accepter de ren­con­trer l’Aca­dé­mie sué­doise le week-end pro­chain, en marge des concerts qu’il don­ne­ra à Stock­holm les 1er et 2 avril. Dans une cé­ré­mo­nie in­time, l’Aca­dé­mie lui re­met­tra son di­plôme et sa mé­daille de prix No­bel de lit­té­ra­ture. Entre deux dates de son Ne­ver En­ding Tour, Dy­lan a trou­vé le temps d’en­re­gis­trer son 38e al­bum stu­dio. Comme son titre l’in­dique, Tri­pli­cate est le pre­mier triple de sa car­rière. Il se si­tue dans le pro­lon­ge­ment lo­gique de Sha­dows in the Night, sor­ti en 2015, et de Fal­len An­gels, l’an­née sui­vante.

Il est iro­nique que Dy­lan soit ré­com­pen­sé pour ses qua­li­tés d’au­teur au mo­ment pré­cis de sa car­rière où il ne pro­pose pas de chan­son ori­gi­nale. Le der­nier al­bum de sa plume, Tem­pest, date dé­jà de 2012. Sur Tri­pli­cate, l’homme re­vi­site 30 titres is­sus du ré­per­toire de la chan­son amé­ri­caine ayant pré­cé­dé l’émer­gence du rock’n’roll. Pas­sé l’ef­fet de sur­prise du pre­mier vo­lume de l’exer­cice, on reste si­dé­ré par la connais­sance in­time qu’a Dy­lan de ce ré­per­toire. Dans un rare en­tre­tien don­né au jour­na­liste Bill Fla­na­gan, il se fé­li­cite que d’autres au­teurs aient écrit ces pièces hors de sa por­tée mais qu’il est ra­vi d’in­ter­pré­ter. Avec ces mor­ceaux très écrits, aux har­mo­nies raf­fi­nées, on est en ef­fet très loin du vo­ca­bu­laire dy­la­nien, is­su du blues, du folk et du rock le plus ru­di­men­taire.

Bal­lades dé­chi­rantes

Réa­li­sé par lui-même sous le pseu­do­nyme de Jack Frost, le triple al­bum a été en­re­gis­tré en di­rect avec son groupe de tour­née, agré­men­té d’une sec­tion de cuivres sur cer­tains titres, en res­pec­tant scru­pu­leu­se­ment les ar­ran­ge­ments de James Har­per. Ce der­nier donne un nou­vel éclat à des stan­dards aus­si sou­vent vi­si­tés que Stor­my Wea­ther, As Time Goes By, The Best is Yet To Come ou en­core These Foo­lish Things, en met­tant la pe­dal steel au pre­mier plan, dans des glis­san­di qui se jouent ha­bi­le­ment des sauts har­mo­niques. «Ces chan­sons sont faites pour tout le monde : l’en­semble de la condi­tion hu­maine est com­pris de­dans», ex­plique Dy­lan à Fla­na­gan.

Ce qui frappe, une fois en­core, c’est l’in­ter­pré­ta­tion sen­sible qu’en donne le gé­nie de la mu­sique amé­ri­caine. Si la voix dé­raille par mo­ments, Dy­lan chante ces pièces avec une hu­ma­ni­té et une fra­gi­li­té qu’on ne lui connaît guère, sans af­fec­ta­tion au­cune. Cha­cun des trois vo­lumes contient 10 chan­sons, pour une du­rée de 32 mi­nutes en­vi­ron, mais le der­nier est de loin le plus réus­si. Bob Dy­lan y dé­livre quelques-unes des bal­lades les plus dé­chi­rantes de ce cor­pus, d’une voix qui brise ré­gu­liè­re­ment le coeur. Ins­pi­ré par Star­dust, al­bum de stan­dards gra­vé par Willie Nel­son en 1978, Dy­lan y su­surre le mor­ceau titre avec une grande dé­li­ca­tesse.

On ne sait quelle pro­por­tion de ces titres fi­gu­re­ra au me­nu des concerts que Bob Dy­lan don­ne­ra en Eu­rope lors de cette nou­velle cam­pagne, mais ils consti­tuent dé­jà une part im­por­tante du ré­per­toire qu’il a bâ­ti en plus d’un de­mi-siècle. En at­ten­dant qu’il se re­mette à li­vrer le fruit de son ins­pi­ra­tion, qui ne s’est ja­mais ta­rie pen­dant toutes ces an­nées.

Le 20 avril à Pa­ris (Zé­nith) et le 21 avril à Bou­logne-Billan­court (Seine mu­si­cale).

OLI­VIER DOULIERY/ABACA USA

Bob Dy­lan, le 29 mai 2012, à la Mai­sonB­lanche.

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