Phi­lippe, chef de gou­ver­ne­ment dans l’ombre de Jup­pé

Le Figaro - - L'ÉVÉNEMENT - MA­RION MOURGUE @Ma­rionMourgue

« BON­JOUR, pa­tron ! » C’est ain­si qu’Édouard Phi­lippe a tou­jours ap­pe­lé Alain Jup­pé. De­puis plus de quinze ans, ces deux élus bien éle­vés et très pu­diques en­tre­tiennent une grande com­pli­ci­té po­li­tique et in­tel­lec­tuelle. Et par­tagent une même vi­sion de la so­cié­té. À tel point que les deux hommes, qui se vou­voient, fi­nissent par se res­sem­bler. « C’est Jup­pé en plus jeune!» rient les sar­ko­zystes pen­dant la pri­maire, quand ils ont af­faire au porte-pa­role du maire de Bor­deaux. Par­fois cas­sants, un brin hau­tains, ils ma­nient tous deux l’hu­mour pince-sans-rire. « Il a gran­di aux cô­tés d’Alain Jup­pé de­puis quinze ans. C’est une fi­lia­tion in­tel­lec­tuelle et po­li­tique très forte », ex­pli­quait à cette époque Gilles Boyer, di­rec­teur de cam­pagne d’Alain Jup­pé et au­jourd’hui conseiller po­li­tique d’Édouard Phi­lippe à Ma­ti­gnon. «Ils ont tou­jours été d’ac­cord sur les grands choix. Je n’ai ja­mais en­ten­du Alain Jup­pé for­mu­ler un point de vue qu’Édouard ne pour­rait pas par­ta­ger.» La fi­dé­li­té d’Édouard Phi­lippe en­vers son « pa­tron » n’a ja­mais failli; la confiance entre les deux hommes - peu ba­vards - est to­tale.

« N’y al­lez pas »

En 2002, le maire du Havre, An­toine Ru­fe­nacht, glisse le nom d’Édouard Phi­lippe à Alain Jup­pé. Ce­lui-ci, alors pré­sident de l’UMP, est à la re­cherche d’un di­rec­teur gé­né­ral pour le par­ti. Un en­tre­tien d’em­bauche de « huit mi­nutes et de­mie », confie­ra Édouard Phi­lippe pen­dant la pri­maire. De­puis ils sont res­tés « col­lés ». Lors d’un mee­ting, en oc­tobre der­nier dans les Hauts-de-Seine, le jup­péiste, pour­tant si pu­dique, s’adres­sait au maire de Bor­deaux pré­sent dans la salle : « Ja­mais, ja­mais, je ne vous lais­se­rai tout seul. Je suis dé­so­lé, mais vous êtes… col­lé (à moi). » Un autre jup­péiste ré­sume: «C’est son men­tor. Il a tou­jours été dans l’ombre d’Alain Jup­pé et il n’a ja­mais rien fait sans lui de­man­der son au­to­ri­sa­tion. » Jus­qu’au 15 mai 2017. Ce jour-là, Em­ma­nuel Ma­cron nomme Édouard Phi­lippe pre­mier mi­nistre. Un choix que n’au­rait pas fait Alain Jup­pé. Comme il l’a dit la veille par té­lé­phone à son « ami » Édouard Phi­lippe, un «homme de grand ta­lent ». S’il n’ex­prime pas de désac­cord po­li­tique avec Em­ma­nuel Ma­cron - Alain Jup­pé n’avait-il pas lui-même sou­hai­té «cou­per les bouts de l’ome­lette pour gou­ver­ner avec les gens rai­son­nables» -, l’ex­pre­mier mi­nistre tente quand même de dis­sua­der le maire du Havre d’ac­cep­ter Ma­ti­gnon. « Je sais que Ma­ti­gnon ne se re­fuse pas, mais n’y al­lez pas», lui glisse-t-il en crai­gnant que ce ne soit « mor­tel » et qu’il n’ait au­cune «marge de ma­noeuvre». Édouard Phi­lippe se jette pour­tant à l’eau. «Les pro­grammes d’Alain Jup­pé et du nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique sont glo­ba­le­ment as­sez proches », confiait Be­noist Ap­pa­ru il y a quelques se­maines. «Le pre­mier mi­nistre n’est pas écar­te­lé», in­dique un de ses amis. « Alain Jup­pé avait vu la né­ces­si­té d’une offre po­li­tique nou­velle. Em­ma­nuel Ma­cron le fait. »

Si po­li­ti­que­ment Alain Jup­pé a pris ses dis­tances après le choix d’Édouard Phi­lippe, ami­ca­le­ment, le maire de Bor­deaux reste tou­jours aus­si proche. « Ils se parlent ré­gu­liè­re­ment et di­rec­te­ment, ex­plique un de leurs amis. Alain Jup­pé est dans le rôle de père spi­ri­tuel permanent.» Mar­di, c’est d’ailleurs à lui qu’Édouard Phi­lippe « rend hom­mage » lors de son dis­cours de po­li­tique gé­né­rale. « Je sais ce que je (lui) dois. »

Les deux hommes ont en­core échan­gé le der­nier week-end de juin. « Nous nous par­lons, avec Édouard Phi­lippe, mais il est ma­jeur et vac­ci­né», re­con­nais­sait, ven­dre­di der­nier, Alain Jup­pé, avouant avoir par­fois « l’im­pres­sion de de­ve­nir une es­pèce de Pôle em­ploi pour pos­sibles mi­nistres». En jouant les mes­sa­gers.

Il faut dire que les jup­péistes sont nom­breux Rue de Va­renne. De l’ex-of­fi­cier de sé­cu­ri­té d’Alain Jup­pé à son an­cien pho­to­graphe de cam­pagne, de son an­cien res­pon­sable de la com­mu­ni­ca­tion pen­dant la pri­maire à son ex-char­gée des réseaux so­ciaux, de son ex-conseiller po­li­tique à son an­cienne plume (du mi­nis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment), Édouard Phi­lippe a re­pris les mêmes. Ceux qui for­maient il y a en­core quelques mois la garde rap­pro­chée d’Alain Jup­pé. « On ne parle plus de jup­péistes, on dit au­jourd’hui les phi­lip­pistes ! », sou­rit pour­tant l’un d’eux.

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