EN­QUÊTE

EN PRO­VINCE, LA NOU­VELLE JEU­NESSE DES SO­CIÉ­TÉS SAVANTES

Le Figaro - - LA UNE - Éric Bié­try-Ri­vierre ebie­try­ri­vierre@le­fi­ga­ro.fr

De­puis l’été der­nier, Thier­ry Ram­baud mul­ti­plie les al­lers-re­tours entre Ma­la­koff et Or­thez. Ce prof de droit à l’uni­ver­si­té Pa­ris-Des­cartes, ex­pert au­près du Con­seil de l’Eu­rope, pro­jette de créer une aca­dé­mie dans son Béarn na­tal. «Cette as­so­cia­tion de type loi de 1901, ou­verte à tous, s’ap­pel­le­ra l’Ins­ti­tut du dia­logue des cultures, des ci­vi­li­sa­tions et des re­li­gions. Chaque an­née, sur la terre d’Hen­ri IV, elle or­ga­ni­se­ra des ren­contres por­tant sur les liens entre ci­toyen­ne­té et foi. Il nous faut en­vi­ron 20000€ pour com­men­cer. Je suis en train de le­ver des fonds et de bâ­tir le ré­seau. Des par­te­na­riats in­ter­na­tio­naux se­ront conclus avec des ins­ti­tu­tions comme les uni­ver­si­tés al-Az­har au Caire ou Saint-Jo­seph à Bey­routh. Plu­sieurs per­son­na­li­tés comme Alain La­mas­soure, Jack Lang, Fran­çois Bay­rou, Mus­ta­pha Cherif, Prix Unes­co du dia­logue des cultures, Ber­nard El Ghoul, di­rec­teur du cam­pus eu­ro-mé­di­ter­ra­née de Sciences Po, ou Be­noist Ap­pa­ru ont été sol­li­ci­tés et se montrent en­thou­siastes. Je n’ou­blie pas bien sûr le maire d’Or­thez, qui voit par la concré­ti­sa­tion de ce pro­jet une ma­nière d’amé­lio­rer le rayon­ne­ment de la ville. »

Con­seil d’orien­ta­tion, site In­ter­net, compte Fa­ce­book, pro­gramme de col­loques, ca­hiers d’actes: tout de­vrait être en place en mars pro­chain. L’IDCCR se­ra alors la der­nière-née des so­cié­tés savantes en France. «On compte ac­tuel­le­ment 31 grandes aca­dé­mies en pro­vince, toutes à do­mi­nante cultu­relle et his­to­rique; et sur­tout un peu plus de 3000 so­cié­tés savantes au fonc­tion­ne­ment iden­tique. Nous éva­luons le nombre de leurs membres, amis et cor­res­pon­dants, re­cru­tés par co­op­ta­tion puis élec­tion, à en­vi­ron 700 000 », es­time Ch­ris­tophe Ma­rion, lui-même membre de­puis ses 18 ans de la So­cié­té ar­chéo­lo­gique, scien­ti­fique et lit­té­raire du Ven­dô­mois et, sur­tout, dé­lé­gué gé­né­ral du Co­mi­té des tra­vaux his­to­riques et scien­ti­fiques (CTHS). Cet or­ga­nisme, créé par Gui­zot en 1834 quand il était mi­nistre de l’Ins­truc­tion pu­blique, qui se trouve au­jourd’hui rat­ta­ché à l’École na­tio­nale des chartes, a pour vo­ca­tion de re­cen­ser et d’épau­ler ce type de struc­ture.

Un quart de femmes

Ce chiffre de 3 000 im­pres­sionne, «du moins dans l’ab­so­lu, car il est ba­sé sur notre an­nuaire nu­mé­rique où, pour ap­pa­raître, il suf­fit de dé­cla­rer ses sta­tuts, ses pu­bli­ca­tions et ses confé­rences, nuance le spé­cia­liste. Les 255 bé­né­voles du CTHS ne peuvent contrô­ler la réa­li­té des ac­ti­vi­tés aus­si bien que ja­dis, quand l’an­nuaire pa­pier était vé­ri­fié en pré­fec­ture ou quand, du­rant l’An­cien Ré­gime, toute aca­dé­mie de­vait être agréée par au­to­ri­sa­tion royale. »

Le site du CTHS est en tout cas le seul ou­til per­met­tant de jau­ger la vi­ta­li­té de cette né­bu­leuse sa­vante. Il n’existe au­cune étude d’en­semble li­vrant un por­trait so­cio­lo­gique ac­tuel, uni­que­ment des grands tra­vaux por­tant sur les siècles pas­sés et quelques coups de sonde ponc­tuels. Tel ce­lui de Fa­li­lath Ade­do­kun. Cette so­cio­logue s’est pen­chée sur l’évo­lu­tion de la So­cié­té des an­ti­quaires de Pi­car­die et de la So­cié­té d’ému­la­tion d’Ab­be­ville entre 1945 et 2012. Et a consta­té que ces vé­né­rables mai­sons ac­cueillaient au­jourd’hui en­vi­ron un quart de femmes. « Ce qui est sûr, c’est qu’à l’image de l’Aca­dé­mie del­phi­nale de Gre­noble, qui en compte un dixième, la po­pu­la­tion des so­cié­tés ra­jeu­nit et se fé­mi­nise», es­time Laurent Stefanini, am­bas­sa­deur de France au­près de l’Unes­co cô­té cour. Et, cô­té jar­din, membre de l’Aca­dé­mie des belles-lettres, sciences et arts de La Ro­chelle et maître ès jeux de l’Aca­dé­mie des jeux flo­raux de Tou­louse - une aca­dé­mie créée en 1323 et de ce fait la plus an­cienne dans toute l’Eu­rope.

Il ré­sume le dé­fi ac­tuel de ces for­ma­tions par es­sence mul­ti­dis­ci­pli­naires. «De­meu­rer des conser­va­toires de sa­voirs, d’usages et de pa­tri­moine, et s’ou­vrir au tis­su so­cial. Nous ne pou­vons res­ter dans l’en­tre­soi. » L’image du groupe de no­tables réunis moins pour la pro­duc­tion de tra­vaux éru­dits que pour un gueu­le­ton, une croi­sière an­nuelle ou quelque mon­da­ni­té de­meure en ef­fet tou­jours an­crée dans l’opi­nion. Le cli­ché - qui reste en par­tie vrai - re­monte au moins au Dia­foi­rus de Mo­lière. Les Bou­vard et Pé­cu­chet de Flau­bert sont les ar­ché­types de ces éru­dits ama­teurs qui, au XIXe siècle, tour­naient sou­vent en rond, éblouis par le legs des en­cy­clo­pé­distes et le po­si­ti­visme, mais sans mé­thode. Dans La Gram­maire de La­biche, le brave Poi­tri­nas croit trou­ver des ves­tiges ro­mains dans la vais­selle cas­sée qu’a en­fouie son ser­vi­teur. C’est un ar­chéo­logue ab­so­lu­ment ri­sible, un pé­dant de la trempe du pro­fes­seur Bri­chot et du doc­teur Cot­tard du sa­lon des Ver­du­rin tant bro­car­dé par Proust. Plus ré­cem­ment, quand on de­man­dait au re­gret­té Jean d’Ormesson ce que l’on fai­sait réel­le­ment à l’Aca­dé­mie fran­çaise, il ré­pon­dait par un « presque rien » pro­vo­ca­teur…

Trans­mis­sion des sa­voirs

En as­sis­tant, chaque 3 mai, à la re­mise des prix de poé­sie par les Jeux flo­raux dans la salle des Il­lustres, au Ca­pi­tole de Tou­louse, après une messe en oc­ci­tan à Sainte-Ma­rie la Dau­rade, on pour­rait croire que ces ins­ti­tu­tions grandes ou pe­tites, pres­ti­gieuses ou mo­destes, ne sont que ri­tuels sym­pa­thiques.

Si l’his­to­rien Da­niel Roche a sou­li­gné dans ses tra­vaux leur vi­ta­li­té pré­ré­vo­lu­tion­naire au XVIIIe siècle, son ho­mo­logue Jean-Pierre Cha­line a mis en évi­dence leur en­dor­mis­se­ment dans la deuxième moi­tié du XXe. Qu’en est-il au­jourd’hui? Force est de consta­ter que le monde uni­ver­si­taire n’a pas plus réus­si à fonc­tion­na­ri­ser com­plè­te­ment la re­cherche que ce­lui des en­tre­prises ne l’a to­ta­le­ment pri­va­ti­sée. « De­puis les an­nées 1980, les so­cié­tés savantes re­naissent et naissent sur des bases dif­fé­rentes, celle du vo­lon­ta­riat et de la ci­toyen­ne­té. Tout re­pose sur la per­son­na­li­té des cadres, sou­vent des scien­ti­fiques pro­fes­sion­nels à la re­traite, mais pas seule­ment», juge Ch­ris­tophe Ma­rion. Il y a ceux qui ne dis­pensent leurs lu­mières que pour leur cercle et les autres, qui tiennent à com­mu­ni­quer dans les écoles, les ly­cées, dans toutes les ma­ni­fes­ta­tions pu­bliques en gé­né­ral.

Dans ce sens, le Congrès des so­cié­tés savantes, évé­ne­ment pu­blic pla­cé cette an­née sous le pa­tro­nage du pré­sident de la Ré­pu­blique, qui se tien­dra du 23 au 26 avril à l’Ins­ti­tut na­tio­nal des langues et ci­vi­li­sa­tions orien­tales, à Pa­ris, au­ra pour thème la trans­mis­sion des sa­voirs. Se ren­con­tre­ront là, au cours de ces jour­nées très trans­ver­sales, pro­fes­seurs d’uni­ver­si­té, doc­to­rants et, pour un tiers, éru­dits lo­caux. Quatre cents contri­bu­tions, à terme té­lé­char­geables, sont at­ten­dues qui ac­croî­tront les liens entre la re­cherche pro­fes­sion­nelle et celle des ama­teurs.

À l’heure de la re­cherche par­ti­ci­pa­tive (crowd­sour­cing), on au­rait tort de né­gli­ger cette der­nière. Par­mi les pro­jets de re­cherche na­tio­naux por­tés par le CNRS ou l’EHESS - et qui sont donc fi­nan­cées -, ci­tons-en deux en exemple, pour les­quelles l’aide de ter­rain des as­so­cia­tions est in­dis­pen­sable: la cons­ti­tu­tion d’une base de don­nées na­tio­nale sur les sceaux et une autre sur les ar­moi­ries sculp­tées.

Bien sûr, la BnF nu­mé­rise les col­lec­tions de bul­le­tins de so­cié­tés savantes (por­tail par ré­gions sur le site gal­li­ca.bnf.fr), mais cette masse est aus­si phé­no­mé­nale que di­verse. Ce­la prend du temps. Sur place, en consé­quence, les so­cié­tés dis­posent en­core d’un riche pa­tri­moine, fruits de dons ou de legs. Elles pos­sèdent non seule­ment leurs ar­chives propres mais en­core des bi­blio­thèques et quan­ti­té d’autres biens mo­bi­liers (oeuvres d’art, ins­tru­ments scien­ti­fiques) et im­mo­bi­liers (hô­tels par­ti­cu­liers, cha­pelles, etc.). Il y a quelques an­nées, le CTHS a me­né une en­quête à ce su­jet, mais les concer­nés n’ont pas sou­hai­té qu’elle soit pu­bliée. « Nos lo­caux sont sou­vent mal sé­cu­ri­sés et guère aux normes », ont-ils ar­gué…

Fin dé­cembre der­nier, le CTHS a créé sa fon­da­tion, abri­tée par l’Aca­dé­mie des sciences mo­rales et po­li­tiques. Elle va re­nouer avec une tra­di­tion tom­bée en désué­tude: don­ner des prix à des so­cié­tés savantes. Un de thèse, un de pro­jet de ter­ri­toire, un troi­sième mon­té conjoin­te­ment par une as­so­cia­tion et un pro­fes­seur du se­con­daire im­pli­quant ses élèves. Quelque 10 000 € sont d’ores et dé­jà ras­sem­blés pour les ré­com­penses, et le CTHS conti­nue de cher­cher des mé­cènes.

Trou­ver de l’ar­gent est de­ve­nu le pro­blème nu­mé­ro un pour les aca­dé­mies, car les fi­nan­ce­ments pu­blics lo­caux sont en chute libre. Tou­te­fois, les pistes ne manquent pas. Même si leurs di­plômes ne peuvent être ho­mo­lo­gués, cer­taines pro­posent dé­jà des cours de for­ma­tion conti­nue, par exemple de gé­néa­lo­gie, de pa­léo­gra­phie, de mé­tho­do­lo­gie de re­cherche pour abor­der un fonds d’ar­chives. Elles peuvent de­man­der une co­ti­sa­tion pour leurs fo­rums et sites In­ter­net, par­fois avec do­cu­ments té­lé­char­geables payants…

La So­cié­té his­to­rique et ar­chéo­lo­gique du XVe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris vient par exemple de s’as­so­cier avec le créa­teur de l’ap­pli­ca­tion Wee­kis­to, sorte de Wi­ki­pé­dia géo­lo­ca­li­sé. De­puis un smart­phone, on trouve toutes les ex­pli­ca­tions li­vrées par les éru­dits sur les mo­nu­ments et l’his­toire des rues alen­tour… De­main, Wee­kis­to se­ra opé­ra­tion­nel dans toutes les Vosges, les groupes de sa­vants lo­caux ayant sou­hai­té cet ou­til afin de va­lo­ri­ser leur sa­voir. Cô­té pa­pier, le CTHS édite en sou­tien aux so­cié­tés qui ont peu de moyens des thèses sus­cep­tibles de pré­sen­ter un in­té­rêt na­tio­nal. Der­nières pa­rues: La Ma­gie en terre d’is­lam et La Femme nou­velle. Genre, édu­ca­tion, Ré­vo­lu­tion (1789-1830). Il pu­blie en­fin des do­cu­ments in­édits de l’his­toire de France, tels In­ven­taire après dé­cès de Sul­ly ou Des­crip­tions des châteaux et de­meures aris­to­cra­tiques en Pro­vence. « Ce dy­na­misme pro­vin­cial qui contri­bue au mou­ve­ment in­tel­lec­tuel na­tio­nal me pa­raît être une spé­ci­fi­ci­té fran­çaise, com­mente Laurent Stefanini. Nous sommes en pointe dans le sec­teur de la re­cherche bé­né­vole. Peut-être avec la Chine, qui a une tra­di­tion an­cienne de so­cié­tés let­trées. »

De­meu­rer des conser­va­toires de sa­voirs, d’usages et de pa­tri­moine, et s’ou­vrir au tis­su so­cial. Nous ne pou­vons res­ter dans l’entre-soi LAURENT STEFANINI, AM­BAS­SA­DEUR DE FRANCE AU­PRÈS DE L’UNES­CO, MEMBRE DE L’ACA­DÉ­MIE DES BELLES-LETTRES, SCIENCES ET ARTS DE LA RO­CHELLE ET MAÎTRE ÈS JEUX DE L’ACA­DÉ­MIE DES JEUX FLO­RAUX DE TOU­LOUSE

GEORGE GOBET/AFP

Les main­te­neurs de l’Aca­dé­mie des jeux flo­raux de Tou­louse siègent dans une salle de l’hô­tel d’As­se­zat, à Tou­louse.

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